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Luca Masala, directeur de l’Académie Princesse Grace de Monte-Carlo

Artistes, Danse , Directeurs, Entretiens

C’est dans le cadre enchanteur de la villa « Casa Mia » à Monte-Carlo que ResMusica a rencontré Luca Masala, nommé directeur de l’Académie Princesse Grace en 2009. Formé à l’Ecole de la Scala de Milan et à l’Ecole de l’American Ballet à New-York, il a dansé notamment au Royal Ballet des Flandres, au Bayerisches Staatsballett à Munich et au Ballet du Capitole de Toulouse. Rencontre avec un homme de caractère qui place l’excellence et la combativité au cœur des valeurs de son école.

 

ResMusica : En septembre 2009, vous avez été nommé à la tête de l’Académie Princesse Grace. Quels étaient vos liens avec la principauté avant cette nomination imprévue ?
: Je suis un ancien élève de l’Académie, j’y ai étudié pendant une année. C’était mon seul lien avec la principauté. Je ne connaissais pas la famille princière et n’avais que peu côtoyé Jean-Christophe Maillot. Cette nomination était donc totalement inattendue. Marika Besobrasova était âgée de 92 ans lors de sa dernière année à la tête de l’école. C’était une femme forte mais physiquement épuisée. La princesse Caroline et Jean-Christophe souhaitaient quelqu’un qui pourrait mettre sa vie de côté afin de s’engager à 300% pour l’école. C’est ce que j’ai fait. Si on m’avait appelé pour me proposer de diriger une autre école, j’aurais refusé. Si j’ai accepté cette proposition, c’est parce qu’il s’agissait de l’Académie Princesse Grace, qui représente en elle-même un autre univers. Et surtout, c’était pour moi l’opportunité de travailler avec Jean-Christophe Maillot, un artiste que j’ai toujours considéré comme exceptionnel. Comme le dit très justement la princesse Caroline : « Une fois que Jean-Christophe a parlé, c’est très difficile de prendre la parole après lui. ». Je le considère comme un maître qui m’a énormément appris durant ces trois premières années.

RM : Est-ce difficile de diriger une école de cette envergure ?
LM : L’école est reconnue dans le monde entier et cela représente bien sûr un défi de taille d’être nommé à la tête de cette institution.
Il n’est pas évident non plus de succéder à Marika Besobrasova qui avait fondé l’académie en 1975 et dont le nom reste associé à celui de l’école.

Une autre difficulté réside dans le fait de côtoyer des personnalités princières et politiques. Enthousiasmer un public, je savais faire. Côtoyer des personnalités importantes, non. J’ai dû apprendre. Là encore, Jean-Christophe a été un appui précieux.

Il est également difficile de diriger une équipe et des enfants. Je considère que pour être directeur, il faut savoir tout faire : il n’y a pas de petits boulots. Nicolas Joël, que j’ai bien connu alors qu’il était à la tête du Théâtre du Capitole de Toulouse, savait mettre en œuvre cet adage. L’un de ses régisseurs étant malade, il l’avait remplacé au pied levé afin que la représentation puisse avoir lieu ! Il est essentiel de toucher à tout afin de mieux encadrer ses équipes. Je comprends leurs contraintes, car j’ai dû moi-même y faire face.

Cependant, toutes ces difficultés ne sont rien en comparaison de la liberté qui m’est octroyée ici. Je peux aller au bout de mes idées. Et je sais qu’en cas d’échec, je ne pourrais m’en prendre qu’à moi-même. Aujourd’hui, je suis fier de ce que je vois et de ce que j’ai accompli en trois ans. Même s’il reste encore beaucoup à faire, je constate que les mentalités ont évolué.

