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Vienne-Thielemann : intégrale Beethoven I et II

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 22, 23-XI-2010. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°4 en si bémol majeur op. 60 ; Symphonie n°5 en ut mineur op. 67 ; Symphonie n°6 en fa majeur « Pastorale » op. 68 ; Symphonie n°7 en la majeur op. 92. Orchestre Philharmonique de Vienne, direction : Christian Thielemann

Il y a plus de vingt ans le Philharmonique de Vienne avait offert au public parisien une intégrale Beethoven de très haut niveau instrumental en même temps que d’un irréprochable classicisme, combinant symphonies et concertos joués par Maurizio Pollini sous la direction de Claudio Abbado, alors patron du Staatsoper dont, rappelons le, les musiciens, lorsqu’ils quittent la fosse pour l’estrade, prennent le nom de «» (ou encore Wiener Philharmoniker). Il a donc fallu attendre jusqu’à ces soirées de novembre 2010 pour profiter à nouveau de cette prestigieuse formation dans ce qui constitue sans doute avec Mozart, Bruckner et les différents Strauss, le cœur historique de son répertoire. Pour cette occasion ils ont confié à un chef à la personnalité très marquée, le berlinois , le soin de les conduire dans ce nouveau cycle qu’ils rodent quelques temps, y compris lors d’un précédent concert à Paris. Ils viennent de le jouer à Vienne et le donneront à la Philharmonie de Berlin la semaine prochaine. Une édition en trois DVD ou Blu-Ray est attendue dans les prochaines semaines.

La confrontation du berlinois et des viennois a souvent été présentée par les commentateurs comme un des intérêts de cette série, comme si berlinois et viennois s’opposaient par nature, oubliant que pendant plus de trente ans, un salzbourgeois formé à Vienne régna sans partage sur Berlin. Non, finalement l’intérêt stylistique de cette intégrale résidait plutôt dans le fait que Thielemann joue à rebrousse poil de la mode actuelle, ce qui fait de lui tout sauf un classique d’aujourd’hui, sans pour autant reproduire à l’identique les classiques d’hier, du moins certains, car ces dits «classiques d’hier» étaient eux même plus variés dans leurs réalisations qu’on ne le dit aujourd’hui. Certes, son style le rapproche plus certainement des modèles que furent Furtwängler ou Karajan, deux des partenaires emblématiques du Philharmonique de Vienne, plus que des tendances actuelles défendues par Gardiner ou Harnoncourt, pour n’en citer que deux. Néanmoins Thielemann garde sa propre personnalité, où l’ampleur du geste, la densité du son, l’austérité générale du ton s’accompagne de choix de tempo, de phrasé ou de respiration parfois surprenants sinon déconcertants, ce qui le rend autant personnel qu’imprévisible, et inégal selon les répertoires, où ses meilleures réussites semblent être aujourd’hui chez les deux Richard, Strauss et Wagner. Après l’écoute des deux premiers concerts consacrés le premier soir aux symphonies n°4 et n°5, suivi le lendemain par la «Pastorale» et la symphonie n°7, on peut dire que cette série risque de partager la critique tout comme nous le fument nous-mêmes, même si le public présent sembla très enthousiaste. Partagé entre les réussites variées de chaque symphonie, où la fameuse dichotomie paire impaire semble encore fonctionner, et à l’intérieur de chaque œuvre ou chaque mouvement, entre des moments d’évidence et d’autres de perplexité.

On est pas obligé de partager sa conception mais on ne peut en critiquer la cohérence, défendue sans dévier d’un pouce dans ces quatre œuvres, à l’incontestable grandeur de vue, non sans sophistication. Le chef utilise volontiers les contrastes de tempo et de dynamique pour porter l’expression, alors que ses phrasés restent le plus souvent très neutres et qu’il sollicite peu bois et cuivres de façon expressive, réservant aux timbales un rôle de soutient. A l’évidence il confie aux cordes l’essentiel de la conduite du discours, travaillant très en détail chaque nuance dynamique et les rapports entre chaque groupe de cordes. Cela donna de bien meilleurs résultats dans les symphonies impaires que dans leurs sœurs paires, et fit de la quatrième (la première de ce cycle) la moins convaincante, en particulier dans ses deux premiers mouvements qui peinaient à s’imposer avec évidence. Bien qu’exécutée avec seulement cinquante cordes (contre soixante pour les trois autres), la bien trop grande discrétion des bois déséquilibra le tissu sonore dont la subtilité et l’équilibre sont ici essentiels. Les deux mouvements suivants, au tempo plus vif, furent moins problématiques. La plus célèbre ut mineur de l’histoire démarra sur les chapeaux de roues avant même l’extinction des applaudissent traditionnels accueillant l’entrée du chef. Finalement son tempo rejoignait ici bien des interprétations modernes, sacrifiant comme elles les respirations, certes rares et courtes, mais explicitement écrites, et comme elles privilégia l’avancée rectiligne plutôt que la tension et ces moments de suspens, géniale invention beethovénienne, totalement absents les deux soirs. La performance impressionnait toutefois jusqu’à une coda expédiée sans autre forme de procès qui nous laissa bien circonspects. L’Andante con moto sembla parti sous les meilleures augures, mais le chef ne réussit pas à enchainer les variations sans rupture de tempo, rompant du même coup la cohérence du mouvement. Le dytique final (sans suspens dans sa transition) impressionna clairement le public qui lui fit un triomphe, et obtint rapidement une Ouverture d’Egmont en cadeau, très semblable à celle de l’an passé.

La «Pastorale» fut tout sauf pastorale, peu imagée, colorée ou illustrative, sans doute voulue puissante et dramatique, jouée avec une retenue dans les tempos et une densité sonore jamais démentis pouvant paraître lourdeur à certains. Cela aboutit à une version personnelle, semblable à aucune, très typée «Thielemann» avec ses retenues soudaines ou ses contrastes dynamiques abrupts, à prendre ou à laisser en quelque sorte. Ainsi jouée elle nous parut plus une curiosité parfois captivante qu’une réussite complète et convaincante. Et de nouveau, la symphonie impaire de la soirée fonctionna avec plus d’évidence. On peut renvoyer le lecteur sur le compte-rendu du concert de 2009, car les deux exécutions étaient très proches, un poil moins impressionnant ce soir, en partie aussi parce que le Philharmonique ne s’est pas montré totalement irréprochable lors de ces deux soirées.

Alors à mi chemin du cycle, Thielemann et ses viennois qui semble adorer se laisser guider par sa baguette, nous impressionnent, nous captivent, nous surprennent, nous irritent, nous questionnent, mais nous donnent envie de connaître la suite en particulier la grande «Eroïca» et l’immense Neuvième.

Crédit photographique : © Harald Hoffmann

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 22, 23-XI-2010. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°4 en si bémol majeur op. 60 ; Symphonie n°5 en ut mineur op. 67 ; Symphonie n°6 en fa majeur « Pastorale » op. 68 ; Symphonie n°7 en la majeur op. 92. Orchestre Philharmonique de Vienne, direction : Christian Thielemann

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