Christian Lindberg, chef d’orchestre

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L’artiste Allan Pettersson pourrait-il être davantage maudit que le commun des mortels ? L’enchaînement des rencontres, des potentialités, des choix, des accidents de la vie paraît pour certains suivre la loi du hasard. Pour d’autres, il semble subir une prédétermination implacable. Certains connaissent une destinée ignorant les dommages, d’autres accumulent les malchances, les assauts itératifs de l’adversité, les coups aveugles du sort s’abattant sur eux avec un acharnement incompréhensible. A l’occasion du centenaire du compositeur Allan Pettersson, Resmusica lui a consacré un dossier. Pour accéder au dossier complet : Allan Pettersson : Centenaire

 

A côté d’une active carrière de tromboniste virtuose largement documentée chez BIS, démarre la direction d’orchestre à 42 ans où il fait des étincelles particulièrement dans la musique de son compatriote . Alors que ses deux premiers disques Pettersson ont reçu une Clef ResMusica, il prépare à l’occasion du centenaire de Pettersson la publication de la Symphonie n°1 en première mondiale ainsi qu’un DVD sur l’aventure de cette édition. De quoi enfin faire (re)connaître Pettersson au-delà des terres scandinaves et germaniques? Entretien avec le soliste, le chef, mais aussi le compositeur qui ne s’embarrasse pas des barrières stylistiques…

ResMusica : Vous êtes un tromboniste virtuose et avez enregistré pas moins de 70 CDs. Vous avez commencé à diriger à l’âge de 42 ans, une activité qui prend désormais la plus grande part de votre activité sur scène. Mais vous êtes aussi compositeur. Est-ce que ces trois activités se fertilisent mutuellement et en bonne entente, ou est-ce que le tromboniste ou le chef tentent parfois de se débarrasser du compositeur ?
 : Elles se fertilisent mutuellement, certainement. Je suis un bien meilleur soliste aujourd’hui, connaissant tous les mouvements et les problèmes d’un chef, et je suis un bien meilleur compositeur connaissant ce qu’exige l’apprentissage d’une partition ou des passages musicaux d’un instrument.

RM : Vous avez écrit : «Je ne compose dans aucune espèce de style ! J’écoute exclusivement ce que mon cerveau et mon âme me disent, et ce que j’entends je le mets simplement sur du papier. Dire davantage de mon travail serait un non-sens prétentieux». Est-ce que c’est vraiment tout ce que vous avez à dire sur votre travail ?
CL : Haha!! Oui, c’est réellement ce que je pense, honnêtement ! Bien sûr j’étudie beaucoup pour que mon cerveau soit frais, ouvert, intelligent et créatif, mais une fois que je suis assis là devant mon ordinateur je suis complètement seul avec mon âme et mon esprit ! Mais je pense que c’est réellement une des plus belles choses de la vie, ne pas savoir ce qui va sortir sur la partition !

RM : A la différence de nombre d’artistes, votre site officiel est incroyablement riche en contenu sur toutes vos activités, et les pages sur Wikipédia qui vous sont consacrées sont à vrai dire vides d’information. Vous ne voulez vraiment pas que vos agents et vos amis les mettent à jour à votre place ?
CL : Pas vraiment… Je pense que Wikipédia est magnifique parce que c’est gratuit et que n’importe qui peut écrire ce qu’il a envie, mais je continuerai pour ma part à faire référence à mon site. Bien sûr j’apprécie si Wikipédia est correct, mais je laisse cela dans les mains des autres…

RM : En tant que chef, vous avez un large répertoire de Mozart à une large sélection de compositeurs nordiques, beaucoup plus large que ce que vous enregistrez. Est-ce que c’est parce que vous vous refrénez ou parce que les maisons de disques vous réfrènent ? 
CL : Il y a tellement de concerts par an, et seulement 2 ou 3 enregistrements, alors c’est naturel que ce qu’on enregistre soit juste une sélection de ce qu’on interprète comme chef. Petit à petit je vais construire un plus grand répertoire sur disque, c’est ce que je veux faire et ce que veut ma maison de disque, mais ça prendra quelque temps !