RM : Vous avez eu une carrière riche et variée, vous avez dansé dans nombre de compagnies étrangères et françaises. Comment parvenez-vous à transmettre cette diversité et cette ouverture d’esprit à vos élèves ?
LM : Je suis un touche à tout ; j’ai fait des choses très différentes au cours de ma carrière. C’est pourquoi il est très important pour moi d’être entouré de collaborateurs qui ont eu une vraie carrière. Grâce à ce vécu, nous pouvons transmettre aux élèves notre expérience personnelle, leur expliquer comment cela s’est passé pour nous et comment nous avons pu surmonter certaines difficultés. L’Académie n’est pas qu’une école de danse, c’est une école de la vie qui doit apprendre aux élèves à s’intégrer dans un univers qui n’est pas facile. Nous parvenons ainsi à faire comprendre aux élèves comment se comporter. Car danser n’est pas qu’un travail, c’est une véritable façon de vivre ! Savoir exécuter des pirouettes n’est pas suffisant. Les enfants doivent apprendre à se nourrir et à se motiver seuls : rentrer crevé le soir après un spectacle et malgré tout, au petit matin, n’avoir qu’une envie, retourner travailler à la barre. Les enfants connaîtront tous, à un moment ou à un autre de leur carrière, une blessure ou des problèmes sentimentaux. Nos élèves devront apprendre à surmonter cela, à devenir plus forts et à savoir avancer : « Show must go on ! » Seul un danseur avec une réelle expérience de la scène pourra transmettre cette « niaque » et véhiculer les notions de partage et de générosité qu’un artiste se doit d’avoir envers son public.

RM : L’un des atouts de l’Académie est son effectif cosmopolite. Quelles sont les nationalités les plus représentées au sein de l’école ?
LM : L’Asie est sans aucun doute le continent le plus représenté au sein de l’école. Après la catastrophe de Fukushima, j’ai reçu une somme d’argent afin d’aider prioritairement les enfants japonais. L’école accueille ainsi un élève qui, après la catastrophe, a passé plusieurs mois à dormir dans une voiture. De manière plus générale, j’aime beaucoup la mentalité asiatique. Ces enfants donnent l’exemple aux autres.
L’école compte également un israélien et quatre français, sur un effectif total de 38 élèves.

RM : La scolarité au sein de l’école est-elle gratuite ?
LM : La scolarité est payante. Le coût en est de 13 000 euros par an. Cela reste néanmoins beaucoup plus accessible qu’une année d’université à New-York qui coûte, par exemple, 70 000 dollars. Cette participation financière peut cependant constituer un obstacle majeur pour des enfants issus des favelas. C’est pourquoi nous avons institué, en collaboration avec plusieurs entités monégasques et des personnes privées, un système de bourses visant à aider les élèves dont les parents rencontrent des difficultés financières.

RM : Comment s’effectue le recrutement au sein de l’école ? Par auditions ? Par prospection à l’étranger ? Vous êtes membre du jury du Youth America Grand Prix. Repérez-vous de jeunes talents potentiels via ce concours ?
LM : 60% de mes élèves ont effectivement été recrutés par le biais du Youth America Grand Prix. Le point fort de cette compétition est qu’elle se déroule dans le monde entier et que des candidats issus des 5 nations y participent. La difficulté est d’attirer les jeunes talents que l’on découvre là-bas. Il faut être un bon marchand de tapis ! Je me souviens, il y a trois ans de cela, avoir repéré une danseuse japonaise extrêmement prometteuse. J’ai dit à la présidente du jury « Je la veux ! ». Celle-ci m’a répondu que rien n’était moins sûr car toutes les écoles se la disputaient ! Je lui ai proposé une bourse. Elle est aujourd’hui pensionnaire de l’Académie.

Je découvre également des personnalités prometteuses via les stages d’été qui se déroulent chaque année au sein de l’Académie. A l’issue de ces stages d’une durée minimum de deux semaines, je propose en général à 4-5 élèves de rejoindre nos effectifs.

Nous organisons également des auditions privées toute l’année.

RM : La scolarité se déroule sur 5 ans. C’est peu comparé à d’autres écoles…
LM : A l’Académie, les élèves sont intégrés à l’âge de 14 ans et sortent diplômés 5 ans plus tard. Les enfants sont répartis en 6 classes entre les filles et les garçons. Les classes de niveau 4 accueillent les plus petits et les classes de niveau 1 équivalent à la dernière année de scolarité. Dans d’autres écoles, les élèves commencent leur cursus à l’âge de 11 ans et sortent diplômés à l’âge de 18 ans. L’Académie Princesse Grace ne peut pas fonctionner de cette manière. D’abord en raison de notre politique de recrutement volontairement tournée vers l’international : les familles n’accepteraient en effet jamais d’envoyer leurs enfants sur un autre continent avant l’âge de 13 ans.

En outre, si la scolarité était plus longue, nous ne pourrions pas nous engager individuellement auprès de chaque élève comme nous le faisons aujourd’hui. Nous avons peu d’élèves, mais notre engagement à leur égard est total.

