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Francesco La Vecchia réhabilite le Symphonisme italien

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Pour le mélomane averti, toute la musique symphonique italienne se résumait jusqu’à présente à Ottorino Respighi et à ses pièces romaines. Pour les plus curieux, les parutions consacrées à d’autres compositeurs comme Alfredo Casella, Giuseppe Martucci ou Gian Francesco Malipiero étaient dispersées au gré d’initiatives disparates. A partir de 2009 le label Naxos a commencé à publier ces compositeurs oubliés, pour la première fois avec régularité, dirigés par un seul chef, Francesco La Vecchia, et joués par un seul orchestre, l’Orchestra Sinfonica di Roma. Avec à la clé nombre d’œuvres en première mondiale, et un sens artistique, un souci de restitution des atmosphères, une poésie évocatrice qui manquaient aux orchestres non italiens qui avaient précédé. ResMusica a voulu comprendre ce qui se cache derrière ce début de réhabilitation de la musique symphonique italienne : initiative pour spécialiste ou vrai mouvement de redécouverte pour tous les publics ? Entretien avec Francesco La Vecchia.

 

ResMusica : Le répertoire symphonique italien depuis le début du XXème siècle est resté dans l’ombre, y compris durant la période faste du CD dans les années 1990. Quelles sont les principales causes de l’oubli dans lequel ce répertoire a été plongé ?
: A mon avis le premier problème est le faible nombre d’orchestres symphoniques de plus de 100 musiciens en Italie. Nous avons 14 institutions musicales d’importance nationale qui sont reconnues et financées par le Ministère de la Culture : 13 sont des théâtres d’opéra, un seul est un orchestre symphonique. Puis il y a les “Istituzioni Concertistico Orchestrali”, qui sont des formations de petites tailles, avec 30, 40 ou 50 musiciens : elles sont essentiellement des orchestres de chambre et ne peuvent pas participer à la diffusion d’un patrimoine écrit pour un orchestre d’au moins 100 musiciens.
Donc, on pourrait dire que les institutions musicales ont toujours fait un grand effort dans le but d’équilibrer le répertoire symphonique et le lyrique. Mais le résultat de ces efforts est que la diffusion et la réalité de la musique symphonique sont confinées en Italie dans une position marginale et secondaire.
Le deuxième problème a été la conclusion erronée, répandue depuis quelques temps, que la musique symphonique italienne du XXème siècle avait un lien avec le régime fasciste. A partir des années 70, cela a été le parfait alibi de sympathisants politisés pour programmer cette musique avec une justification historiquement inexacte et même insultante dans certains cas.
Je pense donc que les raisons du manque d’appréciation du symphonisme italien résident surtout dans ces deux éléments: une vocation monothématique en faveur de l’opéra qui légitime la présence de seulement 3 ou 4 orchestres symphoniques pour 60 millions d’Italiens, et une fausse et coupable théorie pseudo-politique dont on a démontré qu’elle était historiquement infondée.

RM : Cela explique-t-il l’absence des grands chefs italiens, les Mutti et autre Chailly?
FLV : Il y a aussi les responsabilités spécifiques des nombreux directeurs artistiques qui ont à juste titre exploré en long et en large les répertoires allemand, russe, français, américain, tchèque, hongrois et qui ont même assuré beaucoup de précieuses premières représentations  – qui sont spécifiquement demandées par le Ministère de la culture – mais qui se montrés coupables pour avoir laissé de côté, au moins pendant 40 ans, la musique symphonique italienne.

RM : Depuis 2005 vous vous êtes engagé dans une vaste entreprise d’enregistrement de ce répertoire avec l’Orchestre Symphonique de Rome. Pourquoi vous, et pourquoi à ce moment-là?
FLV : Franco Ferrara, Gianandrea Gavazzeni et , ont été Présidents de la Fondation que j’ai créée en 1978. Avec eux j’ai passé les années de ma formation artistique, depuis que je n’étais guère plus âgé qu’un garçon, et j’ai discuté tous les jours de musique avec eux depuis près de 30 ans. C’est surtout grâce à leur enseignement que j’ai appris à connaître et à étudier les compositions que maintenant j’enregistre avec mon orchestre. J’ai conduit pour la première fois la Partita per orchestra de Petrassi quand j’avais 25 ans et depuis, j’ai proposé à tous les orchestres du monde que je dirigeais la musique des grands compositeurs italiens à côté des titres du répertoire international les plus célèbres.

