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Václav Talich (1883-1961), l’intransigeant

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marqua profondément l’histoire de la direction d’orchestre du XXe siècle. Sous son règne, long d’une vingtaine d’années, l’Orchestre Philharmonique Tchèque se hissa à la hauteur des meilleures formations mondiales. Animé par une forme de carriérisme et une ambition artistique qui ne sont pas sans rappeler celles de Gustav Mahler, il dirigea également d’une main de fer le Théâtre national de Prague, institution emblématique de l’histoire de son pays. Chef à l’immense pouvoir de séduction, il galvanisait les foules autant que les orchestres avec lesquels il jouait et ce, malgré une intransigeance parfois excessive –de celle que l’on pardonne aux génies. La deuxième édition (augmentée) de la biographie que lui consacre Milan Kuna1 est l’occasion pour nous de revenir sur le parcours impressionnant d’un maestro hors du commun disparu il y a un demi-siècle.

Né le 28 mai 1883 à Kroměříž, centre culturel de la région de Haná, en Moravie du sud, n’y passe qu’une année. La famille s’installe ensuite à Rožnov pod Radhoštěm où Jan Talich (1851-1915), le père, instituteur de formation, est nommé maître de chapelle et chef de la musique du spa local. Trois ans plus tard, un nouveau déménagement les mène à Klatový où, en plus des offices religieux, Jan dirige le chœur Šumavan et fonde une école musicale, un art dans lequel Václav et ses frères, Jan (1881-1953) et Antonín (1888-1910), sont constamment baignés. Le jeune garçon décide de devenir virtuose de l’archet en 1892, lors du passage en ville de František Ondříček (1857-1922), violoniste tchèque resté dans l’histoire pour avoir créé le Concerto pour violon de Dvořák.

Après avoir fréquenté le lycée de Klatovy, c’est au Conservatoire de Prague que Talich poursuit ses études, suivant les cours de violon de Jan Mařak (1870-1932) et surtout d’Otakar Ševčík (1852-1934), virtuose alla Paganini et pédagogue renommé. Durant ces années d’apprentissage, il s’imprègne également de la vie culturelle de la ville, fréquentant l’emblématique Národní divadlo [Théâtre national], assistant aux premiers concerts de l’Orchestre Philharmonique Tchèque ou admirant le Quatuor Bohémien (au sein duquel joue Josef Suk), qui s’apprête à partir pour des tournées triomphales à travers l’Europe.

Une fois son diplôme en poche, en 1903, il est engagé en tant que violoniste au sein de la Philharmonie de Berlin alors dirigée par Arthur Nikisch (1855-1922). Deux mois à peine après son entrée en fonction, il est nommé Konzertmeister du prestigieux ensemble ! Fasciné depuis longtemps par les couleurs orchestrales, Talich y fait un apprentissage court mais intense –en février 1904, il doit quitter son poste à cause d’une tuberculose qui l’empêche d’y assumer pleinement sa tâche. Quand il se retrouvera lui-même au pupitre de direction, c’est aux méthodes de travail de Nikisch qu’il se référera et il ne fait aucun doute que celui-ci joua un rôle déterminant dans sa vocation de chef. Après une courte convalescence, Talich part pour Odessa, puis Tbilissi (où il se retrouve pour la première fois sur le podium) avant de revenir à Prague (1906) pour notamment diriger une formation d’amateur. Il devient un intime de Josef Suk et joue, de temps à autre, avec le Quatuor Bohémien.

C’est grâce à un recommandation du compositeur d’Asrael que Talich prend la tête de l’Orchestre Philharmonique de Ljubljana (1908-1912). Avec cette formation, il monte des opéras de Smetana (La Fiancée vendue) et Dvořák (Rusalka) mais explore surtout le répertoire symphonique et concertant (Smetana, Dvořák, Nedbal, Grieg, Tchaïkovski, Saint-Säens, Bizet, Sarasate Schubert, Paganini, Borodine, Glazounov, Rachmaninov, Glinka, Rubinstein, Mendelssohn, etc). Il dirige également des extraits d’opéra et florilèges d’opérettes (Offenbach, Strauss, Fall, Lehár, etc. ).

Chef charismatique et interprète intelligent, il décide néanmoins de compléter sa formation musicale à Leipzig. Par intermittence, il y étudie la théorie avec Max Reger, la direction avec Hans Sitt (1850-1922 ; également d’origine tchèque) et entend Nikisch répéter Bach, Brahms et Mozart avec le fameux Orchestre du Gewandhaus. Enfin, en 1911, il passe quelques mois à Milan afin d’approfondir sa connaissance du bel canto auprès du chef Arturo Vigna (1863-1927).

