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Valentina Lisitsa, pianiste

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Les publics de la Philharmonie du Luxembourg et de la Salle Pleyel se souviennent probablement encore du concert de musique de chambre donné par Valentina Lisitsa et Hilary Hahn en février 2008. La plupart était venu pour entendre la violoniste américaine. Tous sont repartis éblouis par les 100 minutes d’intense musique et la prestation éblouissante d’une pianiste encore inconnue en France, n’hésitant pas à donner en bis la Campanella ! Depuis, la carrière européenne de la pianiste américaine a pris son envol. C’est dans les studios d’Abbey Road où elle enregistre son prochain disque avec le LSO et Michael Francis, que Valentina Lisitsa a accordé à ResMusica ce riche entretien. Nous y découvrons une personnalité charismatique hors du commun, à l’image de ce qu’elle est sur scène.

Notre dossier : Art du clavier

 

« Le meilleur conseil que je puisse donner aux jeunes pianistes, c’est de mettre des écouteurs avec les enregistrements de Rachmaninov et d’essayer de jouer en même temps, comme si c’était un karaoké. »

ResMusica : Vos origines sont ukrainiennes et vous êtes aujourd’hui citoyenne américaine. Qu’est-ce qui a motivé votre départ pour les Etats- Unis ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ? 
 : Ma décision de partir a été très rapide. Il n’y eu aucune réflexion approfondie. J’ai simplement pris le premier chemin qui s’ouvrait pour m’enfuir. Si mon Alexei [NDLR : Alexei Kuznetsoff] et moi n’avions pas gagné le 1er Prix du Concours international de duo de piano Murray Dranoff, nous avions d’autres projets de concours notamment en Italie. C’était à Paris pour de la musique de chambre d’Albert Roussel que j’ai été autorisée à me présenter pour la première fois à un concours étranger. J’y suis allée avec un violoniste et un agent du KGB «préalablement requis». Il devait récupérer notre gain et s’assurer que nous ne partirions pas avec ! Une chouette époque !!! Même avec les quelques 1 000$ qui restaient du «Murray Dranoff», nous avons pu financer notre voyage. Après notre victoire, nous avons été invités à rester et étudier là- bas. C’est ainsi que tout a démarré ! Je n’avais alors pas du tout de carrière en Ukraine. J’avais la réputation d’une fille aux goûts musicaux douteux et à la technique très étrange. Je me suis souvent demandé pourquoi il en était ainsi. J’ai peut- être la réponse… Le professeur (très respecté dans le cercle académique) avec qui j’ai travaillé pendant 15 ans m’a souvent répété qu’il n’y avait aucun intérêt à enseigner aux femmes. Elles se marient toutes, partent et s’en vont laver les sous- vêtements de leur mari jusqu’à la fin de leur vie. Je me souviens de m’être juré de ne jamais le faire pour mon futur mari. Sur une note plus sérieuse… On encourageait et gardait ainsi la séparation entre les rôles des sexes. Qu’un garçon veuille jouer les pièces imposantes et virtuoses de Liszt, c’est très naturel et on s’attendait pleinement à ce que sa délicatesse dans le jeu gagne plus tard en maturité. En revanche, on s’attendait à ce que les filles ne jouent que des pièces féminines. J’étais amoureuse des œuvres de Liszt, Beethoven, Prokofiev, Chostakovitch…Toutes monumentales et substantielles! J’étais constamment en conflit avec mon professeur : s’il me suggérait de prendre une petite sonate de Schubert, je revenais avec une autre, plus conséquente ! Une fois aux Etats-Unis, je me suis heurtée aux mêmes difficultés. Mon premier contrat avec une maison de disque, Audiofon, a entraîné une autre série de conflits. Je voulais enregistrer la Sonate en si de Liszt et la Sonate n°7 de Prokoviev. On voulait me forcer à faire les Pièces lyriques de Grieg, ce que j’ai refusé. De même, cela m’aura pris huit ans de collaboration avec un orchestre pour qu’il me laisse jouer le Concerto n°2 de Brahms. Quelque part, ces œuvres semblent réservées aux «poids lourds» !

RM : Votre jeu s’adapte à tous les compositeurs et vous ne vous privez pas de jouer des genres très différents. Compte- tenu de l’étendue de votre répertoire, votre «philosophie» n’est- elle pas d’aborder le plus d’œuvres possible avant la fin de votre carrière ?
VL : Avant toute chose, j’espère à la fin simplement «m’effondrer et mourir sur scène» ! Je n’ai pas l’intention de prendre de retraite, de dire à un moment donné que j’arrête de tourner ou que je vais enseigner. La scène, c’est ma vie ! Je compte littéralement les jours entre chaque concert. Entre deux dates, je ne fais qu’attendre et répéter. Je joue effectivement de nombreux compositeurs – classiques, romantiques et modernes. Mon prochain projet est d’enregistrer tous les concertos de Rachmaninov et sur un autre disque, des pièces solo dont sa Sonate n°1 et ses Moments Musicaux. Lors de la même session prévue en décembre, j’aurai deux jours pour faire la Hammerklavier, la Clair de lune, les Adieux et l’opus 10 n°3 de Beethoven. Cela peut sembler bizarre comme juxtaposition mais pour moi, il ne s’agit pas de style mais ce qui compte c’est de savoir comment je suis connectée aux pièces et aux compositeurs. Je ne cherche pas à être extravagante, à faire quelque chose de spécial pour qu’on sache que c’est moi, ni même à prendre le pas sur l’auteur et être délibérément différente. Ce que je recherche, ce sont les œuvres où je peux dire quelque chose de bien fondé même si les critiques ou les auditeurs peuvent ne pas adhérer. Heureusement, il n’y a pas de vérité absolue en Art et l’Art en lui-même est un monde imaginaire, une distorsion de la vie. La différence est un peu la même entre une peinture et un instantané, un film et un documentaire et même un cd et un vinyle… La distorsion, c’est ce qui nous fait réagir en tant qu’humain, nous enthousiasme et nous attire. Il existe plein de morceaux pour lesquels je ne suis pas encore convaincue d’être pertinente. Cela prendra quelques années mais une fois la période de Beethoven passée, j’aimerais probablement enregistrer beaucoup de Schumann. Avant cela, du Chopin et bien sûr une bonne dose de Liszt. J’adorerais aussi jouer plus de Brahms – son Concerto n°2 est mon œuvre préférée d’entre toutes et si je devais n’en jouer plus qu’une seule, ce serait celle-ci.

