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Artiste éclectique, Tzimon Barto n’en finit pas d’étudier : les langues, la littérature, la peinture, tout l’intéresse. Mais il n’oublie pas de travailler son piano, qui l’amène si souvent à quitter sa Floride natale. Sourire à la George Clooney et carrure d’Arnold Schwarzenegger, cet Américain haut en couleurs est en fait pratiquement « converti » à l’Europe. Rencontre avec un pianiste atypique.

Notre dossier : Art du clavier

 

ResMusica : La musique n’occupe pas toute votre vie, puisque vous touchez aussi à d’autres arts. Peut-on dire que le piano soit encore votre activité principale ?
 : C’est l’une de mes deux activités principales, avec la littérature. Chez moi, la musique nourrit la littérature, alors que je ne suis pas sûr que la littérature nourrisse tellement ma façon de jouer. En tout cas, musique et littérature sont des jumelles pour moi. J’ai beaucoup de temps pour écrire : Anne-Sophie Mutter ne pratique son violon que deux heures par jour, moi je joue trois heures au maximum. Être pianiste et écrivain en même temps, c’est le métier rêvé !

RM : Mais le goût de l’écriture vous est venu après celui du piano…
TB : J’ai commencé à écrire à vingt-huit ans. Bien sûr, il est impossible de publier tout de suite, ce serait aussi ridicule que de commencer à jouer au Carnegie Hall ! Il m’a fallu beaucoup de temps pour évoluer et maîtriser ma façon d’écrire. J’ai attendu quinze ans avant de publier mon premier recueil de poèmes.

RM : Serait-il possible que vous mettiez un jour un terme à votre carrière de pianiste pour vous consacrer exclusivement à l’écriture ?
TB : Oui, bien sûr… mais pas pour toujours ! Peut-être pendant un an, cinq ans, dix ans, mais pas plus. J’ai actuellement un projet littéraire qui demande beaucoup de travail et qui m’occupera, je pense, jusqu’à mes cinquante-huit ans. À ce moment-là, je prendrai un congé sabbatique de quatre ou cinq ans, pendant lequel je ne jouerai plus. Mais après, je reviendrai à la scène, car j’aime vraiment faire de la musique.

RM : Quel rapport avez-vous à votre instrument ?
TB : C’est l’instrument qui me permet de m’exprimer par la musique. Car je suis d’abord musicien ; c’est le piano qui m’a choisi ensuite. Je suis né dans un désert culturel, et puis le piano m’a trouvé. J’ai adoré la musique, l’opéra, la danse, le théâtre, mais c’est par le piano que j’exprime ma passion pour eux. C’est l’instrument par lequel j’exprime mon adoration de la musique.

RM : Est-ce une rencontre fortuite ? 
TB : Qui sait ? L’Eglise a été déterminante quand j’étais enfant. Mes parents étaient très religieux et j’allais à l’église protestante trois fois par semaine. Le dimanche, on étudiait la Bible dans des salles de cours qui possédaient toutes un piano. Peut-être dix ou quinze en tout ! cela a beaucoup compté.

RM : Quel rapport avez-vous aux compositeurs ?
TB : J’aime surtout les plus anciens : Rameau, Couperin, Bach – Bach est un dieu pour moi. Quand j’étais jeune, au début de ma carrière, je jouais surtout Rachmaninov, Tchaïkovski, Prokofiev… Aujourd’hui, je préfère jouer du Schubert ou du Haydn ! J’adore ces petits morceaux classiques, sur lesquels on peut agir comme un metteur en scène. J’aime projeter chaque phrase d’une sonate de Haydn ou d’un concerto de Mozart. C’est beaucoup plus compliqué que chez les romantiques et cette difficulté me plaît. Mais ce qui me touche le plus, c’est la musique la plus ancienne, surtout Rameau et l’école française. Je suis très satisfait de mon disque Rameau. À présent, j’aimerais enregistrer Couperin ou même Scarlatti. J’adore cette musique-là.

RM : Vous n’êtes pas un romantique ?
TB : Tout le monde me prend pour un monstre dionysiaque, mais je suis un puriste ! Même dans les autres arts, ce que j’aime c’est le Trecento, le Quattrocento, Sassetta, Daddi, Gaddi, tous les Italiens ! Je ne veux voir ni rideaux ni oiseaux dans une peinture de la Vierge. Je ne veux voir que l’expression de son visage. L’art ancien est pur et simple : on ne peut pas tricher.

