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Pettersson archétype de l’artiste maudit ?

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L’artiste Allan Pettersson pourrait-il être davantage maudit que le commun des mortels ? L’enchaînement des rencontres, des potentialités, des choix, des accidents de la vie paraît pour certains suivre la loi du hasard. Pour d’autres, il semble subir une prédétermination implacable. Certains connaissent une destinée ignorant les dommages, d’autres accumulent les malchances, les assauts itératifs de l’adversité, les coups aveugles du sort s’abattant sur eux avec un acharnement incompréhensible. A l’occasion du centenaire du compositeur Allan Pettersson, Resmusica lui a consacré un dossier. Pour accéder au dossier complet : Allan Pettersson : Centenaire

 

, mal né dans une famille misérable enfermée dans la bigoterie et l’alcool, parvint contre toute attente à s’arracher à sa condition pour devenir un musicien altiste virtuose et un créateur puissant et original. C’est alors que la maladie tord son corps, déforme ses mains, et progressivement l’enferme dans la paralysie et une souffrance intense. Par la composition il tente de conjurer ce destin et il défie la mort jusque sur son lit d’hôpital. Devant cette volonté farouche que le destin aurait dû briser dès l’enfance, face à cette créativité qui se rebelle et devient plus vive et plus indomptable là où l’homme ordinaire aurait depuis longtemps renoncé, comment ne pas reconnaître en l’archétype de l’artiste maudit ?

Issu d’une famille indigente, fermée intellectuellement, violente et dépourvue de sentimentalité, vit dans un quartier ouvrier et défavorisé de la proche banlieue de Stockholm. Né en 1911, le 19 septembre précisément, son enfance est brutalisée par un père abruti, alcoolique et terriblement marqué par une absence d’éducation et d’ouverture d’esprit. Sans doute un fort en gueule et un violent aveugle à toute notion d’un avenir meilleur que le sien pour sa progéniture craintive et au garde-à-vous. Sa mère, soumise autant que bigote, évite tout ce qui pourrait déclencher un drame familial inutile et potentiellement dangereux. Elle chantonne parfois, ce que les enfants ressentent comme un pâle rayon de soleil incapable cependant de faire reculer la noirceur chronique d’un foyer misérable.

Une photographie rare, en noir et blanc, montre dans une pièce aussi nue qu’austère, plusieurs enfants en bas âge, à l’évidence très pauvres, assis sur un lit rudimentaire en bois, à côté d’une table en bois dépouillée. L’univers sordide d’Allan Pettersson. Cette enfance collée aux quartiers sordides de Stockholm forge chez le jeune Allan un caractère bien trempé. Il devient à son tour agressif et volontiers bagarreur. Lui-même reconnaîtra ne pas avoir eu la chance de naître sous un piano et ne pas avoir passé son enfance avec un père compositeur. Plus douloureusement, il lui fallut précocement manier le fer chauffé au rouge avec le marteau du forgeron. Même en dépit d’une certaine renommée il ne quittera jamais ce quartier misérable et ruiné.

En opposition flagrante avec l’existence inexorablement réglée et grise de sa famille il se démarque en s’intéressant à la musique. Il a 19 ans (1930). Il apprend sans aucune aide familiale, bien au contraire, le violon et l’alto. Mais également le contrepoint et l’harmonie. Chez les Pettersson personne ne cautionne, n’encourage ni ne comprend cette orientation incompréhensible. Il devient l’opprobre de ses proches. Pendant une dizaine d’années (1930-1939), il s’acharne contre vents et marées avançant péniblement son cursus au Conservatoire royal de musique de Stockholm. Fruit de son acharnement, il devient un altiste très distingué. L’envie de composer le gagne maintenant et il élabore quelques chansons pour voix et piano et quelques partitions de musique de chambre au cours des années 1930.

Bien que toujours impécunieux, il élargit son horizon en venant à Paris prendre des conseils auprès de Maurice Vieux, à l’époque altiste de fort renom. Dans la capitale française, il ne mène pas grand train. Désargenté, il vit dans l’isolement et ne profite guère de la vie artistique foisonnante de Paris. L’irruption de la Seconde Guerre mondiale le contraint de regagner la Suède. La décennie suivante le voit travailler comme altiste du rang au sein de la Société de concerts de Stockholm. Plus, il parvient à étudier la composition en privé auprès de Karl-Birger Blomdahl, un créateur national très en vue à cette époque. Il se perfectionne également avec une autre grande pointure, le compositeur et organiste fort connu Otto Olsson.

