Julien Caron, nouveau directeur du Festival de La Chaise-Dieu

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Le Festival de La Chaise-Dieu en est à sa 47ème édition. C’est, en effet, en 1966 qu’a débuté ce qui n’était pas encore un festival mais un concert de… György Cziffra, le père et le fils, accompagnés par l’orchestre Colonne. Au fil des ans, le Festival a grandi sous l’impulsion de Guy Ramona, directeur pendant près de 30 ans. En 2003, Jean-Michel Mathé a pris la suite. Et en 2013, le troisième directeur du Festival a été choisi : Julien Caron. ResMusica l’a rencontré.

 

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« Je souhaite qu’à l’avenir la musique à La Chaise-Dieu puisse dialoguer avec les différents arts »

ResMusica : , vous êtes le nouveau directeur du Festival de La Chaise-Dieu. Faisons connaissance.
: Je suis un jeune homme de 26 ans à qui on a confié ce beau Festival de La Chaise-Dieu qui aura bientôt 50 ans, c’est-à-dire presque le double de mon âge.

Le Festival, c’est évidemment, un des grands rendez-vous de l’été auvergnat et pour moi, c’est un retour aux sources parce que je suis originaire d’Auvergne. J’ai une passion pour ma région d’origine.

Je suis diplômé de Sciences Po Paris en affaires publiques et j’ai fait aussi le Conservatoire de Paris en musicologie. J’ai vraiment essayé d’avoir une double formation à la fois administrative pour ce qui est de la gestion et musicale pour pouvoir parler aux musiciens en musicien.

RM : Quels sont vos goûts musicaux ?
JC : Si je m’en tiens à la musique classique, mes goûts musicaux m’emmènent dans trois directions : d’abord la musique de Jean-Sébastien Bach. Bach a été une grande révélation. D’abord parce que c’est la musique que j’écoutais beaucoup à la maison mais aussi parce que j’ai eu la chance d’avoir au Conservatoire un professeur passionnant, Gilles Cantagrel, qui est l’un des plus grands spécialistes de la musique de Bach et qui m’a non seulement transmis le virus de Bach mais aussi m’a convaincu de me rendre en Saxe en me faisant comprendre qu’on ne pouvait pas saisir la musique de Bach si on ne la remettait pas dans son contexte. Et à la suite des cours de Gilles Cantagrel, j’ai passé plusieurs semaines en Saxe et en Thuringe sur les traces de Bach à Weimar, à Eisenach, à Leipzig. C’était une grande révélation. Et puis deux autres directions : le répertoire romantique pour piano, en particulier les grandes pages de Schumann, de Chopin qui ont structuré mon adolescence et mes années de conservatoire et puis, enfin, une dernière grande direction vers laquelle me porte mes goûts musicaux : la musique française du 20ème siècle notamment Duruflé et Fauré. Lors de mes années d’études à Paris, ç’a été la découverte de Maurice Duruflé. J’étais au lycée Henri IV et, traversant la rue, je suis allé écouter un premier concert à Saint Etienne du Mont, là même où il a été organiste. Et ça fait partie des grandes révélations musicales qui m’ont été donné de vivre.

RM : Comme Jean-Michel Mathé, vous avez débuté comme bénévole dans l’organisation du festival. Un vrai plus ?
JC : Un vrai plus, sans doute… Je suis venu la première fois à La Chaise-Dieu en 2006. J’étais venu écouter un très beau concert qui m’a beaucoup marqué à la fois par le son mais aussi par l’image. C’était un oratorio de Schmelzer, une déploration autour du Christ au tombeau. Une toile de Rubens était projetée dans le cadre de l’abbatiale. J’ai été saisi par la beauté de la musique et du lieu. À la suite de cela, je me suis engagé comme bénévole. J’ai eu, aussi, des fonctions de conseiller musical avec le sur-titrage et autres. Le festival a un peu formé mon oreille musicale et structuré mes goûts pour le répertoire.

