Karel Ančerl, la musique pour survivre

Artistes, Chefs d'orchestre, Portraits

Nez aquilin et physionomie fragile, l’apparence de Karel Ančerl donnait une impression de vulnérabilité. Et pourtant, l’homme survécut à l’horreur des camps nazis en se cramponnant au dernier lien possible avec la vie : son art, la musique. D’une dictature l’autre, c’est sous le régime communiste qu’il eut à cœur de promouvoir, urbi et orbi, les œuvres de ses compatriotes disparus et contemporains. Des 18 ans passés à la tête de l’Orchestre Philharmonique Tchèque, phalange qu’ il hérita (indirectement) de Václav Talich, il reste d’inestimables trésors discographiques. Par ce biais, l’Histoire a « réparé » les injustices dont Ančerl fut la victime en reconnaissant –trop tardivement- son génie d’interprète, le considérant comme une des plus grandes figures de la direction d’orchestre. De l’ombre à la légende, revenons sur l’un des parcours musicaux les plus atypique du siècle dernier.

 

Né le 11 avril 1908 à Tučapy, en Bohême du sud, grandit dans un milieu modeste et non mélomane. Enfant, il commence pourtant à apprendre le violon. Aussi déterminé que doué –sinon plus- il gagne sa place dans l’orchestre local dès l’âge de 11 ans. Au lycée, Ančerl s’initie au piano et se passionne de plus en plus pour la musique. Contre la volonté de ses parents, il décide de s’inscrire au Conservatoire de Prague (1925) où il étudie la composition avec Jaroslav Křička (1882-1969) et la direction avec Pavel Dědeček (1885-1954). Il approfondit également ses connaissances en matière de musique micro-tonale auprès d’Aloïs Hába (1893-1973) et se fait très vite remarquer par . Le 24 juin 1930, il se trouve sur le podium pour diriger sa propre Sinfonietta, « travail de fin d’étude » de la classe de composition qui attire sur lui l’attention de la critique. Il passe son examen de direction en interprétant le premier mouvement de la Pastorale de Beethoven.

Diplôme en poche, il part pour Munich, où il travaille avec Hermann Scherchen (1891-1966). Outre son assistanat pour des œuvres de Honegger (Antigone), Stravinsky (Oedipus Rex) et Milhaud (Le Pauvre matelot), son principal fait d’armes est d’y avoir préparé -sept mois durant- l’orchestre et les chanteurs pour la création de l’opéra Matka d’Hába. En 1933, de retour en Tchécoslovaquie, il se retrouve à la tête de l’orchestre jazz de l’Osvobozené divadlo [Théâtre libéré], scène d’avant-garde de la vie culturelle praguoise où se côtoient, depuis 1926, dadaïsme, futurisme et poétisme. Il élève considérablement le niveau musical du modeste ensemble. Très apprécié dans le répertoire contemporain (au début de sa carrière, il joue infatigablement la musique de son compatriote Jaroslav Ježek (1906-1945) et dirigera la création tchèque du Pierrot lunaire de Schoenberg le 15 mai 1934), il se distingue dans les festivals de la SIMC [Société Internationale pour la Musique Contemporaine] à Vienne (1932) et Amsterdam (1933). Egalement engagé par l’Orchestre de la Radio de Prague, il ne s’y voit confier que des tâches subalternes et des remplacements de dernière minute. Se trouvant un jour dans l’obligation de diriger la Symphonie n°3 de Prokofiev au pied levé et avec une préparation minimale, il est véritablement remarqué par le monde musical praguois et désormais invité à diriger la prestigieuse Česká Filharmonie [Philharmonie Tchèque], phalange élevée par Talich au rang des meilleurs orchestres du monde.