Nous avons essayé une fois d’intégrer une enfant plus jeune que les autres, il y a 3 ans de cela. Mais comme il n’y avait pas de classe de son âge, nous devions, à défaut, la faire travailler seule, ce qui ne s’est pas avéré une solution satisfaisante.

RM : Les élèves entrants sont âgés de 13 ans, un âge qui peut paraître tardif. Claude Bessy disait qu’elle préférait faire entrer à l’école de danse des enfants de 8 ou 9 ans afin d’assurer elle-même leur premier apprentissage et éviter qu’ils n’aient acquis de mauvais réflexes…
LM : Certes, il est plus difficile de former un élève qui a déjà un bagage derrière lui : on met un an à tout casser pour tout reconstruire. Si ne pas construire quelqu’un de zéro représente un désavantage, nous essayons de pallier à cela en repérant longtemps à l’avance de jeunes talents. De toute manière, nous ne sommes pas fous : nous n’allons pas intégrer dans l’école un enfant talentueux, mais détruit physiquement ou psychologiquement. C’est pourquoi nous préférons aujourd’hui travailler avec de petites écoles, au sein desquelles nous suivons de près les élèves prometteurs. Je connais déjà ainsi les élèves qui intégreront l’Académie dans 3 ou 4 ans ! Dans cette optique, nous demandons à leurs professeurs de leur faire travailler tel ou tel aspect, et nous évitons ainsi qu’ils n’acquièrent de mauvais réflexes.

RM : Quels sont les principes qui régissent votre enseignement ?
LM : Enseigner à des enfants, c’est très beau. Ils sont comme des éponges, ils absorbent tout ce qu’on leur apprend. C’est une responsabilité énorme. Et chaque mot prononcé durant un cours peut avoir des répercussions importantes sur l’enfant.

A l’Académie, on n’essaye pas de faire entrer les enfants dans un moule : on regarde ce qu’on a et on fait avec. On aide chaque élève à arriver là où on pense qu’il peut arriver, avec la marge de progression que nous lui avons fixée. Avec du travail et de la persévérance, on parvient toujours à s’améliorer. Le tout est d’y croire et d’y aller à fond. Nous avons coutume de dire aux élèves : « Nous vous ouvrons la porte, mais vous seul en possédez la clef. » La part de volonté individuelle est essentielle dans la réussite des élèves. Ceux qui réussissent le veulent, les autres pas assez. La chance, on ne la reçoit pas, on la saisit.

En 4 ans, tu ne crées pas une personne, tu arrives juste à la nourrir. Lorsque j’ai accepté la direction de l’école, j’ai pris la responsabilité de former des gens qui auraient une mentalité différente. Car il n’est pas évident de former des jeunes aujourd’hui. Avant, l’artiste était prêt à tout. A l’époque, un chorégraphe m’aurait demandé de sauter de 10 mètres, je l’aurais fait sans hésiter. Maintenant, les jeunes ont besoin de confort. Et pourtant, comment un artiste peut-il évoluer s’il ne se remet pas en question ? J’ai quitté le Bayerisches Staatsballet à Munich pour le Ballet du Capitole de Toulouse, où j’étais pourtant moins bien payé. Mais cette considération matérielle n’avait aucune importance à mes yeux ! Je ne regrette pas mon choix car j’y ai beaucoup appris et cette expérience m’a préparé à être là où j’en suis aujourd’hui. Je me souviens d’une de mes élèves qui avait décroché un contrat à Brno. Elle m’a dit qu’à l’issue de sa première classe en tant que professionnelle, elle avait pleuré de joie. C’est ça la passion : faire ce qu’on aime nonobstant les difficultés d’ordre matériel.

RM : Les enfants s’acclimatent-ils facilement à la vie à l’Académie ?
LM : Je me souviens, il y a deux ans de cela, de deux élèves originaires d’Argentine qui étaient en larmes car je ne les avais pas mises dans la même chambre. Elles souffraient de cette séparation. Je leur ai expliqué qu’il fallait qu’elles se mêlent aux autres élèves, qu’elles apprennent la langue. Un an après, elles pleuraient car elles ne voulaient plus quitter l’académie !

Les enfants sont très heureux et épanouis ici. Comme ils sont peu nombreux, ils sont très soudés. Certes, il y a de la compétition entre eux, mais c’est de la bonne compétition ! On veille à ce que l’ambiance reste sereine.