RM : Quelles sont ses principales qualités qui permettent aujourd’hui à cette musique de trouver le chemin du public ?
FLV : La musique symphonique italienne est non seulement connue comme la musique de la « Generazione degli anni ‘80”, c’est à dire des musiciens nés dans les années 1880 à 1890, c’est-à-dire Casella, Malipiero, Pizzetti, Busoni et Respighi. Si nous regardons attentivement leurs prédécesseurs, pour n’en nommer que quelques-uns, nous trouvons Clementi, Cherubini, Boccherini, Bottesini puis Sgambati et Martucci, pour arriver enfin à Mancinelli, Franchetti – également nés dans la décennie de 1880 à 1890.
Puis ça a été le temps de Petrassi, Dallapiccola et de beaucoup d’autres. La littérature italienne symphonique a une valeur immense; elle est d’une grande importance spécifique et se situe bien au centre de la production musicale européenne des XIXe et XXe siècles.
Remarquez comment Clementi, appelé à composer à Londres après la mort de Haydn, a écrit pour un nouvel orchestre, toujours dans le style classique, mais avec 3 trombones. Appréciez la valeur des symphonies de Martucci et Sgambati et leurs concertos merveilleux qui sont une correcte évolution de l’héritage de Brahms.  Observez le travail sur le système dodécaphonique développé par Dallapiccola et la lecture particulière de ce système qu’en fait Petrassi. Puis il y a eu Busoni avec ses influences germaniques; Casella, élève de Fauré, avec ses trois  symphonies dont la structure et la poétique dialoguent justement avec Mahler. Voyez Respighi qui, au-delà de la question de son triptyque romain, donne une empreinte originale en Italie de la forme des poèmes symphoniques de Strauss avec une reprise formidable du caractère de la musique du Rinascimento italien.
Et puis les concerts pour instruments solistes de Casella, Busoni, Respighi, Petrassi, Malipiero, Wolf Ferrari, Castelnuovo Tedesco et bien d’autres.
Le public a juste besoin d’avoir des occasions appropriées pour écouter cette musique; à partir de là ce sera très facile de commencer à l’aimer, et le répertoire des orchestres symphoniques italiens et internationaux sera enrichi par de nombreux chefs-d’œuvre.

RM : Vous publiez désormais des nouveautés à un rythme soutenu, quel est votre programme de publication. Quels sont les critères pour choisir les œuvres à enregistrer ?
FLV : J’ai étudié environ 400 partitions et j’en ai sélectionné 138 que j’ai déjà enregistrées avec mon orchestre, dont 50 en première mondiale et 27 en premier enregistrement moderne. 18 CDs sont déjà publiés et les autres paraîtront au cours des trois prochaines années chez Naxos et Brilliant. Cela comprendra les intégrales symphoniques d’ – chez Brilliant – et de Giuseppe Martucci, , Giovanni Sgambati, , , , qui représentent 91 œuvres, et le reste est une sélection de Cherubini, Ferrara, Petrassi, Busoni, Wolf Ferrari, Malipiero…

RM : C’est colossal et réalisé dans un temps très court !
FLV : Tout d’abord, j’ai réalisé qu’il serait préférable d’aborder ce travail avec un esprit encyclopédique. J’ai vu la nécessité de créer un système intégré qui devait être compatible avec le principe de la documentation historique. 80% de cette musique n’avait jamais l’objet d’une approche discographique systématique et actualisée. Pour faire les meilleurs choix, j’ai dû sortir de l’individualité de l’interprète et assumer le rôle de l’historien. J’ai donc motivé la nécessité d’enregistrer « l’œuvre symphonique complet » de sept compositeurs parce que le travail devait être exhaustif.
Ensuite, j’ai essayé de suivre un chemin qui commence bien avant le début du XXème  siècle et j’ai enregistré aussi les compositions des premières années du XIXème siècle et les plus intéressantes de la moitié de ce siècle-là.
Enfin, ce fut une vraie joie pour moi d’enregistrer cette littérature que j’ai toujours aimée comme le complexe et merveilleux travail symphonique de Petrassi et ma propre lecture des œuvres complètes de la musique symphonique de Respighi. Je crois ne pas me tromper quand je dis que je suis le premier Romain à avoir de l’affection pour toute cette musique qui est typiquement romaine. Les Français connaissent très bien combien il est important pour un artiste d’avoir une attention particulière aux paramètres culturels de sa propre terre. Moi je suis Italien et j’ai vécu toute ma vie au milieu de la culture romaine. Enregistrer Respighi, pour moi c’est une bonne opportunité pour présenter le vrai caractère de cette ville.

RM : Mahler s’est imposé dans les salles de concerts à partir des années 80, et Chostakovitch depuis les années 90. Quel serait le compositeur italien le plus susceptible d’être le prochain Mahler ou Chostakovitch, et combien de temps encore lui sera-t-il nécessaire pour arriver à cette reconnaissance ?
FLV : Le facteur temps sera essentiel pour avoir une bonne distribution de notre CDs et ceux d’autres chefs et d’autre orchestres – Dieu merci il y en a –  qui font un bon travail sur le Symphonisme italien. Tous nos efforts seront inutiles tant qu’en Italie nous n’aurons que quatre orchestres symphoniques et que nous manquerons pour notre propre musique d’un petit peu de ce chauvinisme français qui vous donne, à juste titre, une grande attention sur votre propre musique nationale.

