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Valentina Lisitsa, la pianiste 2.0

Valentina Lisitsa - (c) Valentina Lisitsa est la pianiste la plus populaire sur YouTube, avec plus de 200 vidéos regardées 60 millions de fois, et 100.000 abonnés à sa chaîne. Un tel succès soulève inévitablement un certain nombre de questions: quelle est la recette d’une telle popularité? Ce succès est-il seulement virtuel ou débouche-t-il sur des concerts? a-t-il tort quand il annule un concert et rejette les torts sur YouTube ? Peut-on construire sa carrière sur la musique gratuite? ResMusica a rencontré quand elle était à Paris cet été, et elle a répondu à ces questions – et quelques autres – avec une franchise et une candeur qui sont généralement l’apanage des musiciens de plus de 70 ans.

« Je ne compte pas mon temps, je n’ai pas de vie privée. »

ResMusica : Universal France vous présente comme  » la pianiste 2.0″ , ce qui signifie une pianiste qui interagit avec son public . Cela vous plaît ?

: J’ai vu ça! L’équipe londonienne m’a promue comme « le Justin Bieber de la musique classique » . Ca m’a d’abord amusée, puis ça m’a horrifiée. Nous avons peut-être la même carrière, est-ce qu’ils attendent de moi de porter un singe ?  » Pianiste 2.0″ est beaucoup mieux !

RM : Combien d’institutions musicales comprennent ce que cela signifie d’interagir en ligne avec son public ?

VL : Elles apprennent avec moi en fait. Par exemple, il y avait mon concert au Royal Albert Hall en Juin 2012: le producteur était honnête, il ne se souciait pas du tout de mon jeu, il voulait juste sortir l’album immédiatement après le concert sur ​​iTunes. Nous avons organisé un vote avant le concert, afin que le public puisse voter pour la musique qu’il voulait entendre. J’ai choisi les œuvres à partir de ma liste de vidéos sur YouTube. Ça s’est avéré être un problème pour iTunes! C’était la première fois qu’ils faisaient une publication immédiate d’après-concert pour la musique classique, et ils avaient besoin de connaître à l’avance les œuvres que je jouerais ce soir-là, les titres, la durée. Nous ne pouvions pas leur donner cette information à l’avance, parce que nous devions attendre le résultat du vote. Ça a été un apprentissage pour tout le monde.

RM : Vous demandez régulièrement à votre public de voter pour les œuvres qu’ils veulent écouter pendant le concert. Comment vous est venue cette idée ?

VL : La vraie première fois, c’était au Royal Albert Hall. Et c’était aussi mes débuts à Londres, avec 5000 personnes qui me connaissaient à partir de YouTube, venant de différents pays dans cette salle excessivement grande, et des centaines de milliers de personnes qui regardaient sur YouTube. Le Royal Albert Hall n’a pas eu de problème avec l’organisation du vote parce qu’ils accueillent différents types de musique.

RM : D’autres salles de concert ont des difficultés à organiser un vote ? Quel est le problème ?

VL : Dans la musique classique c’est tellement conservateur, ils veulent savoir les programmes à l’avance. Je veux proposer au public de choisir. Dans une ambiance de club [Valentina Lisitsa a joué au Batofar à Paris le 26 Juin dernier], ce n’est pas un problème. À la Philharmonie de Berlin, je voulais proposer deux programmes, mais ils n’ont pas pu parvenir à offrir ce choix sur leur site web. Au Rheingau Musik Festival de cet été, ils ont dit qu’ils savaient comment organiser le vote, mais ils demandent aux gens d’envoyer des cartes postales. Pourquoi des cartes postales ? Pourquoi ne pas envoyer des pigeons voyageurs?

RM : Donc, vous êtes la « pianiste 2.0 », et vos vidéos ont été visionnées 60 millions de fois sur YouTube. Comment échangez-vous avec vos fans ?

VL : Je le fais moi-même, je n’ai personne pour gérer ma communauté. Je ne compte pas mon temps, je n’ai pas de vie privée. J’ai une webcam sur Lifestream, où vous pourrez me voir répéter. Tout le monde peut voir à quel point ce travail est exigeant. « Vous n’avez pas à faire tout ça » me disent les gens, mais j’ai un engagement vis-à-vis de mes fans. Je ne m’attendais pas à ce succès.

RM : Avez-vous toujours été comme ça? Ce niveau élevé d’interaction avec le public est-il naturel pour vous ?

VL : C’est quelque chose que j’ai acquis par moi-même. Quand j’étais jeune, j’étais très timide, à l’école j’étais muette. J’ai surmonté l’obstacle, et puis c’est devenu facile.

RM : A Essen il y a quelques mois, a interrompu un concert à cause de quelqu’un dans le public qui le filmait. « Et maintenant, je suis sur YouTube » , a-t-il lâché. Que pensez-vous de son attitude ?

