Gallen-Kallela/Sibelius, l’art du Kalevala

Beaucoup de monde ce samedi au Musée d’Orsay. Le public français et étranger sous un beau et trop précoce soleil de mars affluait pour visiter les fabuleuses collections de peintures du XIXe siècle ainsi que l’exposition intitulée « Degas et le nu ». Beaucoup plus discrètes les indications faisant mention d’une exposition temporaire programmée du 7 février au 6 mai 2012 consacrée au peintre finlandais . Et moins de monde encore décidé à se rendre au dernier niveau de l’édifice où se tenait la belle exposition dédiée à cet immense artiste, extrêmement célèbre et populaire de son vivant, grand ami du compositeur et incontournable illustrateur, comme ce dernier, de l’épopée populaire finnoise le Kalevala.

Les tableaux exposés illustrent plusieurs périodes créatrices que tout oppose. D’une part les lectures et interprétations de l’histoire médiévale de la Finlande, d’autre part les traces renouvelées d’une fréquentation avec l’Afrique, le tout précédé d’un art consommé du portrait réaliste, de la nature idéalisée et du symbolisme.

(de son vrai nom Axel Gallén) et ont œuvré à l’élaboration et à l’amplification du formidable mouvement national finlandais dans son souhait d’affranchissement de la menace slave du grand voisin de l’Est et des stigmates encore palpables du pouvoir qu’avait exercé l’autre voisin, celui de l’Ouest, la Suède jusqu’en 1800. On ne doit pas oublier qu’un grand nombre d’autres intervenants, dans tous les domaines de l’activité humaine, ont participé à cette naissance d’un sentiment national porté par une culture ouverte tous azimuts et notamment par la mise en avant de l’épopée nationale colligée et collectée par un médecin finlandais nommé dans la première moitié du 19e siècle : le Kalevala. Pour les besoins circonscrits de cette étude nous nous concentrerons sur les apports du peintre Gallen-Kallela et du compositeur Jean Sibelius, nés tous les deux en 1865, longtemps très proches et même amis, que la mort du premier en 1931 viendra briser définitivement. Sibelius lui disparaîtra plus d’un quart de siècle plus tard.

Une effervescence politique et un  bouillonnement intellectuel d’une intensité inconnue ont caractérisé cette dernière partie du 19e siècle. Ainsi Akseli Gallen-Kallela commença à peindre ses grandes toiles dites kalevaléennes à partir de 1889. Quasiment contemporaine, et stimulée par les mêmes sources, survient la Symphonie Kullervo de Sibelius, ambitieuse partition pour voix, chœur d’hommes et orchestre, créée à Helsinki le 3 novembre 1902 sous la baguette du chef renommé , dont le héros provient en droite ligne de l’épopée nationale.

En 1889 encore, les autorités politiques finlandaises, le Sénat en l’occurrence, accordèrent des bourses d’Etat à plusieurs jeunes personnalités reconnues pour leurs potentialités à défendre et illustrer la culture du pays muselé par le contrôle politique russe. Sibelius, Gallen-Kallela mais également le peintre (futur beau-frère du premier), le sculpteur Emil Erik Wikström, le musicologue Ilmari Krohn, tous nés entre 1864 et 1867 et tous promis à une belle destinée, en bénéficièrent.

On pense que la première rencontre entre Sibelius et Gallén se situe à l’automne 1891 lorsque le jeune musicien, décidé à se rapprocher du Kalevala et à l’interpréter musicalement, contraria quelque peu des personnalités comme son maître à l’Institut de Musique Martin Wegelius, franchement pro-suédoises, et amorça une sorte de rapprochement avec l’écrivain Karl Agust Tavaststjerna, de cinq ans son aîné, qui bien que de langue suédoise n’en était pas moins un nationaliste et un patriote intraitables. C’est à Malm, dans sa résidence d’été, tout près d’Helsinki, que la rencontre se déroula.