Visant Prague, Talich se retrouve chef de l’opéra municipal de Plzeň dès 1912. L’expérience du théâtre est extrêmement formatrice et le jeune maestro commence à s’y forger un répertoire lyrique. Outre les piliers tchèques (Smetana, Dvořák, Fibich), il dirige entre autres Saint-Saëns (Sanson et Dalila), Verdi (Le Trouvère, Otello, Aïda), Puccini (Madame Butterfly, Tosca), Nicolaï (Les Joyeuses Commères de Windsor), Bizet (Carmen), Wagner (Rienzi, Tannhäuser, Lohengrin) Kovařovic (Les Têtes de chiens), Lortzing (Ondine), Halévy (La Juive) ainsi que plusieurs Mozart. En 1913, Otakar Nebuška, critique venu de Prague, vante ses mérites dans le périodique Hudební revue [La Revue musicale] en le comparant notamment à… Nikisch pour son «assurance rythmique et son sens du détail» et à Vigna pour sa «capacité spectaculaire à trouver le caractère juste de la mélodie […] et son tempérament explosif»!

Après être resté trois ans en poste dans cette institution de province, Talich décide de rentrer dans la capitale bohémienne. Vivant surtout de cours privés de violon, il prépare ambitieusement le développement de sa carrière de chef. La lutte est difficile. Vilém Zemánek (1875-1922) occupe la tête de la Philharmonie depuis 1902 et sa succession semble devoir revenir à Ludvík Vítězslav Čelanský (1870-1931) qui avait dirigé, le 17 février 1901, le premier concert de l’orchestre lorsque celui-ci s’affranchit complètement de la tutelle du Théâtre national. Avec le soutient de Zdeněk Nejedlý (1878-1962), puissant idéologue de la Prague musicale de la première moitié du XXe siècle et futur ministre de la culture de l’ère communiste, Čelanský reprend pour une saison la direction de la phalange. Invité pour la première fois à diriger l’orchestre le 12 décembre 1917 dans un programme regroupant des pièces de Vitězslav Novák (Toman a lesni panna [Toman et la nymphe des bois] op. 40), Otakar Ostrčil (Suite op. 14) et Antonín Dvořák (Symphonie n°7), Talich en devient le chef titulaire exclusif en 1919. Cette fonction lui revient sans doute après l’important concert qu’il donne le 30 octobre 1918. Au programme, des œuvres de Josef Suk, dont le génial mais difficile Zráni, poème symphonique qu’il créée de manière que l’ont dit exemplaire, prouvant par là sa maîtrise des partitions les plus complexes. Hasard ou destinée, le concert tourne à la célébration de l’indépendance tchécoslovaque obtenue quelques jours plus tôt. Choqué par le remplacement de Čelanský à la tête de la Philharmonie, le financier Vladislav Šak (1894-1977) fonde, à l’intention du malheureux évincé, l’Orchestre Philharmonie de Šak, censé faire de l’ombre à la formation de Talich (alors le seul orchestre praguois hors les murs des théâtres). Les activités de ce «concurrent» cessent deux ans plus tard, en 1921, pour des raisons financières.

Au fil du temps, Talich va faire de «son instrument» un ensemble d’élite. Inépuisable travailleur mais également pédagogue hors pair, il engage, en 1919, un jeune musicien prometteur : . En tant que second violon, ce dernier peut faire un apprentissage de l’»intérieur», dont Talich connaît l’importance mieux que quiconque. Le répertoire du chef influence également le destin de Martinů. En effet, en dehors des tchèques (Smetana, Dvořák, Janáček –dont il créera la Sinfonietta en 1926- Novák, Suk, Ostrčil, Fœrster, etc. ), Talich renforce considérablement la présence de la musique française au sein de la vie musicale praguoise. C’est en jouant le Poème de la forêt de Roussel que Martinů se prend de passion pour ce compositeur et décide d’aller étudier avec lui à Paris. De là, il envoie à Talich ses partitions pour orchestre que le chef crée avec enthousiasme –quoique la première fut L’Heure bleue (en français dans le titre!) deuxième pièce d’un cycle de trois intitulé Míjející půlnoc [Le passage de minuit] H. 131, composée en 1922, juste avant le départ du jeune compositeur pour la capitale française. Il faut dire que Talich est un interprète de son temps, enthousiasmé par les œuvres d’avant-garde de Stravinsky, Bartók, Prokofiev, Hindemith, etc.