Malheureusement, l’ascension du jeune artiste s’arrête net lorsqu’en 1938, en vertu des accords de Munich, la Tchécoslovaquie tombe sous le joug d’Adolf Hitler. Né de père Juif, Ančerl est en effet frappé d’interdiction de diriger par les Nazis. En 1942, il est emprisonné au camp de Terezín, à une quarantaine de kilomètres de Prague. Theresienstadt n’est pas un centre d’extermination mais est considéré comme vorübergehendes Sammellager [camp de rassemblement et de transit]. Souhaitant en faire une vitrine exemplaire aux yeux du monde, les autorités allemandes y tolèrent la création artistique. Pavel Hass, Viktor Ullmann, Hans Krasá et Gideon Klein s’y trouvent et y composent. Quoique loin d’être « normale », la vie concentrationnaire est (un peu) moins dure qu’ailleurs et une véritable activité culturelle se développe. Ančerl fonde un ensemble musical –initialement constitué de 16 premiers et 12 seconds violons, 8 altos, 6 violoncelles et 1 contrebasse- formation pour laquelle Haas écrit son Etude pour orchestre à cordes. A l’issue de la création de cette pièce, le 23 juin 1944, Viktor Ullmann note : «  est un chef d’envergure, possédant un savoir-faire impressionnant. Je tiens pour preuves de ses qualités et de sa patience surhumaine, le fait qu’il ait accompli un travail héroïque pour réunir et développer cet ensemble Comme chef, il me rappelle ou Hermann Scherchen. Comme ce dernier il a toujours été un pionnier de la musique contemporaine ». Ce concert, qui comprend également la Méditation sur le choral « Saint-Wenceslas » op. 35a de et la Sérénade op. 44 de Dvořák, est immortalisé sur pellicule dans un film tourné par les autorités allemandes en vue de rassurer la communauté internationale sur les conditions de détention des prisonniers (Der Führer schenkt der Juden eine Stadt [ « Le Führer offre une ville aux Juifs »]). Outre ces partitions, Ančerl y dirige Brahms, Haendel, Beethoven, Bach et Mozart tout en travaillant activement… dans les cuisines du camp. A partir de 1944 l’orchestre est progressivement démantelé par la déportation vers Auschwitz de la plupart de ses musiciens. Ančerl y est lui-même conduit le 16 avril –avec sa femme et son fils, dans le même convoi que Pavel Haas. Il en réchappe miraculeusement mais aucun de ses proches n’y survit.

Au sortir de la guerre, le chef passe par le Théâtre Smetana (actuel Státní opera) avant de retrouver son poste à la tête de l’orchestre de la radio. Le 20 octobre 1950, Ančerl est nommé chef de l’Orchestre Philharmonique Tchèque par Zdeněk Nejedlý, alors secrétaire d’état à la culture. En effet, Talich « soupçonné » de collaboration, il dût abandonner la formation à Rafael Kubelik qui, parti pour les Etats-Unis en 1948, est remplacé par Václav Neumann (trop inexpérimenté) puis Karel Sjena jusqu’à la désignation officielle d’Ančerl, qui n’est pourtant pas au goût du Parti Communiste alors au pouvoir. Un rapport déposé au Ministère de l’Education, des Sciences et de la Culture daté du 29 septembre 1950 –moins d’un mois avant sa prise de fonction- précise que ses quatre années de détentions à Terezín ont laissé des traces dans sa manière de penser mais qu’ « il reste pourtant un grand individualiste, avec des penchants bourgeois […]1 » ! Le même ministère reçoit, en 1952, la lettre d’un « abonné de la Philharmonie » (anonyme) s’insurgeant contre la présence du « sioniste » Ančerl à la tête de l’orchestre et espérant qu’il n’officiera pas pour la célébration de l’anniversaire de Staline… D’autres rapports soulignent son comportement lors des tournées à l’étranger qui, selon leurs auteurs, serait indigne de l’Etat qu’il représente. Il faut dire que, outre son peu de goût pour la propagande, il reste fidèle à son répertoire de prédilection et dirige beaucoup de musique contemporaine : Bartók, Stravinsky, Prokofiev, Martinů, Britten ou Schoenberg, « oubliant », selon certains, les grands classiques.

Les tournées « à l’ouest » commencent à partir de 1959 dans un climat très suspicieux. Le chef est surveillé par les espions du régime, son téléphone est mis sur écoute dix jours avant chaque voyage dans un pays capitaliste, ses relations dans les ambassades étrangères (où il est souvent reçu) sont rapportées et ce, parfois par des gens qui lui sont professionnellement proches. Cela n’empêche pas Ančerl et l’orchestre d’effectuer ces voyages dont les plus importants hors bloc communiste le mènent d’abord en Nouvelle-Zélande (Auckland, Hamilton, Wellington, Christchruch), Australie (Melbourne, Sydney, Brisbane), Japon (Tokyo, Sapporo, Sendai, Nagaoka, Toyama, Shizuoka, Fukuoka, Hiroshima, Osaka), Chine (Peiping, Shangaï) et Inde (Bombay, Dehli). Après une nouvelle tournée en Australie (1961), il visite le Royaume-Uni (Londres, Leicester, Leeds, Newcastle, Huddersfield, Wolverhampton, Ipswich, Nottingham, Hastings (1962)), l’Italie (Gênes, Rome, Milan, Ferrare, Torino, Modène, L’Aquila, Naples, Palerme, Bologne, Reggio Emilia, Crémone (1962)), la France (Paris, Auxerre, Bourges, Chalon-sur-Saône, Dijon, Marseille, Villeurbanne (1964)) et, en 1965, la Suisse (Genève, Bâle, Lausanne, Biel, Fribourg, La Chaux-de-Fonds), les Etats-Unis (New-York, Washington, Boston, Cleveland, Detroit, Huttington) et le Canada (Montréal, Ottawa, Toronto). Parallèlement, le perfectionnement des techniques d’enregistrement lui permet d’immortaliser au disque une grande partie de son répertoire. Nombre de ces gravures –pour Supraphon- remportent les prix internationaux les plus prestigieux.