Chaque mois, les élèves doivent rédiger un compte-rendu à notre attention. Cela nous permet d’être au cœur de leur ressenti et de leurs préoccupations.
J’essaye de rencontrer les parents des élèves le plus possible, de préférence en présence des enfants.

RM : Quelle est la journée type d’un élève au sein de l’école ?
LM : Le réveil sonne à 6H30. Les enfants font leur toilette et prennent leur petit déjeuner à 7H. Puis à 8H, c’est cours de danse ou études scolaires. La pause déjeuner a lieu entre 12H et 13H. L’après-midi est ensuite consacré à la danse ou aux études. Nous dispensons au minimum 3H15 de danse classique par jour. Car avec une bonne base classique, un danseur peut tout faire. Mais nous ne voulons surtout pas en faire des danseurs classiques « coincés » : s’ils le sont, c’est que leur formation a été mal faite. En dépit de cette trame très classique, l’Académie reste ouverte à toutes les techniques. Nous dispensons des cours de danse contemporaine et organisons des ateliers grâce au répertoire de la Compagnie des , nous donnons également des cours de pilates, de musique, de composition et de flamenco. J’aime la danse flamenco car elle te donne un caractère très fort en scène ! Aucune compagnie n’est plus entièrement classique de nos jours et on exige des danseurs une réelle pluridisciplinarité. Nos élèves doivent être ouverts à tout : enfiler des collants et interpréter La Belle au bois dormant n’est plus suffisant aujourd’hui !

Nous demandons aux élèves beaucoup de travail. Mais lorsque nous constatons que les enfants sont fatigués, nous leur donnons trois jours de congés. Si on enseignait dans une école française, nous serions obligés de composer avec le calendrier institutionnel. Ici, nous l’adaptons aux besoins des enfants.

RM : Les élèves de l’Académie se distinguent par leurs excellents résultats scolaires. A quoi attribuez-vous cette réussite ?
LM : La réussite des élèves repose sur un suivi pédagogique individualisé : les enfants ont droit à des cours quasi-particuliers, en sus de l’enseignement obligatoire par correspondance pour tous. Pour chaque nationalité, il y a un professeur de base. Les élèves étudient six ou sept matières différentes.

Dans la mesure où les enfants disposent de peu de temps pour se consacrer aux études, ils se doivent d’avoir une discipline de fer. Ils savent que s’ils prennent du retard, ils seront en difficulté. Car ils se retrouvent souvent en tête-à-tête avec leurs professeurs : difficile de cacher ses lacunes dans ces conditions ! Et surtout, les élèves ont conscience que leurs résultats scolaires déterminent leur cursus à l’académie : si j’ai une petite Sylvie Guillem qui a des 0 en mathématiques, je ne la garde pas. C’est aussi simple que cela.
A partir de 16 ans, la famille des élèves prend la responsabilité de choisir si l’enfant poursuivra ou non son cursus scolaire.

RM : Quel est le taux d’échec au sein de l’école ?
LM : Depuis 3 ans, nous avons diplômé une vingtaine d’élèves, dont un seul a, pour des raisons personnelles, choisi d’arrêter la danse.

Cela m’arrive bien sûr d’estimer que des élèves n’ont pas le niveau requis pour poursuivre leur scolarité au sein de l’école. Nous procédons ainsi : durant le premier trimestre, nous évaluons l’élève. Durant le second trimestre, nous attendons des résultats. Et si ces derniers n’arrivent pas, nous demandons aux élèves, durant le troisième trimestre, de choisir une autre école.

Les difficultés de l’élève peuvent être d’origine psychologique. Nous avons accueilli un garçon qui venait d’une autre école. Il était très affaibli d’un point de vue psychologique. Il avait pensé à abandonner la danse, mais souhaitait se donner une dernière chance à l’Académie. Il s’y est reconstruit et tout s’est heureusement bien terminé pour lui.
Lorsque les difficultés de l’enfant sont d’ordre morphologique, rien n’est fermé. Un enfant qui n’aura pas des lignes purement classiques pourra cependant intégrer des compagnies contemporaines. Ce qui nous importe avant tout, c’est d’être touchés lorsqu’on voit un élève danser. Dans cette optique, c’est important pour nous que tous les élèves dansent lors du spectacle présenté par l’Académie.

