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Mūza Rubackyté, pianiste

Artistes, Entretiens, Instrumentistes

Pianiste lituanienne installée en France depuis vingt ans, Mūza Rubackyté, formée au Conservatoire de Moscou, Premier Prix du concours Liszt/Bartók en 1981, membre du Comité international Liszt 2011, nous livre dans cet entretien sa vision de l’œuvre de Franz Liszt. Une œuvre encore mal défendue.

Notre dossier : Art du clavier

 

ResMusica : 2011 année Liszt. Mais a-t-on besoin de célébrer ce compositeur très souvent joué ?
 : Je pense que oui. C’est un célèbre inconnu.

RM : Que ne connait-on pas de Liszt ?
MR : J’ai l’honneur d’être dans le comité exécutif qui s’occupe du bicentenaire Liszt au niveau international. Il est sorti au cours de nos réunions que c’est un compositeur qui n’est pas assez connu. Il n’y a pas de catalogue complet de ses voyages, de ses concerts, de ses lettres, même pas de ses œuvres ! Et ce n’est pas un copmositeur assez joué par rapport à ses contemporains ou prédécesseurs, Beethoven, Chopin ou Schumann. Tout le monde joue un peu de Liszt, mais ce n’est pas une «tête d’affiche». Oui nous avons besoin d’une «année Liszt» pour connaitre ce créateur hors du commun.

RM : Pourtant les deux premiers concertos pour piano sont systématiquement joués en concours et en concert, les Harmonies poétiques ou religieuses, les Années de pèlerinage, les Rhapsodies hongroises, la Sonate en si, les Etudes d’exécution transcendantales sont au répertoire de tous les pianistes. Quel est le Liszt à découvrir ?
MR : Il n’y a pas qu’un seul Liszt mais plusieurs. Certaines personnes disent «je n’aime pas Liszt». Mais lequel ? Le virtuose ? Le poète de la musique ? le mystique ? Connait-on ses messes, ses chœurs, son œuvre pour orgue ? Sa littérature pour piano est inépuisable et pourtant on joue toujours les mêmes pièces. Idem pour les transcriptions, on joue toujours les mêmes lieder transcrits de Schubert, alors qu’il y en a en tout cinquante-trois. Quant aux concertos, tout le monde connait les n°1 et 2, mais les autres ? Qui connait Les Ruines d’Athènes, transcription d’après Beethoven, pour piano et orchestre ?

RM : Les contemporains de Liszt se sont cantonnés souvent à un genre ou un instrument précis, Chopin avec le piano, Wagner avec l’opéra, Berlioz avec l’orchestre, etc. Liszt a touché à tout, sur une durée de création très longue. Cette créativité hors normes aurait-elle brouillé les pistes ?
MR : Cela montre une énorme générosité de la personne. Il voulait propager les œuvres de ses prédécesseurs et de ses contemporains par ses multiples transcriptions.

RM : Qu’a de particulier l’écriture de Liszt pour piano ?
MR : Il a fait exploser le piano de l’époque, il l’a fait chanter comme une voix, sonner comme l’orchestre, l’orgue ou le cymbalum, et il a contribué énormément au développement de l’instrument. Le piano de l’époque n’était pas suffisant pour interpréter ses œuvres, les facteurs comme Pleyel, Gaveau ou Bösendorfer ont été servis par Liszt et par ses idées.

RM : Liszt contribué au développement du piano, Liszt a eu beaucoup d’élèves et est à la base d’une «école». Cette méconnaissance reste inexplicable.
MR : Sans être prétentieuse, je suis dans la «descendance» de Liszt. L’école de piano du Conservatoire de Moscou où j’ai fait mes études vient d’Alexandre Ziloti, qui fut élève de Liszt. L’école russe est un dérivé de l’école lisztienne, on emploie tout le poids du corps pour avoir un son grand sans être dur et garder la fluidité des doigts.

RM : Vous êtes franco-lituanienne. Comment vous partagez-vous entre ces deux pays ?
MR : J’habite Paris depuis vingt ans. La France est mon pays d’adoption. Quand je reviens de tournée internationale, je suis heureuse de retrouver Paris qui reste la plus belle ville du monde. Vous vous doutez que j’ai grandi et débuté du temps de l’URSS. Quand j’ai gagné le concours Liszt/Bartók de Budapest en 1981 j’ai été interdite de passeport pendant sept ans. La France a été le premier pays étranger dans lequel j’ai pu partir… Aujourd’hui si j’enseigne au Conservatoire russe de Paris je vais régulièrement en Lituanie où je suis professeur à l’Université de Vilnius. Je fais depuis vingt ans des projets culturels qui concernent les deux pays. J’essaie d’enseigner et propager la musique française dans mon pays.

RM : Ces années d’exil intérieur ont-elles contribué à enrichir votre conception des œuvres ? 
MR : Je trouve beaucoup de similitudes avec Liszt dans ma vie de voyageuse et d’exilée. Néanmoins, bien que privée de passeport, je pouvais voyager dans toute l’Union Soviétique. Jouer dans les écoles ou les usines sur des pianos impossibles, avec une valise emplie de conserves, forcément cela influe sur l’interprétation. Ces expériences se retrouvent dans mes lectures aujourd’hui, sur des œuvres particulièrement dramatiques de Liszt, Prokofiev ou Chostakovitch.

RM : Dans votre prochain concert à Paris [ndlr : 11 mars salle Gaveau à Paris] bien sur Liszt, Schubert transcrit par Liszt et un compositeur lituanien très peu connu, Čiurlionis.
MR : Car c’est le centenaire de son décès. Čiurlionis est mort très jeune, à trente-cinq ans. Il était non seulement compositeur mais aussi peintre, et les correspondances entre ses œuvres musicales et picturales sont impressionnantes.

RM : Čiurlionis est plutôt de quelle esthétique ?
MR : On peut le considérer, pour la peinture, comme le premier abstrait, bien avant Kandinsky. C’est aussi un symboliste. Pour la musique, on pense à Chopin, Scriabine et Szymanowski. S’il avait vécu plus longtemps, il aurait écrit des choses plus mystiques, en rapport avec la musique des sphères.

RM : Quels répertoires n’avez-vous pas encore abordé et qui vous tiennent à cœur ?
MR : J’ai presque tout joué, sauf la musique contemporaine. Cependant j’ai été à la résidence de La Prée pendant trois ans, ce qui m’a permis de servir divers compositeurs tel Thierry Lancino ou Olivier Greif. Cependant on n’écrit pas assez pour le piano aujourd’hui. Les ensembles instrumentaux, les orchestres ou la voix sont bien servies. Mais la manière de traiter le piano dans la musique contemporaine me gène, il est trop considéré comme une grosse percussion. Pour moi c’est une grande harpe, ou la voix, avec ses possibilités expressives. Cependant je viens de jouer du Schnittke avec beaucoup de succès. Et prochainement je vais interpréter le Concerto pour piano «Résurrection» de Penderecki, consacrée aux victimes du 11-septembre. Quarante minutes de musique extrêmement puissantes… je vais jouer ce concerto en janvier 2012 à Porto Rico, j’espère reprendre cette œuvre.

RM : Quels sont vos prochains projets ?
MR : un coffret Schubert / Liszt chez Lyrinx, les deux premiers concertos et Les Ruines d’Athènes avec DeFilharmonie, l’Orchestre philharmonique de Lituanie et l’Orchestre de Lettonie chez Doron. Dans le cadre de l’année Liszt, je jouerai l’intégrale des Années de pèlerinage le 4 juin à l’Opéra-Bastille et en septembre à Bayonne, ainsi qu’en Italie et en Lettonie.

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