RM : Vous connaissez parfaitement l’Europe : qu’y a-t-il encore d’Américain chez vous ?
TB : Ma décision de continuer à vivre aux Etats-Unis est purement pragmatique. C’est simplement en raison de la vie quotidienne : j’aime conduire aux Etats-Unis, j’en aime les rues… Il y a plus d’espace. Je peux y vivre comme je veux : je peux faire des courses à trois heures du matin ! c’est un détail important pour moi, car je vis la nuit. Aussi, tant que je ne joue pas et que je n’ai pas à voyager, je reste là-bas comme un moine dans son cloître. Je veux être isolé et rester loin des tentations de l’opéra, du théâtre, des musées. En revanche, quand je voyage, c’est dans ces endroits qu’on a le plus de chances de me trouver !

RM : Quelle est votre façon d’être Européen ?
TB : Par la culture. En Europe, la culture est fondamentale, alors qu’aux Etats-Unis, c’est un luxe dont on peut se passer. Et puis, les Américains ne connaissent pas la culture européenne. Ils ignorent tout d’E. T. A Hoffmann ! Leur culture est une culture superficielle, une culture de télévision.

RM : Pourtant, vous êtes très attaché à votre ville d’origine en Floride. Il n’y a peut-être pas que des raisons pragmatiques qui vous poussent à rester aux Etats-Unis…
TB : Beaucoup de mes romans s’inspirent de Eustis, beaucoup de mes personnages en sont tirés. Je me sens à l’aise dans cette ville. J’aime en redécouvrir chaque maison ; ce sont les mêmes depuis que je suis petit. Ce sont devenus des métaphores pour moi : les jardins, les bâtiments, les gens ne changent pas, alors que moi si.

RM : Est-ce que c’est parce que vous écrivez et lisez beaucoup que vous éprouvez le besoin d’avoir le texte sous les yeux quand vous jouez ?
TB : Quand je joue, je veux me baser sur ce que le compositeur a écrit. Je ne veux pas tricher. Beaucoup de pianistes font n’importe quoi, parce qu’ils ont oublié les instructions du compositeur. Moi, au contraire, je suis beaucoup plus libre quand je respecte le texte, les longueurs de phrase, la dynamique. C’est en restant fidèle à la partition que je peux faire des folies, mais des folies justes. Quand on parle avec quelqu’un au téléphone, ce n’est pas la même chose que de lui parler en face ; c’est pareil au piano : quand je vois la partition, je vois une personne. Le cerveau est beaucoup plus stimulé et la musique est plus riche. Mais c’est aussi plus fatigant et je suis épuisé après avoir joué !

RM : Vous êtes l’ami et le partenaire de . Que vous apporte sa collaboration ?
TB : Avec un chef qu’on ne connaît pas bien, on ne peut rien dire sur le tempo, ni faire aucune observation. Mais avec Christoph, qui est le parrain de mon fils, avec qui je mange, je m’amuse et je visite, je peux parler de la partition en détail. Je peux même me permettre de me fâcher avec lui, si quelque chose ne va pas. J’ai cette liberté. En plus, c’est le meilleur accompagnateur qui existe ! Je n’ai pas besoin de le regarder pendant que je joue, je sais qu’il est toujours avec moi. Il ferait n’importe quoi pour le soliste, il ne discute pas, il est son serviteur. C’est très important.

RM : Vous êtes sans doute le pianiste de concert le plus musclé du monde ! que vous apporte cette condition physique exceptionnelle ?
TB : Je ne fais pas de musculation pour des raisons de santé – je fume comme un pompier ! Je le fais par idéalisme. En m’entretenant physiquement, j’essaye d’atteindre une sorte d’idéal de beauté, comme quand je joue. Les deux se complètent.

Retrouvez en disque :

La discographie de Tzimon Barto comprend deux périodes : EMI et Ondine. A ses débuts, lors des années d’or du disque classique, le musicien a enchaîné des disques, dans le grand répertoire, pour EMI. Supprimés mais parfois réédités dans des collections économiques, il serait intéressant de les réécouter attentivement. Réapparu, dans les années 2000, sous étiquette Ondine, l’artiste a laissé des disques inégaux. On recommande pourtant cet album Schumann, parfaitement réussi :

(1810-1856) : Introduction et Allegro appassionato(Concertstück en sol majeur pour piano et orchestre) op. 92 ; Variations sur un thème original en mi bémol majeur pour piano seul » Geistervariationen » WoO 24 ; Introduction et Allegro de concert en ré mineur pour piano et orchestre op. 134 ; Six Etudes en forme de canon op. 56. Tzimon Barto, piano ; Orchestre symphonique de la NDR, direction et piano : Christophe Eschenbach. 1 CD Ondine ODE 1162-2.

Crédit photographique : © Malcolm Yawn

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