RM : Quel est le taux d’insertion des élèves à l’issue de leur scolarité ? L’académie constitue-t-elle un vivier privilégié pour le recrutement de la compagnie des ou bien les élèves, à l’issue de leur scolarité, intègrent-ils d’autres structures ?
LM : A ce jour, nos élèves ont tous décroché des contrats. Notre responsabilité, lorsque nous recrutons un enfant, est de nous poser la question suivante : « A-t-il les capacités pour devenir un danseur professionnel ? ». Former un enfant, ce n’est pas difficile. Lui assurer une place à sa sortie de l’école, là réside la véritable difficulté. Si tout le monde a le droit de danser, je dois néanmoins tenir compte des critères de recrutement des compagnies. Nous préparons ensemble les dossiers de candidatures. L’un de nos élèves originaires du Japon a déjà été repéré par les Ballets de Zurich. Il est parti auditionner en Suisse et a obtenu son premier contrat.

Les élèves intéressés pour intégrer la Compagnie des Ballets de Monte-Carlo suivent les cours avec cette dernière. Jean-Christophe Maillot peut alors les observer à loisir. Il me dit parfois qu’il en engagera certains à leur sortie de l’école, mais les incitent néanmoins à faire des auditions ailleurs. En effet, il y a peu de places disponibles au sein de la compagnie. Il y a des générations, et il faut les respecter, même si à ce jour nous avons déjà trois élèves qui ont intégré la troupe.

Certains parcours sortent des sentiers battus : une de mes élèves a ainsi intégré une école de théâtre. Je l’avais encouragé dans cette voie. J’aime sentir que l’on peut changer la vie d’une personne, l’aider à partager ses émotions avec un public, quel qu’il soit.

RM : Quels sont, au quotidien, les liens entre la compagnie de Jean-Christophe Maillot et l’Académie ?
LM : Les élèves prennent parfois la classe avec les danseurs. Les professeurs de la compagnie viennent également donner des cours à l’académie. Nous participons également à des ateliers « Imprévus » : les enfants y interprètent les créations de jeunes chorégraphes. Ces manifestations les enrichissent énormément. Nous pouvons en outre danser les pièces des chorégraphes invités dans la compagnie. Et nous avons la chance d’interpréter le répertoire de Jean-Christophe Maillot, de le travailler avec ses répétiteurs et de bénéficier de la touche finale du chorégraphe en personne.

RM : N’est-ce pas paradoxal qu’une école implantée à Monaco forme des danseurs qui iront danser ailleurs ?
LM : Les élèves qui quittent l’école pourront ensuite parler de ce qu’ils ont vécu ici : de cette manière, ils exportent un petit bout de Monaco ailleurs. C’est vrai qu’on investit beaucoup sur nos élèves, mais c’est le problème de l’art de manière générale : la culture n’a pas pour objectif de faire des profits. De plus, certains de nos élèves pourront un jour devenir professeurs. La notion de transmission avec l’enseignement qu’ils ont reçu à l’Académie trouve alors tout son sens.

RM : Le niveau d’une école dépend pour beaucoup de ses enseignants. Parlez-nous de votre équipe pédagogique…
LM : L’équipe pédagogique comprend 6 professeurs. J’ai connu Michel Rahn alors qu’il était assistant du directeur des ballets du Capitole. Quand j’ai quitté la compagnie, je lui ai demandé s’il voulait me suivre à Monaco. Il a accepté. Il émet des objections, il me stimule. Je ne veux pas de collaborateurs qui me disent que les choses sont comme cela et pas autrement ; j’aime l’émulation. Thierry Sette et Roland Vogel (NB : frère du danseur étoile Friedman Vogel), premiers danseurs du ballet de Stuttgart, étaient déjà professeurs du temps où Marika Besobrasova dirigeait l’école. J’ai énormément de respect pour eux car ils m’ont suivi avec passion et m’ont aidé à comprendre certaines choses. Je suis très fier de les avoir aujourd’hui dans mon équipe.

Carole Pastorel a pour sa part rejoint l’école en juillet 2011. Cette ancienne élève de l’école de danse de l’Opéra de Paris a été première danseuse dans la Compagnie des Ballets de Monte-Carlo. Sa formation a été très différente de la mienne. Elle a eu une belle carrière et elle est curieuse, une qualité que j’apprécie chez mes professeurs.