A cette époque  le chef d’orchestre introduisit Sibelius dans certains cercles nationalistes dont « Nuori Suomi » que l’on peut traduire par « Jeune Finlande », dont l’organe de presse, libéral et en finnois, était Päivälehti ou Journal du Jour, qui comptaient dans leurs rangs des personnalités éminentes (intellectuels, écrivains, peintres, architectes, musiciens…). Participaient à cette effervescence politique et culturelle auprès de Juhani Aho, Eino Leino et Minna Canth, les frères Eero et Arvid Järnefelt ainsi que Axel Gallén qui allaient tous vivre dans la proximité de Jean Sibelius. Tous, en s’appuyant sur les données du Kalevala trouvèrent là un moyen de participer à l’éveil national, à minimiser la pression russe, à entraîner le peuple vers son émancipation.  Gallen-Kallela avait remporté un concours d’illustration du Kalevala dès 1890.

Le personnage de Kullervo enflamma les esprits, d’abord par le biais de l’œuvre symphonique et chorale de Sibelius, Kullervo, dont l’impact fut immense. Mais déjà bien auparavant, le destin de Kullervo avait inspiré encore une Ouverture du même nom de Filip von Schanz (1865), une tragédie à Aleksi Kivi (1864), une Marche funèbre de Kullervo (1880) à Robert Kajanus, deux tableaux nommés  La Malédiction de Kullervo (1889) et Kullervo part en guerre (1901), à Axel Gallen-Kalela (1889). composera un poème symphonique Kullervo en 1913, Armas Launis élaborera un opéra éponyme en 1920 et assez récemment donna également son opéra Kullervo en 1992.
Le personnage d’Aino inspira à Robert Kajanus son poème symphonique du même nom pour chœur d’hommes et orchestre (1885, rév. 1916) tandis que Gallen-Kallela peignit la première version de son triptyque célèbre Aino à Paris en 1889, la seconde étant achevée en 1891, puis exposée à Helsinki en mars 1892. Signalons que Sibelius comme Gallen-Kallela prirent vraiment conscience de l’importance des mythes du Kalevala durant leur séjour à l’étranger (à Berlin pour le premier, à Paris pour l’autre, respectivement en 1889 et en 1884-1889). Le compositeur Erkki Melartin proposera aussi son opéra Aino en décembre 1909.

Les deux artistes passèrent leur lune de miel en Carélie (1892 pour le musicien et 1890 pour le peintre) dans l’optique clairement affichée d’enrichir leur connaissance de la richesse populaire de la région (transmission d’un savoir oral et d’une musique populaire).

C’est au retour d’un séjour du peintre à Paris puis dans le grand Nord,  vers la fin de l’année 1892, que les deux amis se retrouvent et fréquentent le fédérateur Robert Kajanus. Tous les trois accueillent dans un puissant élan de stimulation culturelle et politique des personnalités de la trempe de l’écrivain Adolf Paul et du musicien Armas Järnefelt mais encore, un temps, le violoniste virtuose allemand Willy Burmester (qui joue comme premier violon dans l’orchestre de Kajanus) et le pianiste Alfred Reisenauer, toujours prompts à jouer durant des heures pour leurs amis du cercle. Ce groupe reçu l’appellation de « Symposium » autrement dit, il s’agissait de membres de  « Jeune Finlande » déjà évoqué. L’aventure du Symposium dura jusqu’à la fin de 1894.

En 1894, Gallen-Kallela peint un portrait fameux de son ami Sibelius intégré dans la partie droite d’un diptyque nommé « Sibelius, Compositeur d’En Saga ». A gauche se trouve un paysage enneigé garni d’évocations érotiques. Déjà, le peintre occupe une place prépondérante dans le monde de l’art mais aussi comme personnage public engagé en faveur de  l’autonomie politique et culturelle de son pays. Forte personnalité, il adorait la nature – comme Sibelius – ainsi que  le démontrent nombre de ses toiles de cette époque. L’inspiration proprement issue du Kalevala ne devait surgir qu’un peu plus tard, soit à partir de 1897. Chez son ami Janne (surnom familier de Sibelius)  elle s’était amplement manifestée dans  plusieurs partitions de premier plan. Nous y reviendrons infra.