Elevé au rang de demi-dieu de la direction, ses accès de fureur sont également légendaires. Ainsi, Václav Smetáček (1906-1986), qui joua comme hautboïste au sein de la Philharmonie Tchèque au cours du règne de Talich, se souvient de son génie mais précise que : «[…] en tant que musicien et parfois auditeur de ses concerts, j’acceptais beaucoup moins quand il perdait le contrôle de ses instincts colériques. Il n’avait alors aucun égard pour l’orchestre et les mélomanes. Ses arrêts brusques de répétitions ou même de concerts était une expérience douloureuse. J’ai vécu un certain nombre de fois ces terribles instants. [il] était convaincu que son génie lui permettait tout et il était ainsi2» -quelques semaines après sa mort, le magazine Life le qualifiera d’ailleurs de «Toscanini du monde slave».

Entre 1924 et 1928, Talich dirige régulièrement le Scottish Symphony Orchestra et, à l’occasion, le London Philharmonic. Toutefois, après un premier enregistrement en 1929 de Má vlast [Ma Patrie] de Smetana, qu’il enregistrera encore en 1939, 1941 et 1954), c’est la décennie suivante qui voit croître sa renommée d’artiste de stature internationale. En Suède, il donne plus de 250 concerts au Konsertföreningen de Stockholm (pour ce faire, il abandonne trois années durant l’Orchestre Philharmonique Tchèque (1931-1934)). Il est également régulièrement invité dans les grandes capitales européennes : Oslo, Vienne, Bruxelles, Londres ou encore Helsinki l’accueillent à bras ouverts. Des offres arrivent aussi des Etats-Unis et d’Australie. A l’issue d’un concert triomphal en Russie, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Leningrad (Symphonie n°5 de Tchaïkovski et Petrouchka de Stravinsky), il est rappelé quinze fois sur scène par le public ! La phalange russe lui propose alors le poste de directeur artistique et les autorités soviétiques lui font un pont d’or afin qu’il forme de jeunes chefs au conservatoire de la ville. Les choses se terminent mal lors d’un contrôle à la frontière russo-finlandaise où, après une fouille en règle, lui sont confisqués l’argent suédois censés couvrir les frais du voyage vers Stockholm et une bague offerte par son épouse…! Ne parvenant pas à obtenir réparation, il refusera de retourner à Leningrad pour les engagements à venir.

Le 17 octobre 1935, suite à la disparition inopinée d’Otakar Ostrčil, un décret du Ministère de l’Education et de la Culture le nomme à la tête du Théâtre national de Prague. Là, combinant le travail administratif et la tâche artistique, il s’attache à incorporer les opéras de Janáček au répertoire courant de la maison –en 1938, il retravaille l’orchestration de Kát’a Kabanová ; une version utilisée au Théâtre National jusqu’en 1964 et enregistrée par Krombholc en 1959 (Supraphon). Perfectionniste, il n’autorise aucune routine et maintient des exigences élevées. Aussi, il engage les meilleurs, dont Zdeňek Chalabala, élève de Janáček et spécialiste hors pair du répertoire tchèque qui fait un premier passage au Théâtre national de 1936 à 1945 (il y terminera également sa carrière (1953-1962)). Sous la direction administrative de Talich, le théâtre s’ouvre également aux metteurs en scène d’avant-garde, dont Jiří Frejka qui monte une production particulièrement libre de Der Schauspiel Direktor de Mozart (1937) Le 6 mars 1937, Talich lui-même crée sur la scène de «sa» maison Juliette ou la clé des songes, opéra que lui a dédié. Jusqu’en 1941, le chef combine la direction du théâtre avec ses responsabilité à la Philharmonie.

Durant les années de guerre, il décide de ne pas quitter ses fonctions mais de continuer à défendre la musique tchèque. Il maintient à l’affiche des opéras de Dvořák, Fibich ou Fœrster. Toutefois Les Brandebourgeois en Bohême et Libuše de Smetana sont interdits en raison de leur teneur patriotique. Alors qu’il lui aurait été possible de se réfugier en Suède –pays avec lequel il entretient toujours des liens privilégiés- Talich reste à Prague et «résiste» par la culture, ce qui lui vaut de fréquents problèmes avec les autorités nazies et d’être plusieurs fois interrogé par la Gestapo. Afin de pouvoir poursuivre ses activités musicales, il doit faire des concessions avec l’occupant et accepte de diriger des concerts en Allemagne, devant un parterre de hauts responsables du Reich (à Berlin et à Dresde) –ce qui n’empêche pas la fermeture du Théâtre national en 1944. Une fois la guerre terminée, il est soupçonné d’avoir collaboré avec les Allemands… Emprisonné pendant 6 semaines, le président Beneš intercède en faveur de sa libération. Interdit de diriger, ni l’Orchestre Philharmonique Tchèque ni le Théâtre national ne le soutiennent dans cette épreuve.

