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Jubilatoire réédition des Soirées de l’Orchestre de Berlioz

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Hector Berlioz: les soirées de l’orchestre. Préface de Bruno Messina. Editions Symétrie, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française. 450 pages. ISBN: 978 2 914373 89 0. Dépôt légal: juin 2012

 

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Pour ses contemporains, était d’abord un critique musical à la plume virtuose et acerbe, et que l’on redoutait. Aussi quand il publie en 1852 les Soirées de l’Orchestre, l’enjeu pour lui est double, affirmer sa stature littéraire en dépassant le format contraint de ses contributions au Journal des Débats, et professer sa foi dans la vraie musique, celle de ses maîtres Gluck et Beethoven, la sienne, sans oublier ses amis et alliés, Paganini et Liszt.

A la parution des Soirées, le compositeur Berlioz a déjà connu les plus grands succès publics de sa carrière – du coup d’éclat musical de la Symphonie Fantastique en 1830 à la reconnaissance d’Etat du Requiem en 1837 – et ses plus douloureux échecs, Benvenuto Cellini en 1836 et la Damnation de Faust en 1846. Il lui restera à connaître en 1854 la frustration d’un succès injuste – par son excès même – pour L’Enfance du Christ, œuvre de pastiche et de transition. Et il aura encore à subir la désolation d’un demi-succès pour une représentation tronquée de ses Troyens en 1863, le grand œuvre qui couronnait sa carrière. Ces ultimes expériences n’apporteront rien de nouveau à sa connaissance intime des ressorts du monde musical, aussi ces Soirées de l’Orchestre, vingt-cinq soirées comme autant de nouvelles, sont du Berlioz au sommet de sa vitalité et de son intransigeance, subjuguées au service du drame et de la musique.

Au demeurant, le compositeur et l’écrivain ont recours aux mêmes procédés :  virtuosité de l’écriture, hétérogénéité déroutante des climats, recyclage permanent d’anciennes productions qui sont réintégrées dans de nouvelles pièces plus abouties, fidélité à ses idéaux de jeunesse, subjectivité totalement assumée mais qui ne verse pas dans l’égocentrisme, car c’est bien pour la Musique et elle seule que Berlioz consume toute son énergie.

Le principe des Soirées est loufoque : un orchestre – placé dans un pays qui n’est pas nommé – joue dans un théâtre lyrique. Quand est programmé un de ces opéras italiens ou français peu exigeants que Berlioz exècre, les musiciens délaissent leurs instruments et se réunissent autour de l’auteur pour passer plus agréablement la soirée à se raconter histoires et anecdotes. Quand il joue le Freyschütz, Fidelio, Don Giovanni, Iphigénie en Tauride, La Vestale ou Les Huguenots, les musiciens sont concentrés, et l’on ne parle plus. Les soirées où l’on joue des opéras « plats et modernes », Berlioz peut se lancer dans des charges hilarantes et parfois sans pitié, qui sont autant de dénonciations de tous les travers, les compromissions et les lâchetés du monde musical de son temps… qui est à peu de choses près le nôtre.

Au gré de sa fantaisie, on pourra lire les Soirées dans l’ordre ou commencer par les pages d’anthologies que sont les satyres sur l’aura démesurée des ténors (6ème soirée), l’industrie de la claque dans les théâtres (7ème et 8ème soirées), la médiocrité de l’Opéra de Paris opposée à la recherche fiévreuse de la nouveauté par les théâtres lyriques de Londres (9ème soirée), ou les mille difficultés que l’on cause à la musique en France (10ème soirée). La charge à la mitraille contre les profanateurs des génies (4ème soirée) et contre les compositeurs médiocres (18ème soirée) sont particulièrement savoureuses. D’un intérêt historique, les descriptions précises et vivantes de l’inauguration de la statue de Beethoven à Bonn en 1845 (2ème épilogue) et l’exposition universelle de Londres de 1851 (21ème soirée)  valent le voyage.

Les première et dernière soirées sont à la fois les plus romanesques et celles qui touchent à l’intimité de l’auteur, comme créateur et comme amant. La soirée introductive met en scène en 1555 un jeune compositeur et Benvenuto Cellini, la soirée conclusive met en scène deux compositeurs trompés par la même femme dans Euphonia, une cité musicale, idéale, futuriste – et à vrai dire despotique – en 2344, mais c’est toujours Berlioz et ses obsessions autour de l’artiste, de l’amour pour les femmes et de la musique qui sont mis en scène, ce qu’il explicitera dans ses Mémoires.

Subjectives et fantasques à l’image de son auteur mais écrites avec une plume acérée comme un scalpel, les Soirées de l’orchestre sont d’une vitalité, d’un courage et d’une intégrité exemplaires.

 

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