C’est alors que Gallen-Kallela se rendit à Berlin pour découvrir l’exposition du Norvégien Edvard Munch (dont il réalise un portrait pénétrant) et apprendre certaines techniques (eau-forte, peinture sur bois selon le savoir-faire japonais…). C’est là qu’il apprend que sa fille Marjatta, âgée de quatre ans, avait succombé à la diphtérie. En réaction il façonne deux tableaux : Fleur de la mort et La Mort et la fleur (1895-1896). De retour de Londres (été 1895) il s’installe pour plusieurs années dans son atelier sis en pleine nature, près du lac de Ruovesi (au Nord de Tampere), dans un ensemble dessiné par lui et baptisé Kalela.

Les remous provoqués par l’une de ses réalisations majeures s’étaient alors quelque peu atténués. De quoi s’agit-il ? A l’automne 1894 Gallen-Kallela avait exposé un tableau qui ne manqua pas de faire scandale. Un tableau initialement intitulé Le Problème titre bientôt remplacé par Symposium, dont il existe deux versions.

Les jeunes personnalités suscitées avaient pour habitude de se réunir le soir au restaurant pour discuter, exposer leur travail, exulter à l’idée de participer à l’indépendance de leur patrie, provoquant parfois la méfiance voire l’animosité de la bonne société bourgeoise. Cette relation difficile explosa lorsque fut connu et exposé le fameux tableau de Gallen-Kallela mettant en situation une fin de soirée manifestement arrosée où l’on distingue en arrière-plan, debout et sur la partie gauche du tableau le peintre lui-même. Devant lui, affalé sur la table, ivre-mort, le pianiste et compositeur très populaire, , dont on ne distingue pas les traits. A sa gauche, assis, l’air pensif, cigarette à la main, le chef d’orchestre Robert Kajanus et le compositeur en plein accession vers la gloire nationale, Jean Sibelius. On ne peut manquer sur la table du restaurant des bouteilles d’alcool vides (dont une renversée dans la première version, où les visages sont marqués par des grimaces peu amènes), des verres, des tâches… La première version date des mois d’avril et mai 1894, elle a été réalisée dans la ville de Sääksmäki, non loin de Lahti. Prudent, le peintre souhaita obtenir l’autorisation écrite des protagonistes de rendre public son travail. « Ce tableau sera un hommage aux folles et merveilleuses soirées que nous avons vécues ensemble », confia Gallen-Kallela.

Sibelius, déjà en lutte pour diminuer sa consommation d’alcool, ne résiste pas longtemps au contact de ses amis et à ces soirées festives et boit plus que de raison.

Nos deux artistes participèrent activement au mouvement visant à fêter la Carélie, province de l’Est où Lönnrot avait colligé les légendes destinées au succès que l’on sait, s’y rendirent en voyages de noces sans manquer pour autant d’y puiser des informations et de l’inspiration. D’autres intellectuels et artistes firent de même. Gallén y retourna en 1891 pour terminer son triptyque Aino, et encore les deux années suivantes, notamment pour illustrer les impressionnantes chutes d’Imatra dont témoigne un splendide tableau présent dans l’exposition parisienne. Tous connurent et fréquentèrent la chanteuse de runos Larin Paraske qui inspira entre autres la première version du poème En Sage de Sibelius. Ce dernier allait aussi écrire sous cette influence son entraînante et fraîche suite orchestrale intitulée Karelia constituée de trois mouvements : Intermezzo, Ballade et Alla marcia publiée en 1906 chez Breitkopf & Härtel.

Gallen-Kallela, Sibelius et Adolf Paul se retrouvent et fêtent ensemble le Nouvel An 1894 ; ils n’oublièrent pas d’adresser une lettre au ton plutôt familier à August Strindberg alors en Autriche. De cette période date la partition pour chœur d’hommes a cappella Rakastava (l’Amant) fondé sur trois chants du Kanteletar (il existe une seconde version pour chœur d’hommes et cordes de 1984, autre version pour chœur mixte de 1898 et enfin reprise en 1912 il donne une adaptation sans voix pour orchestre à cordes, triangle et timbales).

La Suite orchestrale de Lemminkäinen, op. 22 offrit à Sibelius une extension sensible de sa renommée avec ses quatre volets confirmant sa dextérité à traduire en notes, sans soucis de suivre à la lettre le texte et les histoires à rebondissements du jeune héros Lemminkäinen, l’épopée du Kalevala. Ces Quatre Légendes tour à tour endiablées et mélancoliques, reçoivent les intitulés suivants : Lemminkäinen et les Jeunes Fille de l’île, Le Cygne de Tuonela, Lemminkäinen à Tuonela et Le Retour de Lemminkäinen.

