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Manon Feubel, lirico spinto

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La soprano québécoise fait partie du paysage lyrique depuis près de quinze ans maintenant. Lirico spinto des plus remarquables, sa voix verdienne par excellence ne l’empêche pas de toucher à un répertoire plus vaste.

ResMusica : Comment définissez-vous votre voix ? A-t-elle subi des modifications depuis vos débuts à la scène ? S’est-elle enrichie en abordant des rôles plus imposants, peut-être plus dramatiques ?
 : Je suis un lirico spinto, en traduction littérale un «lyrique poussé ». En fait «poussé » ici, au sens de posséder une grande étendue vocale sur tout le registre de la voix. On pourrait aussi définir cela comme un lyrique à tendance et évolution dramatique. Il m’est possible de chanter des rôles demandant une certaine dextérité dans les vocalises mais aussi ceux exigeants des aigus pianissimi, en plus des graves assumés. Depuis mes débuts lyriques, l’expérience acquise sur scène ces dernières années par l’interprétation de rôles vocalement et dramatiquement plus imposants tels que Aida, Desdemona, Lucrezia ou encore, les deux Leonora du Trouvère et de La Force du Destin, m’ont amenée à développer des couleurs vocales émotionnelles beaucoup plus sombres, voire plus dramatiques, dans l’interprétation de ces héroïnes du répertoire opératique.

RM : Comment abordez-vous un rôle ? Leonora d’Il Trovatore que vous venez de chanter à l’Opéra de Québec est fort éloigné, vocalement et psychologiquement de Pénélope de Fauré. Comment vous y prenez-vous ? Quel est le travail préparatoire qui vous amène à donner une couleur au personnage, à le caractériser ?
MF : Leonora du Trouvère est sans doute l’un des rôles les plus exigeants du répertoire verdien. Un défi important dans son interprétation consiste entre autres à garder intacts sa fraîcheur vocale et son énergie physique pour aborder le quatrième acte. À la première lecture de la partition, on constate que le personnage de Verdi est très bien écrit pour la voix. C’est un rôle de caractère et non de composition. Pénélope est également un rôle magnifique. Le travail en amont pour faire renaître un personnage, que ce soit vocalement ou scéniquement, est toujours très important. Il m’apparaît également primordial de ne pas juger des qualités ou des défauts d’un personnage et/ou héroïnes, de savoir par exemple si ces femmes sont victimes ou non de leur sort. Je crois qu’elles font des choix et que ce n’est pas une ligne droite sacrificielle. Cela dépend quel regard analytique nous posons sur le présent du personnage car la plupart du temps et ce, au même titre que le travail d’un comédien/acteur, nous devons leur créer un passé.

RM : Votre carrière s’est déroulée principalement en Europe. D’ailleurs, vous avez commencé votre carrière en France. Pouvez-vous nous dire dans quelles circonstances et comment cela s’est passé ?
MF : Effectivement, j’ai beaucoup chanté mais surtout, acquis de l’expérience en Europe. Lors de ma première année d’étude au Conservatoire de Musique à Chicoutimi, un projet a été créé à partir d’un échange franco-québécois avec le Conservatoire de la ville de Tours, en France. La musicienne qui m’a hébergée et avec laquelle je reste toujours très liée, la saxophoniste Jacqueline Devaux, pour que je revienne à nouveau en Touraine les étés suivants, m’a organisé quelques récitals, entre autres, à Ville aux Dames et à Chambray. Par cet heureux hasard, mes premiers engagements rémunérés en public se sont donc déroulés en Touraine avant même mon Québec natal. Par la suite, je suis entrée comme stagiaire à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Montréal durant deux années consécutives. À ma sortie, comme on n’avait rien à me proposer ou m’offrir chez moi, tout naturellement sans vraiment y réfléchir, je suis retournée là où j’avais tout simplement débuté, c’est-à-dire en France. Quelques années plus tard, je reçus mon tout premier engagement à l’Opéra pour le rôle de Micaëla de Carmen de Bizet en Belgique, opéra coproduit avec la France. Mes débuts donc, sous les formes récital se sont déroulés en France et pour l’opéra, en Belgique. Voilà.

RM : Vous avez un secret. Vous avez écrit une trentaine de chansons, texte et musique. Avez-vous l’intention un jour de les interpréter ?
MF : Pour mon plus grand bonheur et souvenir, le 9 octobre 2004 pour être plus précise, j’ai été invitée à faire l’ouverture de la saison lyrique de l’Opéra de Massy en France. Son directeur et ami Jack-Henri Soumère, d’une grande ouverture d’esprit, a accepté ma proposition de présenter un concert unique avec l’excellent orchestre symphonique de cette ville et son chef Dominique Rouits, dans laquelle j’interprétais des grands airs d’opéra tirés de mon répertoire d’héroïnes lyriques, mais aussi quatre de mes compositions personnelles, dont certaines entre elles, étaient brillamment orchestrées par mon ami Daniel Galvez-Vallejo. Cela reste pour moi un de mes beaux souvenirs musicaux et artistiques à ce jour. J’ai donc appris à ne plus jamais dire … jamais !