RM : La quasi-totalité de votre discographie, plus d’une trentaine de disques à cette date, est focalisée sur la musique orchestrale. Que représente pour vous le bel canto et la tradition de l’opéra italien?
FLV : L’opéra, c’est un monde musical extraordinaire et, surtout, une partie importante de la connaissance d’un musicien qui est né en Italie. Je conduis avec plaisir le répertoire opératique et pour le futur on a étudié des projets importants d’enregistrement qui commenceront à partir de 2013 avec un théatre d’opéra qui n’est pas italien.

RM : L’Orchestre symphonique de Rome est une jeune formation qui fête ses 10 ans cette année. Quelle était la place de la musique symphonique à Rome avant la fondation de l’orchestre, et comment la situation a-t-elle évolué depuis ?
FLV : Le problème est toujours le même. Combien d’orchestres y a-t-il à Berlin? A Vienne? A Londres? A New York? D’un point de vue culturel je pense que Rome n’est pas une ville qui peut avoir quelque chose à envier à n’importe quelle autre ville dans le monde. Après la fermeture en 1996 de l’Orchestre de la RAI de Rome, nous avons un seul orchestre. Depuis la naissance de l’Orchestra Sinfonica di Roma en 2002, cette ville a beaucoup  changé, et les raisons sont les suivantes: l’Orchestra Sinfonica di Roma effectue plus de 100 concerts par an, il a joué des centaines de pièces du Sinfonismo italiano; fait des dizaines de tournées dans les plus prestigieuses salles de concert du monde, a enregistré 138 titres de musique symphonique italienne et a permis la réouverture du prestigieux auditorium Conciliazione qui est aujourdhui reconnu mondialement pour son acoustique parfaite; l’Orchestra Sinfonica di Roma produit le plus important  projet de décentralisation symphonique – gratuit; grâce à l’énorme soutien de  la Fondazione Roma l’orchestre ne reçoit aucun financement public.

RM : Les institutions culturelles ont été durement frappées pendant les mandats successifs de Silvio Berlusconi, et la politique d’austérité de Mario Monti semble destinée à aggraver encore leurs difficultés. Comment voyez-vous les 2 ou 3 prochaines années pour votre orchestre ?  
FLV : Je n’ai pas l’intention de commenter le monde de la politique italienne de ces dernières années. Dieu merci l’Italie est un grand pays composé de gens bons et de gens qui travaillent dur: l’Italie a une tradition artistique et culturelle qui n’a pas d’égale dans le monde. Ce sont les vraies réalités qui nous permettront de résoudre les problèmes créés par quelques enchanteurs. Nous avons juste besoin d’un peu de temps et de confiance. La crise économique que nous vivons en Europe est complexe dans sa taille et dans sa durée.
Toutes les institutions musicales italiennes vivent de grandes difficultés. Je pense qu’au milieu d’une période de difficultés on doit innover, explorer de nouveaux projets et augmenter la productivité. L’Orchestra Sinfonica di Roma doit regarder vers l’avant, et moi je suis sûr que l’avenir de la culture italienne sera certainement loin des couloirs et des salons du monde de la politique. Tout le monde aura à faire son travail: les politiciens devront soutenir la culture et encourager les plus méritants; les représentants de la culture ont l’obligation claire de produire le meilleur de leurs connaissances au service de l’art et de notre pays.

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Pour le mélomane averti, toute la musique symphonique italienne se résumait jusqu’à présente à Ottorino Respighi et à ses pièces romaines. Pour les plus curieux, les parutions consacrées à d’autres compositeurs comme Alfredo Casella, Giuseppe Martucci ou Gian Francesco Malipiero étaient dispersées au gré d’initiatives disparates. A partir de 2009 le label Naxos a commencé à publier ces compositeurs oubliés, pour la première fois avec régularité, dirigés par un seul chef, Francesco La Vecchia, et joués par un seul orchestre, l’Orchestra Sinfonica di Roma. Avec à la clé nombre d’œuvres en première mondiale, et un sens artistique, un souci de restitution des atmosphères, une poésie évocatrice qui manquaient aux orchestres non italiens qui avaient précédé. ResMusica a voulu comprendre ce qui se cache derrière ce début de réhabilitation de la musique symphonique italienne : initiative pour spécialiste ou vrai mouvement de redécouverte pour tous les publics ? Entretien avec Francesco La Vecchia.

 
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