Après 18 ans et plus 700 concerts à la tête de la Philharmonie Tchèque, l’invasion russe de 1968 l’oblige à émigrer outre-Atlantique –l’Orchestre de Paris, qui cherche alors un remplaçant à Charles Munch, lui préfère Karajan, figure plus « prestigieuse ». Le Bohémien se fixe à Toronto dont il devient chef principal de l’orchestre (succédant ainsi à Seiji Ozawa) tout en étant régulièrement invité à diriger les phalanges américaines les plus illustres. Au cours du premier semestre 1969, il effectue une tournée en Europe et dirige pour la dernière fois à Prague en mai (Gluck, Schumann, Suk, Beethoven, Schubert, Brahms). Quatre concerts sont prévus à Paris mais tous sont annulés pour raisons de santé. Le 9 décembre 1970, Glenn Gould remplace au pied levé Arturo Benedetti Michelangeli pour interpréter l’Empereur de Beethoven sous la baguette du Tchèque ; concert qui a fait l’objet d’un enregistrement live maintes fois réédité depuis (Sony). En 1971, une tournée est organisée en Israël. Tel Aviv, Jerusalem, Haïfa et Beer Sheva l’entendent interpréter Schubert, Bartók et Beethoven. Avec l’Orchestre International des Jeunesses musicales, il joue également Rossini, Dvořák et Stravinsky en Italie. En 1972-73, il ne quitte plus le continent américain et meurt à Toronto le 3 juillet 1973.

Dans un documentaire réalisé par Hans Krijt pour la télévision tchèque en 1969 (Kdo je Karel Ančerl ? [Qui est Karel Ančerl ?]), le musicien affirme considérer le chef d’orchestre comme un médium entre le compositeur et le public. Justice a récemment été rendue à son génie par le label Supraphon qui, entre 2004 et 2008, a publié 43 volumes de la Karel Ančerl Gold Edition. Autant de trésors qui nous proposent « tubes » du répertoire et raretés (souvent tchèques) récompensées, lors de leur parution ou de leur réédition, par les plus hautes distinctions de la presse et de la critique internationale. Impossible de se passer de ses gravures de Smetana, Dvořák (le Requiem !), Janáček, Novák, Suk et de ses Martinů souvent inégalés (les symphonies, quelques concertos mais aussi la merveilleuse cantate Kytice) pour ne citer que ses compatriotes. Autre compositeur né en terre « tchèque » -alors partie intégrante de l’Empire des Habsbourg- Mahler trouva en Ančerl l’un de ses grands défenseurs dont la gravure de la Symphonie n°1 reste une des plus belles de l’entière discographie (Supraphon). Quelques enregistrements live des concerts des années canadiennes sont publiés par le label français Tahra -dont quelques archives passionnantes (les Danses slaves op. 72 de Dvorák !).

Indubitablement, Karel Ančerl a apporté plus à la musique de son pays que ce dernier n’a été capable de lui rendre de son vivant. Prague et Paris l’ayant en quelque sorte rejeté, sachons gré au Canada de lui avoir offert un asile politico-artistique où entamer une seconde carrière. Thérapie ou exutoire, la musique lui a permis de « tenir bon » après avoir réchapper de la barbarie des hommes et de se voir repousser par sa propre patrie. Les trente dernières années lui ont rendu la place qu’il mérite au panthéon des « grands chefs » et l’on considère aujourd’hui son legs discographique comme un trésor inestimable. A juste titre. Cependant, les hommages posthumes arrivent toujours trop tard…

 

« Přesto zůstává velkým individualistou s měšťáckými sklony […] » Cité par P. Kadlec, http://www.muzikus.cz/klasicka-hudba-jazz-clanky/Karel-Ancerl-v-osidlech-StB-1~20~brezen~2009/

Crédits photographiques : Karel Ancerl/DR

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