 

Sibelius avait retenu un autre thème du Kalevala pour son opéra La Construction du bateau sur un livret de Heikki Erkko au début des années 1990.

De manière presque contemporaine (1897) Gallen-Kallela peignit un de ses tableaux les plus célèbres de sa période kalevaléenne, à savoir La Mère de Lemminkäinen. Magnifique travail où l’on voit Lemminkäinen mort, allongé près du fleuve noir, sa mère à ses côtés dont la main gauche touche la poitrine du défunt, regardant vers le ciel avec une infinie tristesse. Alentour sur le  sol, des crânes, sur le fleuve noir un cygne regardant la scène sans  trouble apparent, non loin d’une abeille porteuse d’espoir puisqu’elle est allée quérir le précieux miel indispensable à la vie. On est frappé par le réalisme de l’expression de la mère et aussi de la manière décorative et archaïque de Lemminkäinen, le fleuve… Véritable hymne lyrique à l’amour maternel, hommage d’amour du peintre à sa propre mère, soutien indéfectible de son artiste de fils.

De la fin 1898 à l’été 1899 le grand écrivain norvégien Knut Hamsun séjourne à Helsinki et entre en contact avec Sibelius ; ils   nouent  d’amicales relations. Ils sont rejoints par les peintres Gallen-Kallela et Albert Edelfelt et l’écrivain Adolf Paul. Tous assistent au mariage d’un ami commun, le journaliste Wentzel Hagelstam.

En juin 1899 Sibelius et Kajanus se rendent dans la demeure-atelier de Gallen-Kallela à Ruosevi pour un baptême. L’atmosphère festive fut relatée en musique par un Sibelius qui s’installa au piano, improvisa et engrangea des idées pour la conclusion de la  première version de sa Symphonie n° 2. Kajanus lui écrivit quelques jours plus tard : « As-tu remarqué à quel point la présence de notre ami Gallén nous rapproche ? Dieu sait combien je m’en réjouis ! »

L’organisation de l’Exposition Universelle 1900 à Paris fut l’occasion pour Sibelius d’accompagner l’orchestre d’Helsinki emmené par Robert Kajanus et de proposer au public parisien plusieurs de ses oeuvres et notamment sa Symphonie n° 1, Finlandia, Le Cygne de Tuonela, le Retour de Lemminkäinen et des extraits de la suite  du Roi Christian II. De son côté, Gallén avait aussi été sollicité pour  élaborer des fresques devant garnir le pavillon finlandais. Il s’empara et illustra des thèmes directement issus des épisodes du Kalevala. A savoir Ilmarinen labourant le champ de vipères, La Fonte du Sampo, La Défense du Sampo et Paganisme et Christianisme. Si ces fresques furent détruites lorsque le pavillon finlandais fut démoli en 1901 l’artiste les repeignit en 1928 pour le hall d’entrée du Musée national de Finlande.

Sibelius à son tour fit construire une maison, baptisée  Ainola (« Chez Aïno ») et s’y installa avec sa famille en septembre 1904, non loin des couples de Juhani Aho et de Eero Järneflet. Plus tard des tableaux de Gallén vinrent décorer le salon du rez-de-chaussée d’Ainola notamment Sibelius, Compositeur d’En Saga (1893) mais aussi un portrait de Sibelius réalisé par Edelfelft (1904) et un autre de Aïno dû à son frère (1907)…

Plus tard, en 1905,  Jean et Aïno Sibelius se rendirent chez Eero Järnefelt à l’occasion d’un dîner organisé en l’honneur de deux personnalités : l’écrivain russe Maxime Gorki et Gallen-Kallela. Rappelons qu’à l’époque ce dernier soutenait ouvertement les révolutionnaires russes. En retour Gorki résuma sa soirée hommage qualifiant ses compagnons bienveillants de « pères de la culture finlandaise ». Gallén peignit alors un fameux portrait de Gorki. L’avenir allait séparer certains de ces hommes, les uns défendant activement l’indépendance du pays aux côtés des « blancs », les autres, Gorki entre autres, se situant dans l’orbite de Lénine.