Dans le recrutement qui m’a amené à prendre la direction du Festival, il n’y avait pas de prérequis. Le jury ne souhaitait pas spécialement reconduire quelqu’un issu du bénévolat à la direction du Festival. Mais c’est quelque chose qui s’est imposé. Et je crois que c’est la connaissance que j’ai acquise du Festival par le biais du bénévolat qui m’a permis de présenter un projet pour La Chaise-Dieu qui soit en phase avec son histoire, sa réalité, son public. Parce que, quand on est bénévole, il y a une connaissance technique – j’étais dans l’équipe disques – mais il y a aussi ce que j’ai appris par la connaissance du public, une connaissance des attentes des festivaliers et la façon dont les artistes comprennent, apprécient et tirent parti du lieu. Je crois que c’est cela qui a été un vrai plus dans le recrutement.

RM : Une grande part du programme de cette édition 2013 du Festival de La Chaise-Dieu a été élaborée, évidemment, par votre prédécesseur. Quel a été votre apport ?
JC : Sur le plan de l’organisation, cela a été un travail en partie commun parce que, lorsque je suis arrivé en novembre 2012 au Festival, Jean-Michel Mathé avait déjà programmé une grande partie de la saison, à peu près 60 %. Ensuite, on a fait des choix en commun, par exemple faire confiance à nouveau à l’Ensemble Pygmalion pour la Passion selon Saint Jean. On a considéré, ensemble, que ce jeune orchestre, pour lequel La Chaise-Dieu a été une rampe de lancement, méritait qu’on lui confie un grand chef d’œuvre du répertoire sacré. Et puis, il y a une partie de la programmation que j’ai faite seul. J’ai complété par des choix personnels. Parmi les innovations que j’ai essayé d’apporter d’une manière assez éparse, cette année, il y a la proposition d’un moment musique et cinéma autour du film d’Alain Corneau Tous les matins du monde avec un concert de viole de gambe à l’Auditorium suivi de la projection du film. Il y a aussi d’autres choses, par exemple les récitals de piano que j’ai voulu confier à Zhu Xiao-Mei, grande pianiste chinoise, qui est une grande amoureuse de la musique de Bach mais aussi faire confiance à Michaël Levinas pour un concert Beethoven. Voilà quelques exemples de programmes que j’ai moi-même élaborés.

RM : Comment voyez-vous la suite ? Avez-vous envie de changer certaines choses, de proposer d’autres offres musicales ?
JC : Ce qui m’anime au début de cette aventure commune avec La Chaise-Dieu, c’est le sentiment d’une grande chance mais aussi d’un grand défi parce que ce festival arrive à bientôt 50 ans d’histoire et j’ai vraiment voulu (c’était le sens du projet que j’ai présenté pour ce recrutement) mettre le Festival en marche vers son cinquantenaire.

J’ai construit mon projet autour de trois grandes valeurs : tradition, authenticité et ouverture.

D’abord tradition parce que La Chaise-Dieu, c’est un festival qui tire son identité du lieu c’est-à-dire que, notamment par les médias, il était un peu rapporté exclusivement à la musique sacrée et à la musique baroque. C’est vrai que ces deux répertoires ont une place particulière au sein du festival mais ils ne sont pas exclusifs de tout autre. Le premier concert que Cziffra y donne, avec son fils, en 1966, ce sont les Variations symphoniques de Franck et la Danse macabre de Liszt. Ce n’est pas du répertoire sacré. Je souhaite vraiment que La Chaise-Dieu reste un festival généraliste. Et c’est encore plus vrai aujourd’hui dans la mesure où on peut aller du récital pour piano seul jusqu’aux grands effectifs symphoniques et choraux. Par contre, l’identité, elle, se tire du lieu lui-même c’est-à-dire que des œuvres résonnent d’une manière particulière dans l’abbatiale. Il invite à une autre écoute. Il ne s’agit pas seulement de faire de La Chaise-Dieu un festival de la musique sacrée mais de proposer des œuvres qui sonnent de manière différente dans ce lieu. Cette partie tradition, je souhaite aussi la mettre en phase avec les trésors patrimoniaux de l’abbatiale : l’orgue, la danse macabre, le gisant de Clément VI par exemple.

Pour la partie authenticité, mon idée c’est vraiment de faire des concerts des moments privilégiés de rencontre entre le public, les artistes, les répertoires et le lieu. Et ça par le moyen de journées thématiques que je vais essayer de décliner dès l’année 2014 : par exemple, l’an prochain, autour de Jean-Philippe Rameau dont on fêtera le 250ème anniversaire de la mort. Essayer de proposer aux festivaliers un parcours d’écoute et plus seulement un choix entre différentes propositions. Un parcours qui allie des conférences, des concerts gratuits et les concerts en l’abbatiale autour de fils rouges communs.

