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En hommage à Gustav Leonhardt

Le 17 janvier dernier, alors même que les médias n’avaient pas encore réagi, c’est par le bouche à oreille de quelques amis et admirateurs du maître que nous apprenions le décès de celui qui marquera de son immense empreinte plus de soixante ans d’interprétation baroque.

C’est bien le terme de « pionnier » qui vient à l’esprit quand on considère le chemin qui fut le sien depuis l’après-guerre. Dans le sillage de quelques autres découvreurs célèbres, Thurston Dart, August Weizinger, Jean Saint- Arroman, Helmut Walcha, entre autres…, il s’entoure dès les années 60 d’une pléiade d’amis, avec qui il fera son miel de tout un monde musical à redécouvrir. C’est l’époque où il fondera son orchestre « la petite bande ». Pour lui, et pour la période qui va de 1550 à 1750, revenir aux sources restait fondamental, afin d’étayer une nouvelle approche de la musique ancienne, par les traités, les instruments et leurs techniques, tout un ensemble, qui méticuleusement et patiemment étudié et travaillé, allait aboutir peu à peu à une révélation de tout un art qui semblait perdu à jamais, gommé par l’élan romantico-symphonique. Tout était à faire, à refaire, et dès ses premiers disques chez Vanguard vers 1965, le ton était donné. Il profite alors de la restauration d’un clavecin historique de Dulken (facteur de clavecin flamand du XVII° siècle), instrument alors désossé dans l’atelier d’un facteur de clavecin, pour en scruter et mesurer toutes les parties, et proposer à Martin Skowroneck d’en réaliser une copie. C’est ainsi que nous avons découvert sur ce clavecin « retrouvé », la plupart des grandes œuvres de Bach, dont cette fameuse Ouverture à la française en si mineur BWV 831, contenue sur un microsillon25 cm de la collection Opus chez Harmonia Mundi, qui demeure l’une de nos plus belles joies discographiques de jeunesse. Jouer sur un tel instrument remettait tout en cause : les dimensions même de la caisse, l’alliage des cordes, le diapason souvent plus bas accompagné d’un tempérament inégal adapté, la taille des touches, plus petites, qui révolutionnait la manière de placer la main sur le clavier, et enfin le son, qui s’éloignait résolument des monstres enfantés par Pleyel au début du XX° siècle.

, toujours à l’écoute de son meilleur professeur, le clavecin, découpe le temps et les rythmes en micro intervalles, donnant du poids, de la longueur ou de la légèreté à certaines notes, de manière à ce qu’à chaque instant vibre toujours, et quelque part, une corde, afin de nourrir, amplifier et habiter le son. Subtilement, les deux mains se décalent très légèrement, laissant précéder la basse dans son rôle de conductrice, d’horloge interne…

Vinrent ensuite les cantates de Bach, patiemment enregistrées pour Teldec, en alternance avec Nicolaus Harnoncourt, et religieusement distillées par Jacques Merlet à la radio le dimanche matin, tout au long des années 80 : Quelle belle et inspirante entrée en matière pour moi, au volant, sur la route de Saint-Guilhem-le Désert avant d’accompagner à l’orgue la messe dominicale ! Très critiquées à l’époque, car bousculant beaucoup de préjugés et d’habitudes bien ancrées, ces interprétations ouvraient une voie royale à tout ce qui se fait aujourd’hui, en une apparente évidence, le seul défaut de Leonhardt étant finalement peut-être d’avoir eu raison un peu tôt.

J’ai eu pour ma part la chance d’entendre souvent dans le cadre de festivals dans notre région en quelques lieux privilégiés qu’il aimait particulièrement: Maguelone, Saint-Guilhem, Uzès, en soliste ou accompagné de quelques fidèles complices, comme les frères Kuijken, Franz Brüggen, Anner Bylsma ou le ténor John Elwes à qui il confia si souvent des rôles dans les cantates de Bach, et les opéras de Rameau (Pygmalion chez HM). A chaque fois ces concerts étaient une fête où tout semblait aller de soit : un énoncé de l’évidence, au travers d’une merveilleuse élégance. Les amis organisateurs s’enthousiasmaient et se passionnaient : Monique Bernat à Saint-Guilhem, Philippe Leclant à Maguelone, et nous avec eux. Encore plus marquants dans mes souvenirs furent quelques cours dispensés lors des Académies de Musique à Toulouse, où durant les années 80 se déroulait un concours international d’orgue, sur le nouvel orgue Ahrend du musée des Augustins, où faisait partie du jury. Sous son aspect un peu austère de calviniste claveciniste, avec son éternel costume gris et sa petite cravate mince, rehaussés d’un regard gris-bleu malicieux voire coquin, il pouvait être redoutable de sévérité, mais sans doute aussi de lucidité, lançant à une jeune candidate après l’exécution d’un prélude de Bach : « je n’aime pas votre manière de jouer ! », mais se mettant aussitôt au clavier « pour montrer », la lumière jaillissait aussitôt, et l’élève respirait.

Les concerts furent pour lui une grande partie de ses activités de musicien, aimant dans ce cadre, le contact privilégié avec la musique, pour un public hypnotisé par un jeu qui semblait pourtant sorti de presque rien, jouant souvent des auteurs peu joués, voire inconnus du grand public : Kerll, Ritter, Böhm, mais avec une telle grâce. Jamais de virtuosité gratuite malgré une technique des plus solides, mais le son, le son, toujours le son, et une haute inspiration, qui se transmettait magiquement à l’auditeur.