Gustav Mahler se rendit pour quelques jours à Helsinki début novembre 1907 pour y diriger un concert consacré à des œuvres de Beethoven et de Wagner. Il descendit au fameux Hôtel Kämp de la capitale, assista à un concert populaire dirigé par Kajanus et rencontra Axel Gallén et sa femme, Kajanus, le pianiste . L’Autrichien et le peintre sympathisèrent immédiatement et se revirent dès le lendemain pour excursionner ensemble (avec l’architecte Eliel Saarinen). Ce que Mahler entendit de Sibelius ne le transporta pas,et plus généralement  il critiqua les artistes stimulés par les nationalismes mais ne manqua pas de qualificatifs pour dire tout le bien qu’il pensait de Gallen-Kallela. Ce fut l’occasion pour ce dernier de réaliser un portrait de Mahler très intéressant.

Le 30 mars 1909 Sibelius est à Paris pour la troisième fois et y retrouve son ami Gallén qui réside là depuis quelques mois, s’apprêtant à partir bientôt en Afrique orientale anglais (actuel Kenya) afin d’y renouveler son inspiration. Après une soirée passée dans un  cabaret à Montmartre ils se voient quelques fois mais le compositeur repart assez rapidement pour Berlin. La sobriété de Sibelius ne laisse pas d’étonner Gallén qui le trouve étonnamment gai et plaisant. Les Gallén demeureront en Afrique jusqu’en novembre 1911.

La Première Guerre mondiale heurte Sibelius comme tant d’autres, connus ou anonymes. Sibelius assailli par ses dettes chroniques et toujours à la recherche d’une expression musicale authentique mais est sincèrement ravi de recevoir une lettre de Gallén début août 1914, très impliqué en matière politique.

Sibelius et Gallén ne se revirent pas entre le retour d’Afrique du peintre et les fêtes données pour son anniversaire en 1915. S’il continua à peindre abondamment Gallén ne parvint pas à retrouver les énormes succès de sa période kalévaléenne qui, le temps passant, pouvait paraître de plus en plus surannée à certains. A l’instar de son ami compositeur il traversait régulièrement des périodes de doute et de dépression. L’un et l’autre étaient de plus habitués à connaître de longues périodes de quasi faillite.

A l’occasion des cinquante ans de Gallen-Kallela (il était du 26 avril tandis que Sibelius était du   8 décembre de la même année, 1865) on organisa une luxueuse fête dans sa nouvelle et curieuse demeure, aux éléments disparates, construite à Espoo, juste à l’ouest d’Helsinki. Kajanus et son orchestre interprétèrent le matin divers morceaux dont le célèbre  Finlandia de l’ami Sibelius tandis que l’après-midi défilèrent d’innombrables personnalités de tous bords de la société finlandaise, la journée s’achevant par un grand dîner. De manière étonnante Sibelius ne vint pas. Il se contenta d’un courrier sympathique mais relativement formel. « C’est avec une profonde émotion que je t’écris cher Gallén… En toute amitié, et avec toute ma gratitude, ton fidèle admirateur Jean Sibelius. » Créateur profondément impliqué dans son acte musical, il  semble que ce dernier se soit intensément débattu avec les thèmes et la structure de sa Symphonie n° 5. En tout cas, il n’ignora rien de la teneur des évènements, notant dans son journal intime : « Les journaux sous le signe de Gallén. Débordement de sentimentalités… Célébrations partout. Je me débats avec mes propres emblèmes… » Et, d’ajouter justement : « Mon travail sur cette symphonie fait de moi quelqu’un d’impossible. »

Les allocutions dithyrambiques du jour eurent tendances à minimiser le rôle crucial de Sibelius dans le surgissement d’un art (musical) proprement finnois redevable de l’impact initié par Gallén. Mais qu’importe les pointes de jalousie et d’agacement de part et d’autre, il demeure au regard de l’histoire une implication majeure de nos deux créateurs et cette réponse de Gallén : « … Je t’ai toujours considéré comme un modèle admiré… Ta lettre était si belle que pour cacher mon émotion… ». L’effervescence datant de l’époque de l’illustration artistique du Kalevala était forcément retombée, car remontant à plus de décennies, et bien sûr ces deux fortes personnalités s’étaient inévitablement engagées sur des chemins au parallélisme incertain et approximatif.

