Andrea Kauten déglingue Franz Liszt

À emporter, CD, Musique symphonique

Franz Liszt (1811-1886) : Paraphrase sur le « Dies Irae » S. 126, Malédiction S 121, Les Préludes S. 97, Fantaisie Hongroise S. 123, Mephisto Waltz n°1 S. 514, Années de Pèlerinage –Deuxième année- Italie S. 161, Rhapsodie Hongroise n°14 s. 144/14. Andrea Kauten (piano), Savaria Symphony Orchestra, Adám Medveczky (direction). 2 CD Sony Classical. Référence 88697984662. Code barre 886979846623. Enregistré au Bartók Hall (Szombathely) et au Studio Hungaroton (Budapest) les 5-9 septembre 2011 et 9, 10, 18 janvier 2012. Notice trilingue (anglais, allemand, français). Durée : 133’40’’

 

 « Je pense qu’avec la musique de Liszt, l’enjeu majeur n’est pas, du moins en première ligne, de satisfaire aux exigences techniques. Il s’agit bien davantage de rendre justice aux intentions musicales du compositeur et à l’incroyable intensité de sa force d’expression. ». Ces mots (rassurants) de la pianiste helvético-hongroise laissent espérer une lecture poético-romantique des partitions ici mises à l’honneur. Ce que double album propose n’est pourtant rien d’autre qu’un sabotage lisztien des plus imbuvables.

Bien que l’interprétation des œuvres avec/pour orchestre constituant le programme du premier disque soit relativement acceptable, elle n’enthousiasme pas, loin s’en faut. Et la Paraphrase sur le thème du « Dies Irae » de donner le ton : orchestre clinquant en recherche d’effets et pianiste mécanique incapable de chanter là où il le faut. Kauten fait résonner sa partie de manière parfois péremptoire sans jamais lui donner grande substance musicale. Après la Malédiction dans laquelle le chef et les cordes ont tendance à s’enliser (replongeons-nous plutôt dans la récente version chambriste d’Olivier Schnyder, plus light mais bien plus inspirée et contrastée (Sony) offre une version sans grande finesse des célèbres Préludes. Attiré par tout ce qui brille (et traitant trop souvent le reste comme du simple « remplissage »), il met à mal la dramaturgie globale de la pièce en attaquant les ascensions de trop loin pour ne pas arriver aux sommets sans un certain essoufflement –ce qui, au final, minimise la valeur des points culminants.

Si c’est un brin agacé que l’on passe au CD réservé au piano seul, les (mauvaises) surprises sont seulement à venir. « Rendre justice aux intentions musicales du compositeur » ? Encore fait-il faire de la musique, ce qui n’est pas franchement le cas de Kauten –ou bien le sens de sa démarche nous échappe complètement. Le toucher est dur, sec et sévère, sans subtilité aucune et les partitions, attaquées au marteau-piqueur, manquent singulièrement de dégradé dynamique. (Presque) tout est démoli, désarticulé jusqu’au ridicule sans que la pulsation, souvent malmenée, ne puisse fédérer quoique ce soit. On comprend dès la dixième seconde de la Mephisto Waltz n°1 (mesure 18, notée marcato mais jouée rallentendo subito !) que Kauten n’a que faire des directives du compositeur et préfère ignorer les nuances piano ou indications a tempo (celle de la mesure 205 est allègrement piétinée au profit d’un maniérisme grotesque). Difficile pour elle de s’abriter derrière la nation de rubato tellement ses choix sont extrêmes et les inepties distillées ad nauseam. Le reste est dans la même veine et va souvent à l’encontre du bon sens –le Sonetta 104 del Petrarca aura probablement raison des plus résistants. Cette Année de Pèlerinage italienne s’apparente plus à une description grossièrement pianistique de l’écrasement de l’insurrection de Budapest par les chars soviétiques qu’à un voyage poético-littéraire sur les terres de Dante. Si technique musclée et poésie n’ont rien d’irréconciliable chez Liszt, Kauten nous gifle d’une main de fer sans jamais enfiler de gant de velours. Le retour aux Berman (DGG), Brendel (Phillips), Ciccolini (EMI) ou Angelich (Mirare), entre autres, s’avère plus que nécessaire. Ne serait-ce que pour remonter en selle immédiatement après cette lourde chute et sa rappeler que ceux-là ont trouvé des moyens de s’imposer qui n’impliquent pas uniquement de faire parler la poudre…

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