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A Lyon, Grigory Sokolov : fortius, fortius, fortius

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Lyon. Auditorium. 22-III-2013. Franz Schubert (1797-1828) : Quatre impromptus D899 (opus 90) ; Trois Klavierstücke D946. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n°29 op.106 « Hammerklavier ». Grigory Sokolov, piano

Au royaume des nuances d’exécution difficile, il y a avant tout le piano. Et lorsqu’est délicat le toucher d’un pianiste, une prodigieuse palette de sons doux nous est donnée à admirer, qu’ils soient feutrés ou blafards, caressants ou menaçants, moelleux ou plaintifs. Pourtant, comment conserver la beauté multiforme des sons lorsque leur intensité devient supérieure ? Par quels artifices expressifs permettre aux forte – dignes d’attention eux aussi – de se déployer avec une poésie renouvelée à chacune de leurs apparitions ? Ces questions, il apparaît que ne se les pose pas, ou du moins, qu’il ne leur a pas encore trouvé de réponse satisfaisante. Comment expliquer sinon ces sonorités abruptes et coupantes, cette manière invariable de marteler et de heurter, qui nivelle tous les passages forts en les portant à des niveaux de décibels à peine supportables ? On pourra penser que le pianiste se laisse entraîner une fois ou deux par l’excitation d’une section plus agitée, mais loin s’en faut : ces forte écrasés et monochromes sont tellement systématiques, qu’on en vient à redouter les crescendo, prophètes d’un malheur imminent, d’implacables tortures qui d’avance terrorisent les tympans.

On s’afflige d’autant plus devant l’exiguïté de cette imagination musicale, que pour la rehausser, Sokolov dispose pourtant d’une technique pianistique hors normes. Ses gestes sont sûrs et précis, son staccato possède mordant et énergie, et quant à son travail d’accentuation, il permet de mettre en relief des détails intéressants de la partition, des lignes cachées, des notes délicieusement dissonantes. Ces qualités font d’ailleurs bon effet dans l’univers beethovenien, dans l’immense Hammerklavier, dont on oublie combien sont redoutables les épisodes virtuoses. Dans la fugue conclusive, l’aspect combinatoire, presque mathématique, de la composition, s’harmonise assez avec ce penchant manifeste de Sokolov pour une musique pure dont l’expressivité tient surtout à l’élan, au mouvement, au flux.

Mais quelle tristesse d’entendre Schubert joué d’une si pauvre manière. Le côté instable, capricieux, élégant d’une musique mimant l’improvisation, se trouve pulvérisé par le jeu de Sokolov : jamais il ne laisse chanter une phrase, la malmenant au contraire, la brusquant, la poussant vers l’avant, attirant bruyamment sur elle l’attention de l’auditeur. Si l’on ajoute à cela des fautes de « prosodie » qui éberluent de la part d’un homme dont la réputation n’est plus à faire (des accents inexplicables, des respirations manquantes, des liaisons ignorées), on obtient par exemple, en guise de troisième Impromptu, un champ de ruines : une succession d’arpèges pesants, sans direction ni structure, ponctués de coups dans le grave – en fait, cinq minutes d’ennui mortel.

Bien entendu, il faudrait ajouter ici que toutes les visions esthétiques se valent, et que Sokolov a présenté la sienne avec une louable constance ; l’on ressort en effet du concert avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose d’expérimental, de pas inintéressant. Cela étant, il faut une bien piètre opinion de ce qu’est un chef-d’œuvre, ou ne pas faire un bien grand cas du génie d’un compositeur, pour s’imaginer que le contresens musical n’existe pas.

Crédit photographique : © Brigitte Hiss

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Lyon. Auditorium. 22-III-2013. Franz Schubert (1797-1828) : Quatre impromptus D899 (opus 90) ; Trois Klavierstücke D946. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n°29 op.106 « Hammerklavier ». Grigory Sokolov, piano

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