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Le festival de l’Épau fête ses 30 ans

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Yvré-l’abbaye. Abbaye de L’Épau / abbatiale. 24-V-2012. Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à « L’après-midi d’un faune » ; Théodore Dubois (1837-1924), Suite concertante, pour piano, violoncelle et orchestre & Andante cantabile, pour violoncelle et orchestre ; Camille Saint-Saëns (1835-1921), Danse macabre, opus 40 ; Georges Bizet (1838-1875), Carmen / Suite d’orchestre n°2. Avec : Marc Coppey (violoncelle), Orchestre Poitou-Charente, Jean-François Heisser (piano & direction).

Propriétaire de l’Abbaye de L’Épau, le Conseil Général de la Sarthe lui a fixé une double mission : institutionnelle (il y tient ses séances plénières et y organise diverses manifestations de représentation) et culturelle. Programmé en mai-juin, le Festival de l’Épau, dont Pierre-Jean Larmignat est le directeur artistique, en est l’expression principale. Cet important festival souffle, en 2012, ses trente bougies ; et le présent concert en est l’une des principales manifestations.

Le programme de ce concert tient, mutatis mutandis, du Musée d’Orsay : le fil conducteur en est l’appartenance à une époque, visitée dans ses modernités comme dans ses esthétiques « suivistes ». En effet, hormis Prélude à « L’après-midi d’un faune » (sorte de marqueur pour rappeler que Debussy naquit il y a cent-cinquante ans), la programmation fait un état des lieux de trois compositeurs nés vers 1835-1840. , et . Si le premier est chargé des multiples regrets que son décès précoce l’ait empêché de déployer son ample envergure et si le troisième, toujours efficace, a (presque) inauguré le néoclassicisme, le deuxième est surtout connu par ses réalisations théoriques. Combien d’étudiants, depuis plus d’un siècle (!) n’ont-ils pas voué aux gémonies tant son rébarbatif Traité d’harmonie décrète ce qui est licite et illicite et combien il étouffe et forclôt toute inventivité artistique. Quant à sa musique, elle est quasiment inconnue. Une institution, la Fondation – centre français de musique romantique (elle a apporté son concours musicologique à ce concert), s’attache à la faire redécouvrir.

Deux œuvres concertantes de Théodore Dubois sont inscrites à ce concert. L’une, Andante cantabile, exprime comment le compositeur conçoit la vocalité : « conçoit » et non « exprime » tant le matériau mélodique, que conduit le violoncelle soliste, est plus décorativement aimable que densément lyrique. L’autre, Suite concertante, pour piano, violoncelle et orchestre, est, en réalité, un alliage de symphonie (quatre mouvements, en une demi-heure) et de genre concertant (plutôt qu’un double concerto, une œuvre avec deux instruments concertants principaux ou « obligés »). In fine, dans chacune de ses quatre « allures » (lent ; scherzo ; lent ; vif), cette Suite concertante donne souvent l’impression de ne pas trouver son énergie temporelle globale, comme ses équilibres momentanés. Il est étonnant qu’un théoricien de la règle écrive une partition aussi instable ; en soi, l’instabilité n’est pas un obstacle mais, manifestement, Théodore Dubois, homme rationnel et ordonné, ne prisait pas la fantaisie. Si l’écriture des deux parties solistes témoigne d’un métier maîtrisé, le vocabulaire harmonique est traditionnel (malgré quelques écarts à sa propre norme) et le tropisme contrapuntique évident. Enchâssée entre les arts orchestraux de Debussy, Saint-Saëns et Bizet, la Suite concertante pâlit quelque peu, tant l’orchestration y est un bloc compact et sourd. Au bilan, et au-delà de leur utile redécouverte (merci au Festival de l’Épau et aux présents interprètes d’avoir accompli cette tâche), ces deux pages n’inciteront pas le rédacteur de cette chronique à se précipiter pour les écouter de nouveau.

Et pourtant les interprètes de ce concert ont mérité de grands éloges. Avec une sonorité toujours aussi dense et limpide, a apporté une fluidité discursive bienvenue et a valorisé les bribes de cantabile que Théodore Dubois a laissé échapper. L’Orchestre Poitou-Charente, trop méconnu, n’est pas estimé à la hauteur de ses mérites : d’excellents solistes dans les vents, une belle cohésion de cordes, un premier violon fort musicien sont des atouts d’autant plus remarquables que cet orchestre, non permanent, travaille par sessions. Directeur artistique de cet orchestre depuis 2000, y mène un impeccable travail : sans exalter son ego de chef d’orchestre, il fait partager son entendement poétique de chaque œuvre. En écho avec la récente exposition sur Debussy au Musée de l’orangerie, Prélude à « L’après-midi d’un faune » a révélé des denses parfums symbolistes. Quant aux deux fameuses pages (Danse macabre de Saint-Saëns & Suite d’orchestre n°2 de Carmen de Bizet) qui ont conclu ce concert, y a privilégié les subtiles et charmeuses couleurs et un délicat élan énergétique, au détriment de la brillance tapageuse dans laquelle elles sont trop souvent enfermées.

La circonscription régionale de Poitou-Charente accueille deux orchestres hors-normes – Orchestre Poitou-Charente et Orchestre des Champs-Élysées – qui, chacun dans son genre, apportent la preuve que la permanence n’est pas la condition primordiale de l’excellence artistique et qui, plus largement, sont de puissantes sources de réflexions au moment où l’institution orchestrale, en Europe comme aux USA, s’angoisse devant un futur sans cesse plus opaque. Plutôt que de porter ces deux orchestres haut et fort et d’en accompagner l’essor, l’assemblée régionale picto-charentaise ne les comprend manifestement pas ; au contraire, elle les malmène financièrement. Rude injustice !

Crédit photographique : © Adrien Hippolyte

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Yvré-l’abbaye. Abbaye de L’Épau / abbatiale. 24-V-2012. Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à « L’après-midi d’un faune » ; Théodore Dubois (1837-1924), Suite concertante, pour piano, violoncelle et orchestre & Andante cantabile, pour violoncelle et orchestre ; Camille Saint-Saëns (1835-1921), Danse macabre, opus 40 ; Georges Bizet (1838-1875), Carmen / Suite d’orchestre n°2. Avec : Marc Coppey (violoncelle), Orchestre Poitou-Charente, Jean-François Heisser (piano & direction).

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