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Bernard Herrmann et le Kilimanjaro

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Bernard Herrmann (1911-1975) : The Snows of Kilimanjaro (Les Neiges du Kilimandjaro) ; 5 Fingers (L’Affaire Cicéron). Orchestre Symphonique de Moscou, direction : William Stromberg. 1 CD Naxos « Film Music Classics » 8570186. Code barre : 747313018673. Enregistré en septembre 2000 au Studio Mosfilm, Moscou. Notices unilingues (anglais) excellentes. Durée : 66’27.

 

L’occasion aurait été si belle de fêter dignement le centenaire de la naissance de (1911-1975), par exemple en rééditant à peu de frais tous les précieux enregistrements qu’il a lui-même dirigés pour la mémorable série Phase 4 Stereo de Decca, et pour le défunt label britannique Unicorn-Kanchana où une bonne partie de sa musique de concert était représentée, comme sa Symphonie, sa Cantate Moby Dick, et surtout son magnifique drame lyrique Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent). L’année 2011 n’est pas terminée, mais il est très probable que rien de ce genre ne soit hélas accompli… Naxos nous rappelle judicieusement l’importance de ce grand musicien en rééditant dans sa belle série « Film Music Classics » consacrée à la musique de cinéma cette superbe réalisation précédemment sortie chez Marco Polo.

Alors que l’establishment hollywoodien accueillait avec respect et les bras ouverts la plupart des compositeurs venus d’Europe (Amfitheatrof, Gershenson, Kaper, Korngold, Previn, Rózsa, Salter, Steiner, Tiomkin, Waxman…) pour forger ce qui allait devenir l’Âge d’Or de la musique de film, il était alors plus réticent quant à ses musiciens nés en Amérique, et le New Yorkais dut faire face à cet état d’esprit. Mais cet élève de l’excentrique Percy Grainger à l’Université de New York, puis de la Juilliard School of Music, eut d’abord l’opportunité d’être engagé en 1933 à la Columbia Broadcasting System (CBS) où il fournit quantité de musique pour la radio, et dirigea le CBS Symphony Orchestra fondé en 1927 par Howard Barlow, pour jouer non seulement sa propre musique, mais aussi celle de ses confrères : ce musicien qui se qualifiait lui-même de néo-romantique fit ainsi connaître les œuvres négligées de Gade, Goetz, Gretchaninov, Liszt et Raff, mais aussi donna des premières radio américaines de Arnell, Bax, Lord Berners, Delius, Gray, Holbrooke, Ives, Malipiero, Miaskovsky, Moeran, Rubbra, Scott, van Dieren, Vaughan Williams, Warlock… Qui d’autre pouvait donc s’enorgueillir d’un tel palmarès ? Leopold Stokowski, sans doute : n’oublions pas que c’est Herrmann lui-même qui persuadera un Stokowski d’abord franchement réticent, de finalement défendre la musique de Charles Ives, et l’on sait quel défenseur enthousiaste il en est devenu !… De cette époque d’intense activité date la retentissante collaboration de avec Orson Welles, avec La Guerre des Mondes (1938), Citizen Kane (1941) et La Splendeur des Amberson (1942).

Lorsqu’au début des années 50 le CBS Symphony Orchestra fut démantelé, Herrmann n’ayant plus de raisons de rester à New York s’installe durablement à Hollywood. Il signe la musique de Le Jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise (1951) et celles de ce CD, toutes deux de 1952, Les Neiges du Kilimandjaro de Henry King et L’Affaire Cicéron de Joseph L. Mankiewicz.

Les Neiges du Kilimandjaro, basée sur une nouvelle d’Ernest Hemingway, bénéficia d’une distribution des plus alléchantes, avec des acteurs comme Gregory Peck, Susan Hayward, Ava Gardner, Hildegard Knef, Helene Stanley, et narre les diverses histoires amoureuses d’un reporter écrivain sur fond de guerre civile en Espagne et autre safari en Afrique. D’un lyrisme épuré mais où pointe constamment une mélancolie parfois chargée d’inquiétude sous-jacente, et même d’angoisse, la partition est l’une des plus belles que Bernard Herrmann ait écrites. Elle est d’ailleurs l’une de ses musiques qu’il avait lui-même gravées sous forme de courtes suites dans les années 60-70 pour Phase 4 Stereo de Decca (et rééditée en CD 4178522), mais il semble bien qu’ici, elle nous soit restituée dans sa version complète, grâce au superbe et très fidèle travail de restauration de la partition par John Morgan. L’interprétation qu’en livre et ses musiciens moscovites est tout simplement définitive, tant elle est idéale dans la compréhension du style du compositeur.

La musique de L’Affaire Cicéron (5 Fingers) est ici enregistrée pour la première fois. Plus sombre et rythmée que celle des Neiges du Kilimandjaro, elle dévoile le compositeur dans ce qui allait devenir sa signature : l’utilisation par courtes cellules répétitives des instruments, surtout les vents, dans leurs registres extrêmes, annonçant clairement les musiques des films d’Alfred Hitchcock ou de ceux agrémentés des étonnants effets spéciaux de Ray Harryhausen. L’Affaire Cicéron est un film d’espionnage plein d’humour mettant en scène des acteurs prestigieux comme James Mason, Danielle Darrieux, Michael Rennie ; il est basé sur des faits authentiques entre Anglais et Nazis à Ankara, et Bernard Herrmann n’hésite d’ailleurs pas à y déployer de manière très habile, subtile et suggestive un exotisme plus vrai que nature dans The Old Street, et même une touche très tchaïkovskienne dans Dreams !

Ici encore, on ne peut qu’admirer l’interprétation irréprochable de et l’Orchestre Symphonique de Moscou qui font vraiment merveille. Voilà donc un disque extrêmement précieux pour tous les amateurs de musique de film – et de musique tout court ! – véritable joyau dédié à la mémoire de Bernard Herrmann.

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Bernard Herrmann (1911-1975) : The Snows of Kilimanjaro (Les Neiges du Kilimandjaro) ; 5 Fingers (L’Affaire Cicéron). Orchestre Symphonique de Moscou, direction : William Stromberg. 1 CD Naxos « Film Music Classics » 8570186. Code barre : 747313018673. Enregistré en septembre 2000 au Studio Mosfilm, Moscou. Notices unilingues (anglais) excellentes. Durée : 66’27.

 
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