VL : Je me sens obligée de sourire. Zimerman est un artiste fantastique, j’ai une énorme admiration pour lui, mais il doit admettre qu’il a un problème. Glenn Gould a réussi en étant solitaire, il n’y a rien de mal à cela. Lorsque vous ne pouvez pas vous concentrer pour trouver la magie de la création, lorsque vous essayez d’être en communication avec Dieu, et que vous n’y arrivez pas, c’est comme quand vous n’arrivez pas à vous endormir et que le moindre bruit vous dérange. Il a reproché à cette personne son propre problème de concentration. Il dit que YouTube tue la musique classique et son équipe fait retirer les vidéos de lui de YouTube, mais ses enregistrements officiels sont sur YouTube. Blâmer YouTube est une stratégie de communication, et cette histoire est une catastrophe parce que le public était innocent et a été puni à cause d’une seule personne.

RM : Qu’est-ce qui fait que YouTube est un bon moyen de développer votre carrière ?

VL : Ma vie est concentrée sur la musique pour les gens, et YouTube me permet de trouver mon public. C’est la démocratisation de la musique. Les grandes villes comme Paris sont gâtées avec un large choix de concerts, mais les pays en développement devaient attendre deux ans avant qu’un CD y soit diffusé, la musique était inaccessible. J’ai des visiteurs de l’Inde, du Brésil, même d’Iran un pays où je n’irai pas. C’est contagieux. Je ne fais pas tout ça pour ma carrière, ce sont des choses qu’on doit faire pour la musique.

RM : Certaines personnes semblent être jalouses de l’évolution de votre carrière grâce à internet, comment ressentez-vous cela ?

VL : Le milieu musical est envieux, j’ai senti de la résistance dès le début. Quand ils ont commencé à réaliser il y a 3 ou 4 ans ce que je réalisais, ils ont essayé de réagir par le mépris. Encore récemment un commentaire était que je n’étais pas capable de jouer en live. Le concert au Royal Albert Hall a été le moment de vérité.

RM : Ce concert a été très important pour vous…

VL: C’était le 19 Juin 2012 et c’était le jour de naissance de ma troisième vie. Ma première vie était en Ukraine, ma deuxième a commencé quand j’ai obtenu la citoyenneté américaine.

RM : Quels seraient vos conseils pour les jeunes qui veulent devenir des musiciens professionnels ?

VL : Il faut aimer tellement la musique que vous ne pouvez pas ne pas le partager avec le public. Si pour vous la musique c’est ça, le moyen le plus rapide pour votre carrière est de jouer pour les gens , pour la famille, jouer dehors, jouer par vous-même. L’autre côté de la médaille, c’est que vous ne devriez pas essayer de plaire.

RM : Dans une interview que vous avez donnée à ResMusica en 2009, vous disiez que le meilleur conseil que vous pouviez donner était de jouer Rachmaninov tout en écoutant ses enregistrements, comme un karaoké. Diriez-vous cela encore aujourd’hui ?

VL : Oui, et pas seulement pour Rachmaninov. Choisissez votre pianiste préféré, c’est un cours gratuit! Il n’y a aucun risque de perdre votre personnalité car à un certain moment vous mettrez les enregistrements de côté.

RM : Vous êtes dangereuse pour les professionnels de l’enseignement !

VL : Pas nécessairement, il n’y a pas de frontière pour la musique libre de droits. A Belém au Brésil, il y a une école pour les enfants pauvres. L’enseignante n’est jamais allée au conservatoire, et les enfants jouent du piano sur une table. Vous pouvez aussi voir sur YouTube un orchestre d’objets de récupération, c’est amusant !

RM : En tant que femme blonde ukrainienne, avez-vous eu à faire face au sexisme ?

VL : C’était mon problème n°2. J’ai été traitée comme un pianiste russe magnifique et pour jouer des concerts après les épreuves j’ai dû me battre contre les tenues sexy, pour refuser les robes somptueuses et les coiffures sophistiquées. Je suis connue pour m’habiller horriblement !

RM : Que pensez-vous de Ioula Tymochenko, l’ancien Premier ministre aujourd’hui en prison ?

VL : Je suis sûr qu’elle est coupable de quelque chose, et elle est persécutée en même temps. Elle a des origines très humbles dans une société très patriarcale et conservatrice, j’ai une certaine admiration pour elle.

RM : Avez-vous l’intention de revenir en Ukraine pour jouer dans votre pays natal ?

VL : Personne n’est prophète en son pays, les gens en Ukraine sont envieux des personnes qui s’en sont échappés. Je suis partie en 1997 et le pays est comme une autre planète maintenant. Je n’ai jamais étudié à Moscou, mais c’est là où se trouve ma patrie musicale. Je ne cherche pas à revenir pour un concert triomphal en Ukraine, mais je voudrais y donner des concerts.

Crédits photographiques : © Decca

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