Le 2 décembre 1916, Robert Kajanus fêta son soixantième anniversaire aux côtés de Sibelius et d’Aïno mais sans Gallen-Kallela qui resta dans sa propriété de Ruosevi. Le 8 décembre Sibelius dirigea à Turku : En Saga, Rakastava et la Symphonie n° 5 dans sa deuxième version.

Les évènements politiques russes de 1917 intéressèrent Gallen-Kallela qui y participa, notamment  auprès de Gorki, mais toujours dans l’optique de favoriser sa chère patrie ; de même lutta-t-il pour inciter les politiques à  mettre fin aux oppositions linguistiques (suédois versus finnois)  qui depuis si longtemps déchiraient la Finlande. La terrible guerre venue il allait se joindre aux « blancs » et rejoindre le quartier général du général Mannerheim avec lequel il allait nouer de profondes relations.

Akseli Gallen-Kallela décède brutalement le 7 mars 1931 dans une chambre d’hôtel de  Stockholm d’une pneumonie contractée à  Copenhague où il était venu donner une conférence. Il avait 66 ans. Son ami Sibelius devait lui survivre pendant 27 ans s’éteignant à son tour le 20 septembre 1957, âgé de 92 ans.

Le gendre du célèbre peintre, Armas-Otto Väisänen,  téléphona à Sibelius pour lui demander une composition de circonstance. Il acquiesça. Contrairement à ses habitudes et volontés, le musicien conduisit le deuil le 19 mars à Helsinki. Ce fut l’occasion d’entendre à l’église sa dernière création instrumentale, une Musique funèbre intitulée Surusoitto pour orgue, pièce à l’atmosphère étrange, possiblement reliée à l’énigmatique Symphonie n° 8 que personne n’entendit jamais.

Gallen-Kallela physiquement mort en 1931 et Sibelius artistiquement mué pour toujours  à cette même date ont marqué une page majeure, incontournable et inoubliable de l’histoire passionnante de la jeune Finlande.

Il est temps de revenir à l’exposition « Akseli Gallen-Kalela. Une passion finlandaise » riche d’une centaine de toiles choisies avec soin parmi les plus réussies et représentatives de l’art du peintre qui connut de son vivant même une très belle renommée non seulement en Finlande mais aussi dans les grands centres artistiques européens. Nous n’insisterons pas sur les premières peintures où l’artiste nous étonne par ses portraits d’une grande précision et d’une forte intensité expressive. Cette période occupe les premières salles. Non plus que sur les témoignages résultant de son séjour au Kenya (Afrique orientale anglaise à l’époque) où son style s’est totalement métamorphosé et son génie probablement assagi avec des épisodes concrets de ses contacts avec les gens, les animaux et la nature de cette lointaine Afrique, fascinante à n’en point douter pour ce pur Nordique.

Sa période kalévaléenne expose son originalité, la beauté de son travail, ses intrications réelles et sincères avec son action politique orientée vers l’indépendance de son pays natal. Elle fut précédée des productions exceptionnelles forgées à Paris, des portraits d’un réalisme confondant, de paysages en partie influencés par les peintres ambulants russes et de créations symbolistes d’une finesse rare. Cette esthétique sera suivie, le peintre n’envisageant aucunement de se complaire et de perdurer dans une esthétique donnée et figée, en abordant tour  à tour les arts décoratifs et en renouvelant sa manière lors d’un long séjour en Afrique noire.

La période témoin de cette explosion intellectuelle revêt chez le peintre des traits très réalistes et des élans symbolistes mis au service, double et intriqué, de caractères purement finlandais mais aussi de qualités susceptibles de s’imposer au plan international.

L’exposition parisienne laisse découvrir des chefs-d’œuvre de l’illustration et de l’interprétation de l’épopée populaire du Kalevala telle que rapportée par , qui inspirera tant d’artistes finlandais.

Lorsqu’il rentre de Londres au cours l’été 1895 Axel Gallén se réfugie dans la région de Ruovesi où il fait construire sa demeure nommée Kallela. C’est là qu’il élabore durant environ quatre années de magnifiques toiles directement inspirées par le Kalevala, mais aussi colorées par la vie et la mort (il vient de perdre sa petite fille), l’âme nationale, la forêt,  la modernité européenne, les préoccupations politiques pesantes de l’époque ;  il compose des eaux-fortes et des gravures sur bois qui allaient le rendre célèbre dans le monde entier.