Avec des étudiants du Conservatoire de Prague, il fonde alors l’Orchestre de Chambre Tchèque. Dès sa première apparition publique, l’ensemble se révèle être d’un niveau musical très élevé. Nul doute que les exigences artistiques de Talich ne sont pas affectées par les épreuves qu’il traverse. Toutefois, la formation ne survit pas longtemps. Les moyens financiers manquent et, une fois la Tchécoslovaquie placée sous le joug communiste, les musiciens décident d’en arrêter l’activité.

En 1946, l’Orchestre Philharmonique Tchèque confie de nouveau 4 concerts à leur chef «historique» et le gouvernement lui demande de reprendre la direction du Théâtre national, alors plongé dans une crise profonde. Il accepte le poste et remet l’institution sur les rails (saison 1947-1948). Les invitations à diriger à l’étranger affluent de nouveau (Vienne, Paris, Edimbourg, Salzbourg) mais c’est un autre défi qu’accepte Talich (à la demande du poète Laco Novomeský et du compositeur Eugen Suchoň) : la fondation d’une nouvelle phalange symphonique en Slovaquie. Après avoir progressivement constitué son effectif, Talich assure la direction de cet Orchestre Philharmonique Slovaque pendant 4 ans (1949-1952), faisant d’incessant allers-retours entre Bratislava et sa maison de Beroun, près de Prague (à titre d’exemple, au cours de la saison 1951/52, il donne une soixantaine de concerts avec cette formation).

Après deux ans de collaboration avec la radio d’état, la Philharmonie Tchèque vient le chercher pour diriger des concerts au Printemps de Prague (1954), permettant ainsi à Talich de faire son retour sur la scène musicale de la capitale. Quoique promu «artiste national» en 1957, la sclérose en plaque dont il souffre l’oblige à se retirer. Il meurt le 16 mars 1961 à Beroun, où il est enterré.

En concert, Talich a dirigé des œuvres de 331 compositeurs différents laissant, outre Beethoven et Wagner, une place de choix à ses compatriotes Smetana, Dvořák, Novák et Suk. Ses enregistrements –dont Supraphon a édité, au début des années 2000, une Talich Special Edition en 17 volumes et 1 DVD- sont autant de témoignages précieux sur la rigueur dont il faisait preuve et de l’attention qu’il portait aux détails les plus infimes. Grâce à son expérience chambriste, il put également conseiller quelques jeunes ensembles à la recherche de leur identité (dont le fameux Quatuor Smetana). A le voir diriger les Danses slaves de Dvořák, on est frappé par son visage impassible et sa gestique minimale (qui peut faire penser, dans son économie, à la battue parfois imperceptible de Fritz Reiner). L’énergie furieuse qu’il parvient à soulever du bout de la baguette est d’autant plus remarquable… Malheureusement, il n’enregistra aucune œuvre française, répertoire qu’il aimait tant. Il ne s’éloigna de la musique tchèque que pour graver un poignées de pièces de Haendel, J. S. Bach, Wagner et surtout Mozart et Tchaïkovski (des symphonies du compositeur russe, il n’immortalisa que les Quatrième et Sixième pour leur préférer le Concerto pour piano n°1, le Concerto pour violon et quelques pièces «secondaires»).

Talich faisait également preuve de dons pédagogiques assez exceptionnels. Parmi ses élèves, on compte Karel Ančerl, Jaroslav Krombholc, Charles Mackerras ou Vitězslava Kapralová (1914-1940), compositrice de génie disparue à l’âge de 25 ans, non sans avoir dirigé l’Orchestre Philharmonique Tchèque (et d’autres) dans sa propre Sinfonietta militaire. A la tête de «ses» musiciens ou d’autres formations, Talich a emmené en tournée tout ce que ses valises pouvaient contenir de musique tchèque, révélant ainsi au monde quelques chefs-d’œuvre incontournables. Un géant inébranlable comme notre époque n’en connaît certainement plus…

1 M. Kuna, Václav Talich (1883-1961) : šťastný i hořký úděl dirigenta, Prague, Academia, 2009, 1188p.

2 Cité par Eric Baude, http : //musicabohemica. blogspot. com/2010/03/smetacek-sur-talich. html

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