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Thanks to my eyes entame sa tournée

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Gennevilliers. Théâtre de Gennevilliers. 6-III-2012. Oscar Bianchi (né en 1975), Thanks to my eyes, opéra en un acte, sur livret de Joël Pommerat, d’après sa pièce Grâce à mes yeux, et traduction en anglais par Dominic Glynn. Joël Pommerat, mise en scène ; Éric Soyer, scénographie et lumières ; Isabelle Duffin, costumes ; Dominique Bataille, dispositif électro-acoustique. Avec : Hagen Matzeit, Aymar ; Brian Bannatyne-Scott, The Father ; Anne Rotger, The Mother ; Keren Motseri, A Young Woman in the Night ; Fflur Wyn, A Young Blonde Woman ; Antoine Rigot, The Man with Long Hair. Compagnie T&M, Orchestre des lauréats du Conservatoire, Franck Ollu, direction musicale

Après sa création au Festival d’Aix-en-Provence en juillet 2011, Thanks you my eyes entame une tournée qui le conduira au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, à Bruxelles (Théâtre royal de La Monnaie), à Lisbonne (Fundação Calouste Gulbenkian), à Madrid (Teatro de la Zarzuela) puis, à l’automne prochain, au festival Musica à Strasbourg.

Au départ de cet opéra, Grâce à mes yeux, une intense pièce de théâtre de , créée en 2002. Puis, en 2009, , le directeur de la compagnie T&M, qui produit ce projet, provoque la rencontre entre et . Le dramaturge est connu pour ne mettre en scène que ses propres textes et pour se désintéresser totalement du répertoire théâtral, a fortiori opératique. Il a accepté de collaborer avec parce qu’il s’agit d’ « un projet de création ». Au prix, toutefois, d’un double sacrifice : ordinairement, il ajuste, à chaque acteur, son texte théâtral au fur-et-à-mesure des répétitions ; puis, par-dessus tout, il a dû ôter les sept huitièmes de sa pièce, en veillant à procéder à « un élagage sans couper l’arbre », pour convenir à un opéra qui ne devait pas dépasser l’heure-et-quart. L’opération a indiscutablement réussi : ce texte a conservé toutes ses vertus théâtrales, bien au-delà de ce qu’un livret ordinaire propose.

Un concert monographique que, en septembre 2010, le festival Musica avait consacré à Oscar Bianchi, avait laissé une impression mitigée. Si l’articulation entre la forme et la durée n’était pas accomplie, la matière sonore avait frappé par la vie grouillante qui l’animait à chaque instant et par les profondeurs de champ sonore et dramaturgiques que les timbres creusent. Un socle précieux pour aborder un premier opéra. L’intrigue de Thanks to my eyes est simple : Aymar (contreténor) est le fils d’une femme âgée et désabusée(rôle parlé) et d’un père (baryton-basse) qui prétend, au terme d’une carrière internationale, être le plus grand artiste comique du monde. À son père qui veut lui transmettre son art, il oppose deux transgressions émancipatrices : il désire être un acteur sérieux et il éprouve une passion pour un femme timide (soprano aiguë) qu’il retrouve chaque nuit et avec laquelle il pourrait quitter le domicile parental. En sa structure comme en sa poétique, ce livret fait songer au théâtre irlandais au début du XXe siècle, notamment à William Bulter Yeats et à John Millington Synge.

Dans Thanks to my eyes, Oscar Bianchi n’a pas cherché à bousculer le genre et la forme : il se situe dans la lignée des opéras de chambre que le XXe siècle a tant privilégiés : l’action, unique, est contemplative ; soulignée par une orchestration transparente, l’écriture vocale recherche une limpide intelligibilité textuelle ; enfin, les tessitures sont distribuées selon les codes établis. Cette partition tient en haleine tant le compositeur sait créer de courtes scènes concentrées et tant il en maîtrise l’enchaînement. Réticent à faire chanter en français (« le chant français est très connoté »), il a préféré l’anglais et réservé la langue française aux moments parlés ; loin de distraire l’attention, ce bilinguisme le renforce. Le langage harmonique repose sur des plans-larges (au sens cinématographique du terme) modaux, qu’animent des tensions instantanées et de fins jeux sur l’articulation des sons. Au final, les traces laissées par cette partition se situent dans le sillage de Britten, Vaughan-Williams et, surtout, George Benjamin.

Que dire de Joël Pommerat en metteur-en-scène, si ce n’est qu’il pousse son propre texte dans un fiévreux onirisme où les acteurs sont autant de fantômes que des morts-vivants et sont enserrés entre les deux murs minéraux qui, à scène et à jardin, bordent le plateau ? Signalons un idéal travail lumineux avec de brefs noirs qui articulent fluidement les scènes et permettent de changer les quelques accessoires.

Dans la fosse, les musiciens de l’Orchestre des lauréats du Conservatoire, engagés et talentueux, ont l’occasion d’accumuler de l’expérience. Le plateau vocal, dont on doit souligner qu’il est amplifié, est de premier ordre. Dans le rôle d’Aymar, est une découverte : il est un des très rares contreténor-baryton, à égale compétence de registre ; son émission vocale est limpide, tandis que sa densité théâtrale impressionne en dépit d’une silhouette dont l’apparence est fragile. Conduisant toute l’action, il inscrit durablement son rôle dans la mémoire du spectateur. Demeure juste une seule interrogation : quelle est sa projection vocale sans sonorisation et dans une salle plus vaste ? À ses côtés, offre sa traditionnelle et efficace bonhommie. Les deux jeunes sopranos rivalisent d’intelligence théâtrale et de précision vocale, notamment dans les suraigus. Et, dans le rôle de la mère, la bouleversante comédienne (elle participe à Pinocchio, une autre mémorable pièce et mise-en-scène de Joël Pommerat, actuellement en tournée) est de la trempe des Suzanne Flon ou Andrée Tainsy. Avec une impeccable musicalité où la fluidité le dispute avec la précision, conduit cette œuvre comme si Thanks to my eyes appartenait déjà au répertoire lyrique. Puisse Oscar Bianchi ne pas en rester là à l’égard de l’opéra et de l’écriture vocale : il est ici en terrain favori.

Crédit photographique : © Philippe Stirnweiss

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Gennevilliers. Théâtre de Gennevilliers. 6-III-2012. Oscar Bianchi (né en 1975), Thanks to my eyes, opéra en un acte, sur livret de Joël Pommerat, d’après sa pièce Grâce à mes yeux, et traduction en anglais par Dominic Glynn. Joël Pommerat, mise en scène ; Éric Soyer, scénographie et lumières ; Isabelle Duffin, costumes ; Dominique Bataille, dispositif électro-acoustique. Avec : Hagen Matzeit, Aymar ; Brian Bannatyne-Scott, The Father ; Anne Rotger, The Mother ; Keren Motseri, A Young Woman in the Night ; Fflur Wyn, A Young Blonde Woman ; Antoine Rigot, The Man with Long Hair. Compagnie T&M, Orchestre des lauréats du Conservatoire, Franck Ollu, direction musicale

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