RM : Vos deux enregistrements des Concertos pour orchestre et des Mélodies aux pieds nus d’ ont obtenu notre Clef ResMusica* en raison de leur grande musicalité. Que peut-on espérer voir paraître de votre part concernant ce compositeur ? 
CL : Ce sont des nouvelles merveilleuses pour moi, je suis très fier et honoré de recevoir cette récompense! Eh bien, la prochaine parution est la Symphonie n°1 et la Symphonie n°2, mais en même temps ma femme et ma propre maison d’édition vont sponsoriser la publication du documentaire de Peter Berggren, un classique, ainsi qu’un film réalisé par mon fils, David Lindberg, à propos de la Symphonie n°1 que j’ai rassemblée pour une faire une édition qui puisse être jouée.

RM : Cette Symphonie n°1 n’était disponible qu’en fragments. Comment avez-vous réussi à l’enregistrer ?
CL : La symphonie est enregistrée, et je suis extrêmement fier de ce travail. Il y aura un film complet qui sortira sur DVD sur toute la lutte qui a rendu cet enregistrement possible. Je préfère renvoyer à ce DVD plutôt que de tenter de vous raconter les péripéties infinies dans un court entretien…

RM : Après des années d’interruption, vous allez reprendre et achever l’intégrale des symphonies de Pettersson chez BIS. Y a-t-il une chance que vous enregistriez l’intégrale vous-même ? Cela ferait de vous le premier chef à enregistrer la série complète.
CL : Nous continuons à discuter de cela en détails. Pour commencer, je ferai les symphonies qui n’ont pas été déjà enregistrées par BIS, et après nous en reparlerons.

RM : Votre personnalité est à peu près à 180° de celle de Pettersson. Est-ce que vous vous sentez attiré par un homme et une œuvre qui semblent à peu près votre exact opposé ?
CL : En fait, on peut penser que nous sommes différents, mais je ressens de grandes ressemblances. Si vous écoutiez ma pièce pour orchestre “OF BLOOD SO RED” («d’un sang si rouge») enregistrée chez BIS avec l’Orchestre de Chambre Suédois, vous trouveriez très clairement qu’il y a des inspirations des symphonies de Pettersson. Egalement mon côté humoristique était partagé par Allan. Ceux qui l’ont connu ont dit qu’il avait le plus grand sens de l’humour, et qu’il pouvait vraiment, mais vraiment, faire rire les gens.

RM : La réaction typique sur la musique de Pettersson est qu’elle est hautement déprimante, alors que c’est l’opposé : oui c’est une musique sombre, mais qui pousse les isolés et les exclus à se lever et à répliquer. Quelle est votre propre perception de sa musique ? 
CL : La musique de Pettersson est pleine de tout ce qui est psychologiquement dans l’âme humaine. Je pense qu’aujourd’hui il y a plein de gens qui ne veulent pas voir les aspects sombres en eux-mêmes, et cela les rend inconsistants et superficiels. Pettersson peut révéler ses côtés les plus profonds, et grâce à cela, quand il compose de la musique qui vous rappelle l’amour simple, les fleurs, le soleil, la puissance en est d’autant plus grande que vous savez qu’il n’est pas effrayé par les parties plus noires de sa vie.

RM : Pettersson aurait 100 ans en 2011. Comment cela sera-t-il célébré en Suède ?
CL : J’espère avec plein de concerts! Chez BIS nous allons publier les Symphonies n°1 et 2 plus le DVD en lien avec son anniversaire, et nous pensons que cela aura un impact sur sa popularité en Suède et à l’étranger.

RM : Est-ce que Pettersson est une embarrassante anomalie ou une source de fierté pour le milieu musical suédois? 
CL : Hahaha!! De manière basique, je pense que nous le négligeons, mais c’est quelque chose de typiquement suédois. Quand quelqu’un a une grande personnalité expressive, cela a tendance à nous faire peur en Suède… J’espère sincèrement que cela changera fortement dans le futur, et je vais travailler très très dur en particulier pour mettre les jeunes en contact avec sa musique.

RM : Pensez-vous que Pettersson sera dans cinquante ans considéré en Suède comme l’équivalent de Sibelius en Finlande ou de Grieg en Norvège ?
CL : Je suis absolument sûr que ce sera le cas. Pour moi, il est notre Gustav Mahler.

* Concertos pour orchestre n°1 et 2 (BIS), Concerto pour orchestre n°3 et Chansons des va-nu-pieds (BIS)

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