Les principales péripéties du Kalevala ont enrichi l’imagination du peintre et du musicien. Il nous suffira de rappeler simplement les épisodes saillants que sont la légende d’Aïno, la création du Sampo, la mort de Lemminkäinen, les noces de Pohjola, le destin tragique de Kullervo, la guerre du Sampo, le fils de la vierge Marjatta…

Le Musée d’Orsay nous donne à voir et admirer l’activisme vivant et presque réaliste tout en étant dominé par  l’allégorie du  Forgeage du Sampo, 1893. Mais aussi le triptyque quasi-symboliste de La Légende d’Aïno, 1891 ou encore la captation saisissante de La Défense du Sampo, 1896 ou encore du Rapt du Sampo, 1905. Puis vient le tour du très singulier et tragique tableau baptisé La Mère de Lemminkäinen, 1897, où l’intensité de la scène contraste totalement avec le climat festif et sensuel du Voyage de Väinamöinen, 1909.

On pourrait aussi évoquer d’autres réalisations comme  Marjatta sur un rocher, 1896, La Vengeance de Joukahainen, 1897 et La Malédiction de Kullervo, 1897.

A ces peintures majeures (il faudrait néanmoins citer de nombreux autres peintres nationaux que l’on retrouve au Musée de l’Ateneum d’Helsinki), il convient d’accoler les œuvres contemporaines de Jean Sibelius, également transportées vers une écriture musicale inédite et suffisamment riche et puissante pour perdurer bien au-delà de cette période historique, somme toute très circonscrite.

La Kullervo symphonie, dans sa version originale créée à Helsinki le 16 février 1893 et réentendue dans sa forme définitive le 3 novembre 1902. L’Ouverture de Karelia, Turku février 1894 et la  Suite de Karelia,  créée à Helsinki, octobre 1900 résultent autant de ce séjour dans la province de l’Est que des nombreuses légendes et allégories qui en rendent compte. Bien sûr les quatre parties de la Suite de Lemminkäinen (1896, 1897, 1900…) avec ses nombreuses révisions, retraits, recréations constituent une formidable et inoubliable contribution, elles diversifient et complètent les textes de Lönnrot, les peintures de Gallen-Kallela et les réalisations notables de nombreux autres artistes finlandais engagés dans leur art et dans la sauvegarde de leur Patrie. La Fille de Pohjola, fantaisie symphonique de 1906 nous entraîne à son tour dans une relation libre au sein de laquelle l’imagination n’est jamais bridée et où l’écoute détachée de tout contexte littéraire ou historique est également autorisée, possible et gratifiante.

Enfin, Tapiola, poème symphonie de Sibelius de 1926, sera la dernière œuvre orchestrale inspirée par cette chronique si riche en rebondissements. A la même époque (1925), Gallen-Kallela a commencé un superbe travail d’Illustration pour le Grand Kalevala. Malheureusement la mort l’empêchera d’achever ce projet ambitieux et prometteur.

Rappelons encore cette fresque nommée Ilmarinen forge le Sampo réalisée en 1928 qui n’est autre qu’une copie des fresques présentées au Pavillon finlandais de Paris en 1900.

Il faudrait citer d’autres chefs-d’œuvre de Sibelius (Kyllikki pour piano, Luonnotar pour soprano et orchestre, Väinön virsi pour chœur mixte et orchestre, Tulen synty pour baryton et orchestre) et de Gallen-Kallela (Le Fratricide, La Vengeance de Joukahainen, la Malédiction de Kullervo, Kullervo part au combat…) pour compléter cette présentation. Informations que l’on trouvera dans l’abondante documentation existante aussi bien dans le commerce qu’en ligne. Ces données confirmeront l’exceptionnelle et impérissable qualité du travail de ces deux géants finlandais remarquables, au génie exacerbé par l’épopée populaire du Kalevala et par un authentique sentiment patriotique dont avait grand besoin la Finlande afin de conjurer un sort sûrement funeste.

 

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