Que de chemin parcouru ! L’adversité l’a-t-elle enfin abandonné ? Pas si sûr, car il subit le rejet des siens tel un traite, un déserteur, un ingrat. Ses condisciples ne réservent pas un accueil plus sympathique à ce paria. Ce fils de pauvre, venu d’une classe inférieure, reste en dehors de cette petite société privilégiée et parfois très étroite d’esprit. Ostensiblement tenu à l’écart, son caractère déjà ombrageux et irascible ne s’arrange pas. Néanmoins, ces circonstances de retirement favorisent son travail créateur. Et dès lors, les pièces qu’il élabore ressemblent à son tempérament, sans concession. On relève vingt-quatre chansons pour voix et orchestre, les Chants des va-nu-pieds (Barfotasånger), sur ses propres textes, tout à fait autobiographiques (1943-1945) et un rude et singulier Concerto pour violon et quatuor à cordes (1949).

Après la Seconde Guerre mondiale, en 1951, il revient dans la capitale française dans l’optique d’étudier la composition auprès de René Leibovitz et Arthur Honegger. Pour autant rien ne vient briser sa solitude sociale et psychologique.

Sans pratiquer aucune publicité, tout en jouant anonymement au sein de son orchestre suédois pour tout juste gagner sa vie, il se met à composer avec une ardeur décuplée. C’est l’orchestre qui le stimule et éveille son souhait de se réaliser authentiquement. Sa Première Symphonie date de 1951 (inachevée, elle ne sera publiée qu’en 2011 chez Bis dirigée par Christian Lindberg) et il travaille sur la dernière (la Dix-septième, inachevée également) au moment de sa mort trente ans plus tard.

Peu après son retour au pays en 1953, l’adversité, loin de s’éloigner, s’acharne derechef sous la forme d’un diagnostic médical très inquiétant. Allan Pettersson souffre d’une polyarthrite rhumatoïde. Une maladie dite systémique touchant principalement les articulations qui peu à peu se détruisent conduisant, à travers d’intenses douleurs, à des déformations et à une impotence fonctionnelle de gravité croissante. Ce parcours, inéluctable à l’époque, aboutissait à une dégradation de l’autonomie de l’individu. Ce nouveau coup dur se rajoute à la longue liste des malheurs qui parcourent l’existence de notre compositeur.

Lorsqu’il compose sa Symphonie n°5 en 1962 la mobilité de Pettersson s’amoindrit et son état de santé général se dégrade sensiblement. Le soleil se lève enfin, timidement, avec le destin que va connaître sa Symphonie n°7 élaborée au cours des années 1966-1967. En effet, le 13 octobre 1968, a lieu la création mondiale de cette Symphonie n°7 par l’Orchestre philharmonique de Stockholm sous la baguette du célèbre chef Antal Dorati. Elle va bénéficier de plusieurs enregistrements de grande qualité (cf. notre discographie publiée dans le cadre de ce dossier «Centenaire Allan Pettersson») et largement contribuer à son regain de notoriété. Voilà qu’enfin un chef d’envergure internationale offre une première chance à Pettersson en lui donnant un coup de pouce très substantiel.

Quels critères pouvaient bien encore contrarier la marche vers la reconnaissance de notre compositeur ?

Résumons. Son enfance misérable inoubliable et pesante et son tempérament susceptible et ombrageux bien trempé se voient aggravés par cette maladie articulaire évolutive invalidante qu’est la polyarthrite rhumatoïde. Elle se manifeste durant les années 1950 et devient invalidante, douloureuse à partir des années 1960 marquée par un enraidissement des articulations, par leur déformation et leur destruction irrémédiable avançant sans recul vers l’infirmité.

Bien que dépourvu d’aide, d’amitié et de soutien puissant Allan Pettersson fait montre d’une énorme et farouche volonté, d’un refus têtu de sa situation, d’une lutte acharnée pour échapper à sa condition sociale par le biais d’un combat acharné pour se faire accepter dans les milieux plus favorisés, d’une lutte contre la maladie, d’une bataille pour créer et se faire reconnaître comme créateur. Sa rage de vivre et sa volonté de soutenir les opprimés traduisent son empathie avec les miséreux.