RM : Vous êtes native de Chicoutimi. La région semble une pépinière de talents et de grandes voix. On pense à Marie-Nicole Lemieux, à Julie Boulianne qui sont toutes les deux du Lac-Saint-Jean. Êtes-vous issue d’un milieu musical ?
MF : Non. À ma connaissance personne, ni dans ma famille proche voire plus éloignée, n’a été musicien. Je suis en fait native d’Arvida et baptisée à l’église même de cette ville. J’ai vécu une partie importante de mon enfance à Ville de la Baie, enseigné le chant à Jonquière, étudié au Conservatoire de Musique de Chicoutimi dans la classe de Rosaire Simard et fini mes études au Conservatoire de Musique de Montréal dans la classe d’André Turp. Je suis issue de la région du Saguenay à environ une heure trente du Lac-St-Jean. Autrement, je crois que notre résistance au froid nous apporte un avantage sur d’autres pays du monde. Peut-être sommes-nous plus résistants dans nos «gènes géographiques» ? Je ne saurais le dire mais il est vrai que nous sommes costauds nous autres les nordiques ! (rires).

RM : La mise en scène est devenue la question inévitable, incontournable, un débat qui dure depuis une bonne trentaine d’années et qui rappelle les querelles entre les Anciens et des Modernes. Exige-t-on trop des chanteurs ? Comment peut-on se retrouver dans un rôle lorsque ce que l’on demande se situe à l’antipode de votre propre conception de l’œuvre ?
MF : Notre formation artistique est avant tout musicalement spécialisée sur l’instrument vocal. J’ai pour ma part reçu sept années de formation sur la voix et la musique. Être chanteur et être comédien sont deux choses différentes et surtout, deux métiers à part entière. Certains comédiens/acteurs ont de réels talents de chanteur et vice et versa mais ils restent rares. Dans la majorité des cas, nous maîtrisons beaucoup plus ce que nous avons étudié. Lorsque nous finissons nos études musicales, nous devons acquérir de l’expérience sur scène. Le paramètre supplémentaire d’avoir un orchestre à suivre complique et change de beaucoup la donne pour un chanteur. Outre la mémoire par exemple qui est la même pour le comédien et le chanteur, notre rythme à nous chanteur est dicté en partie par la musique et non par le personnage. De là où le chanteur «interprète» (en musique) un personnage et où le comédien «joue» (acte) un personnage. Cette donne est souvent méconnue du néophyte. Nous serons toujours et sans équivoque, beaucoup plus des chanteurs avant d’être des comédiens, car la musique dans notre cas reste et demeure le véhicule principal.

RM : Avez-vous déjà refusé un rôle dans une production à cause des exigences «extravagantes» du metteur en scène ?
MF : Non, je n’ai jamais refusé un rôle parce qu’une mise en scène ne me plaisait pas.

RM : Quel rôle aimeriez-vous interpréter ? Le rôle de votre vie ! Peut-être celui qui vous ressemble le plus ?
MF : Cela risque de paraître quelque peu cliché mais c’est toujours le rôle sur lequel je travaille en temps réel. Chaque rôle mérite d’exister et d’être interprété, ne serait-ce par respect pour ceux qui sont à la base de ce travail d’écriture de longue haleine, les librettistes et compositeurs. Personnellement, je ne m’identifie pas à mon art. Quelque part il est écrit : «Nous avons la responsabilité d’honorer dans sa plus haute et noble expression tous les dons ou talents reçus…». J’essaie personnellement d’appliquer cette loi au mieux de ma conscience car nous avons également la «responsabilité de notre propre niveau de conscience…». Autrement, comme vous le mentionnez plus haut, je viens de terminer l’interprétation de la Leonora du Trouvère. C’était la première fois que je chantais un rôle à l’Opéra de Québec et j’y ai vécu un des plus beaux moments de partage et de travail d’équipe de ma carrière lyrique. Les gens de cette maison ne sont pas seulement aimables et compétents, ils ont, pour la majorité de ceux que j’ai rencontré, cette qualité qui m’est profondément chère, la bienveillance. J’ai également pu noter le respect qu’ils ont du travail de chacun mais plus encore, l’acceptation de la personnalité chacun. Je ne peux que sincèrement les remercier tous sans exception, d’avoir rendu mon séjour artistique des plus chaleureux et des plus heureux car avant tout, la musique, c’est aller à la rencontre de l’autre…

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