Et puis, dernière chose, je souhaite que la musique à La Chaise-Dieu puisse dialoguer avec les différents arts. Elle doit dialoguer avec la littérature, elle peut dialoguer avec le cinéma. Je souhaite aussi qu’à l’avenir, elle dialogue avec la danse. Faire de cette abbaye un lieu de dialogue entre les arts autour de la musique classique. Et puis l’ouverture à tous les publics, notamment au public jeune. La Chaise-Dieu va bientôt fêter ses 50 ans. Le festival a un public fidèle mais il a un public qu’il faut renouveler. C’est la raison pour laquelle j’ai pris l’engagement de doubler la part du public âgé de moins de 50 ans d’ici 2016.

RM : L’âge moyen des spectateurs est élevé. Comment, sans négliger les seniors, attirer les jeunes vers la musique ?
JC : Pour moi, à La Chaise-Dieu, les jeunes ce sont les moins de 50 ans. Dans ce public, il y a trois catégories : les étudiants, les jeunes actifs et les familles. Je pense qu’il faut essayer de décliner des propositions qui soient adaptées à chacune de ces tranches d’âge et à leurs préoccupations. On peut imaginer des concerts accessibles en famille. Cette année, un concert de musique de chambre s’appelle Schumann en famille. Je l’ai intitulé ainsi parce qu’on y joue du Clara et du Robert Schumann mais aussi parce que j’ai pensé que ce concert pouvait être l’exemple d’un concert accessible en famille.

RM : Le marché de la musique classique est malade… Les causes en sont nombreuses. Quel est votre regard sur cette situation ?
JC : Je crois que la musique classique a encore beaucoup de chemin devant elle. Et elle a à proposer une image toujours attrayante auprès du public. La musique classique, et notamment certains festivals d’été qui sont considérés par certains comme des rendez-vous mondains avant d’être des rendez-vous festifs, sont peut-être un peu délaissés par une partie du public. Je crois qu’il faut revenir au cœur de ce qu’est un festival : le festival, c’est la fête. Lorsque Berlioz parle de festival, puisque c’est le premier à avoir employé le mot festival dans sa correspondance, c’est d’abord pour reprendre ses mots, une orgie de musique, c’est-à-dire un trop plein, un débordement. Il faut que les festivals restent quelque chose de festif. Il faut que l’on offre aux festivaliers plus que ce qu’ils veulent entendre pour qu’ils fassent leur choix. Les festivals sont un bon moyen, et c’est notre rôle dans cette crise de la musique classique, d’essayer de rendre attrayante la musique par l’évènement qui lui est associé.

RM : Les Conservatoires français, en particulier les CNSM de Paris et Lyon, forment d’excellents artistes. D’autres musiciens empruntent d’autres chemins. La génération actuelle est riche de talents. Le rôle des festivals est important sur le marché du travail de la Musique. Un bel exemple pour La Chaise-Dieu est Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion. Comment voyez-vous cet aspect promotionnel des jeunes talents ?
JC : C’est un aspect que je connais très bien. En passant de l’autre côté de la rampe, je suis submergé de propositions artistiques. Certaines émanent de musiciens qui étaient, il y a encore quelques mois, mes camarades au conservatoire. La génération de Raphaël Pichon, c’est ma génération de musiciens. Je vois ces musiciens accéder, pour certains à un niveau national voir international et je pense que, à ce titre, le Festival de La Chaise-Dieu a un rôle à jouer en matière de rampe de lancement. La chance que le Festival peut offrir à certains, c’est leur permettre d’accéder à la vitesse supérieure. J’aime bien cette image de rampe de lancement. On peut catalyser la carrière de certains musiciens. C’est là tout mon rôle de sélection et de suivi des artistes en les accompagnants vers certains répertoires auxquels ils n’auraient pas forcément pensé seuls, en leur permettant de franchir une étape dans leur carrière musicale. Et je pense que certains ensembles, notamment l’Ensemble Aedes de Mathieu Romano qu’on a entendu, l’année dernière, à Ambert dans une magnifique messe à double chœur de Frank Martin et des motets de Poulenc sont des musiciens qui, pour moi, ont marqué le festival et on se doit de les accompagner sur plusieurs années pour, justement, leur permettre à un niveau de rang national et international.

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