Olivier Lucea, formé à l’Ecole du Ballet de Hambourg, a quant à lui rejoint l’équipe en septembre 2011. Il a dansé à Munich, à Zurich, à Madrid, avant de rejoindre les Ballets de Monte-Carlo. Il a d’abord donné des cours en tant que professeur invité, puis j’ai décidé de l’engager définitivement. C’est une personnalité drôle, ouverte et curieuse.

Gioia Masala, ma sœur, a rejoint l’équipe au mois de septembre. Elle a étudié à l’école de la Scala puis à l’American School of ballet. Elle a dansé à Anvers, à Lisbonne, avant de rejoindre la compagnie des Ballets de Monte-Carlo où elle a été première soliste pendant douze ans. Au début, j’étais réticent à l’engager du seul fait qu’elle était ma sœur. Mais je me suis dit que si je ne la prenais pas pour cette même raison, ce serait injuste. Alors l’année dernière, j’ai décidé de lui donner une chance en lui confiant une classe. Aujourd’hui, je suis ravi d’avoir fait ce choix. Julia est une passionnée comme j’en ai rarement rencontré dans ma vie.

Nous avons également des professeurs invités dans des matières telles que le jazz, la danse contemporaine et le flamenco.
J’ai choisi à dessein des professeurs curieux. La curiosité est un bon instrument pédagogique, elle permet d’avancer. Car il y aura toujours un élève qui te prouvera que la méthode connue de tous ne marche pas sur lui. Il faut alors partir sur des bases différentes, apprendre autrement à l’enfant pour qu’il réussisse.

On veille également à ce que notre enseignement suive les évolutions génétiques des enfants. On ne danse plus aujourd’hui comme l’on dansait il y a vingt ans ! La danse doit s’avoir s’adapter ; la notion d’évolution est à mon sens primordiale ! De cette manière, les gens ne pourront plus dire que la danse classique est dépassée.

RM : Que reste-t-il aujourd’hui de l’enseignement de Marika Besobrasova (nb : disparue en 2010) qui est restée trente-quatre ans à la tête de l’école ?
LM : La passion qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait et qu’elle m’a transmise. Je lui promis de diriger l’école avec cette même passion. Marika écrivait tous ses cours. Nous avons laissé aux enseignants la possibilité d’utiliser ces supports ou d’improviser leurs propres classes.

RM : Quels sont, selon vous, les points forts et les points faibles de l’académie ?
LM : La fusion avec les ballets de Monte-Carlo a été un plus considérable. C’est une évidence d’avoir rassemblé au sein des Ballets de Monte-Carlo une école et une compagnie qui travaillent main dans la main. Nous ne sommes plus seuls car l’Académie bénéficie désormais de la structure solide que Jean-Christophe a mis en place il y a vingt ans. Nous pouvons danser le répertoire de la compagnie et nous bénéficions des moyens techniques de cette dernière lors des spectacles. Le budget de l’école est géré par un administrateur. En outre, il est essentiel pour les enfants de côtoyer les danseurs de la compagnie.

Un autre atout de l’académie est le nombre restreint d’élèves qu’elle accueille. Notre effectif tourne autour de 48 à 50 élèves par an, ce qui équivaut à une moyenne de 7 à 8 élèves par classe. Les professeurs peuvent ainsi se concentrer sur chaque pensionnaire. Je passe personnellement énormément de temps à discuter avec mes élèves. Si nous avions un effectif de 150 élèves, nous ne pourrions pas avoir cette proximité avec eux. L’année dernière, l’école n’a accueilli que 30 élèves car je n’avais pas trouvé assez de candidats prometteurs. Je refuse d’être obligé de remplir l’école juste pour que les effectifs soient pleins.

Un autre atout de l’école est son internat : tout est sur place, ce qui représente un précieux gain de temps pour les élèves.
Le cadre de vie exceptionnel de l’école est également à souligner.

RM : Un mot pour la fin ?
LM : 20 ans et 3 jours après être sorti diplômé de l’école, j’en ai pris la direction. Je souhaite que ce que nous construisons aujourd’hui puisse être transmis un jour. Je veille à ne pas personnaliser l’école, comme avait pu le faire Marika. Obtenir, au quotidien, la même satisfaction que lorsque je dansais est également primordial à mes yeux. Donner du plaisir aux gens est tout aussi essentiel. J’espère, enfin, continuer à avancer avec la même flamme et la même passion au fil des ans.

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Crédits photographiques : Lucas Masala © Max Masala; photos de l’Académie © Académie Princesse Grace

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