Ne recherchant aucunement la facilité il se met en ordre de combat pour faire accepter une musique non conventionnelle, non académique, non romantique, non nationale, telles que les appréciaient la majorité des auditeurs suédois de son temps. A l’époque l’engagement massif ne payait pas vraiment. Le rejet dont souffre le compositeur se voit renforcé par l’élaboration d’une musique souvent ressentie comme agressive, violente, éprouvante, longue, nécessitant une adhésion positive et volontaire de l’auditeur. Le genre symphonique tombé en désuétude après la Seconde Guerre mondiale renforce encore un peu la marginalisation d’un compositeur qui exerce son art principalement par le moyen de l’orchestre. La société suédoise fermement encadrée par les dogmes bourgeois et figés, pérennise le rejet. Elle va recevoir des coups de boutoir lors de la survenue des évènements de 1968 aboutissant au recul des doctrines sociales trop inégalitaires et à l’acceptation favorisée des idées nouvelles, dites modernes, traduction du recul des académismes. La vie d’Allan Pettersson reste celle d’un artiste maudit qui en définitive œuvre pour son salut. «L’œuvre à laquelle je travaille est ma propre vie, celle qui est bénie, celle qui est maudite : je m’y abandonne afin de retrouver le chant que l’âme a chanté».

En 1970, il séjourne trois trimestres entiers à l’hôpital Karolinska juste après avoir façonné son immense Symphonie n° 9. Sur son lit de malade, il lutte pour écrire sa symphonie suivante. Lors qu’il quitte l’établissement hospitalier c’est pour regagner son domicile en ville, en étage, sans ascenseur, dont il devient prisonnier, tant tout déplacement s’avère pénible, douloureux, rare et inhumain.

Sa renommée a connu, toutes choses étant égales par ailleurs, une certaine embellie grâce à l’enregistrement de la Symphonie n°7 par le dédicataire Antal Dorati et l’Orchestre philharmonique de Stockholm. Pratiquement jusqu’à la fin de sa vie Pettersson continuera de composer sa musique dans son isolement citadin trouvant là probablement un certain réconfort, un encouragement mais jamais la paix intérieure et la joie de vivre, simplement pour ce que la vie peut potentiellement donner de bonheur.

Tous ces paramètres existentiels le conduisent à composer une musique mordante, polyphonique, énergique, perturbante, souvent dissonante, ponctuée de nombreux sommets violents et sauvages, éclairés de temps à autre de brèves bouffées lyriques, fascinantes et inattendues, oasis passionnées et exaltées.

Lorsqu’il meurt le 20 juin 1980, il ne bénéficie encore que d’une réputation fort limitée. Aura-t-il deviné que certains n’allaient pas hésiter à le considérer comme l’un des symphonistes les plus marquants de son siècle ? Son corpus symphonique pour eux s’élève sans complexe au niveau, bien que par le moyen d’une expression bien singulière, des chefs-d’œuvre de Mahler, Chostakovitch et Prokofiev. Mais il convient de modérer notre enthousiasme en constatant combien sa musique n’a pas vraiment franchi les frontières suédoises où, là aussi, elle reste très marginalisée.

Artiste maudit par la naissance, par la société, par le milieu musical suédois, Allan Pettersson hisse sa création, sa musique, au plus haut niveau. Sans renoncement. A telle enseigne que nombreux sont ceux qui aujourd’hui le positionnent dans le peloton de tête de l’invention symphonique du 20e siècle.

Crédit photographique : Allan Pettersson © Sallstedts Bildbyra

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L’artiste Allan Pettersson pourrait-il être davantage maudit que le commun des mortels ? L’enchaînement des rencontres, des potentialités, des choix, des accidents de la vie paraît pour certains suivre la loi du hasard. Pour d’autres, il semble subir une prédétermination implacable. Certains connaissent une destinée ignorant les dommages, d’autres accumulent les malchances, les assauts itératifs de l’adversité, les coups aveugles du sort s’abattant sur eux avec un acharnement incompréhensible. A l’occasion du centenaire du compositeur Allan Pettersson, Resmusica lui a consacré un dossier. Pour accéder au dossier complet : Allan Pettersson : Centenaire

 
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