L’homme était vulnérable aussi, disant le mal qu’il avait à se concentrer pour disait-il « jouer toutes ces notes au bon moment », ou une autre fois sensible à une température un peu froide, se plaignant alors de n’avoir pu mener à bien comme il l’aurait souhaité telle gigue de Bach, d’où l’utilisation de ses légendaires mitaines. Quelques concerts resteront à la postérité par des enregistrements, ou autres vidéos qui circulent désormais sur internet. A chaque fois ces concerts furent des leçons d’histoire, de musique, et d’interprétation, pour de nombreux disciples, ou de simples mélomanes. Au début de ses études de clavecin au conservatoire de Nice, un autre claveciniste, foudre de travail, Scott Ross, devenu si célèbre par la suite, avait lancé un jour « Je serai Leonhardt, ou rien ! ». C’est dire l’empreinte profonde et la fascination qu’exerçait Gustav Leonhardt sur les jeunes clavecinistes dont il était le modèle.

Cet artiste fut aussi un brillant musicologue, mettant à profit ses nombreuses recherches. On se souvient de son brillant ouvrage sur l’Art de la Fugue de Johann Sebastian Bach, où, calmement mais avec conviction et preuves à l’appui, il démontra que cet œuvre avait été pensée pour le clavier, et lui seul.

La contribution à l’orgue de Gustav Leonhardt est assez différente. Il fut à Amsterdam, titulaire de plusieurs tribunes dont le magnifique orgue baroque dela Waalse-kerkdont il était très fier. Moins révolutionnaire qu’au clavecin, son approche semble plus sage, plus stricte, avec quelque chose de plus protestant. Moins rompu que d’autres aux difficultés du pédalier, il proposa du coup un répertoire différent, plus « manualiter », sur de nombreux orgues historiques d’Europe. C’est un immense apport pour la connaissance encyclopédique de musiques finement adaptées sur des instruments en harmonie avec les diverses écoles européennes de facture d’orgue. Il présida à diverses restaurations à l’authentique à de nombreuses reprises. Une cinquantaine d’orgues sont ainsi représentés mettant en valeur le patrimoine du Danemark, à l’Italie, en passant par l’Allemagne, l’Autriche oula France.

On notera qu’il en fut de même pour le clavecin où sa discographie ne présente pas moins d’une quinzaine d’instruments, pour la plupart historiques, et une nouvelle fois témoins incontournables des différentes écoles de facture.

Sa discographie s’étale environ sur une cinquantaine d’années, depuis les premiers Vanguard des années 60, jusqu’aux derniers réalisés dans les années 2000 pour le label Alpha. Entre temps, de prestigieuses collections avaient vu le jour, où il occupait non seulement une place de choix, mais en constituait même l’un des principaux moteurs. La série « Das Alte Werke » de Telefunken, reste incontournable, elle devint par la suite Teldec (contraction de Telefunken et Decca). Le catalogue Deutche Harmonia Mundi fut l’un de ses premiers, avec de légendaires contributions avec le Collegium Aureum. Par la suite, il s’était tourné vers Philips Seon, et Sony, avec ses fidèles amis musiciens, il disait alors que toute discussion passait avant tout par la musique, et que les répétitions habituelles étaient devenues parfaitement inutiles, parlant tous le même langage. Nous trouvons ici les grands cycles Bach au clavecin, les Brandebourgeois dans une version qui demeure la référence, et les orgues historiques, tout cela capté magnifiquement sous la direction artistique de Wolf Erichson : un son de rêve !

Cet aspect de l’art de Gustav Leonhardt, cet art du chef d’orchestre, il le cultiva longuement au travers de diverses productions dont les plus belles chez Rameau, ou Bach, demeurent des modèles incontournables. Son dernier album, il nous l’offrit en 2005 au travers d’un label russe (EMR), en un sublime récital Forqueray, et son ultime concert à Paris au Théâtre des bouffes du nord, le 12 décembre 2011.

Claveciniste, organiste, chambriste, chef d’orchestre, musicologue, professeur, et tout cela une modestie et une discrétion confondante. Ce qui le caractérisait vraiment était cette faculté de se retrouver dans la passé, des époques révolues, afin d’y puiser toute sa connaissance, afin de la transcender, de la comprendre, et la traduire à notre monde : En cours il nous faisait remarquer ceci : « Pourquoi Bach passe-t-il si bien aux yeux du grand public et pas François Couperin ? C’est si difficile avec cet auteur de convaincre l’auditeur. Le goût a évolué, la perception de la musique aussi depuis trois siècles, et avec le recul on comprend mieux alors qui étaient les musiciens du passé et ceux de l’avenir ». C’est pour cela qu’il préférait Rameau à Couperin, ou Mozart à Haydn.

Aujourd’hui cet artiste d’exception, ce géant comme l’on dit, s’en est allé paisiblement vers d’autres cieux, il reste cependant vivant dans le cœur de ceux qui l’on connu et écouté, et au travers de plus de 200 enregistrements,  véritable trésor musical, que nous pourrons encore étudier et écouter, et dont les générations futures s’inspireront sans doute longtemps.

Au cours d’une discussion, on a pu entendre : « Celui qui peut dire merci à Bach, c’est bien Dieu lui même ». Bach aussi, quelque part peut remercier Gustav Leonhardt, il le lui doit bien.

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