RM : Avez- vous déjà commencé à apprendre ces œuvres ? Comment procédez- vous face à une nouvelle partition ? 
VL : Il ne s’agit pas d’apprendre les notes : là, c’est facile! Si on prend le cas de Rachmaninov, beaucoup de personnes traitent sa musique de très accessible, populaire mais aussi d’une faible valeur musicale. Le principal reproche réside dans le trop grand nombre de notes mais le problème est qu’on ne s’en aperçoit pas si on écoute ses concerts ! Elles passent inaperçues car il prenait des tempos de folie. Apprendre un morceau passe par un étrange processus : le texte est appris puis il doit passer par votre cerveau et parvenir jusqu’à votre cœur. L’étape suivante ressemble un peu à un film de science fiction. La partition, jusque là pourtant «morte», subit une métamorphose : elle sort soudain vivante de votre être avec sa propre vie. On entre dans des espaces tri- dimensionnels. Le temps, les tempi deviennent «élastiques» à l’infini (presque comme la théorie de la relativité). Les mélodies elles-mêmes se détachent et se dotent d’une faculté de lévitation… Ce n’est pas littéralement ce qu’on observe en musique. Ce qui en résulte est totalement différent, d’une manière vraiment effrayante. Prenons l’exemple de la Sonate n°1 de Rachmaninov. J’en suis tombée amoureuse mais il m’a fallu du temps pour même commencer à la comprendre. Je recevais des courriels de nombreux fans me disant que je devais absolument l’apprendre ! Après quelques écoutes, un regard sur la partition, cela ne me semblait pas une œuvre si géniale : trop longue, beaucoup trop de notes ! Je réagissais comme n’importe quelle personne, au bord de l’océan, touchant l’eau avec un orteil. Cela m’a semblé froid, mouillé et sans charme. J’ai alors pris une grande respiration et décidé de plonger plus en profondeur dans cette «mer de musique». D’en bas, j’ai vu les choses différemment. Cette musique est incroyablement belle mais elle n’est pas jouée en tant que telle car même sur mes disques de référence, je n’entends encore et toujours que des notes ! Plus vous en jouez, plus cela sera apprécié. Mais ici, leur importance réside dans leur aspect «transcendant». Dans l’écriture impressionniste de Debussy, on ne comptera pas leur nombre car cette musique repose sur les sonorités crées. Mais chez Rachmaninov, on peut obtenir des sonorités magnifiques et on saura, sans se tromper que c’est lui, juste pour une seule note. Dans cette sonate, une courte phrase peut facilement couvrir quatre pages remplies de notes. Et ce qui est incroyable si on regarde la partition, c’est le grand décalage entre ce qu’on voit et ce qu’on entend. Difficile à croire d’autant que le texte est figé et la musique vivante !

RM : Vous semblez aimer «mariner» dans l’univers des compositeurs. Est- ce aussi le cas avec Rachmaninov ?
VL : Effectivement, cela peut aider. Croyez- le ou non, je ne voulais même pas jouer sa musique lorsque je vivais en Ukraine. Cela me semblait trop sentimental et «populaire». Bien entendu, Hollywood lui a causé beaucoup de tort. Si vous jouez le Concerto n°2, dès que vous arrivez au mouvement lent du final, toutes les dames du 3e âge du public se mettent à fredonner car pour elles, c’est une chanson d’amour de film. Et puis, il y a eu Shine. Quel tort cela a fait à son Concerto n°3 ! Jusqu’à ce que le public oublie l’histoire et commence à écouter avec leur cœur, l’œuvre en a immensément pâti. Et puis, pourquoi tout le monde déteste le Concerto n°4 ? Aucun film n’en a repris les mélodies et puis, aucune n’est valable ! Honnêtement, j’ai été le témoin de plus d’un critique musical qui réagisse ainsi : ils tournent autour et «poignardent» dans le dos un Rachmaninov sans défenses, l’accusant d’être trop populaire, du genre «Hollywood à la rencontre du Doctor Jivago», dans un style trop «matriochkas». Mais tout cela dépend beaucoup de comment vous le jouez! J’ai eu parfois la malchance d’allumer la radio de la voiture et tout en écoutant un pianiste (dont le nom n’était pas cité) faire des bulles de savon sur le clavier, de penser «qui est ce terrible compositeur qui ose écrire à la Rachmaninov ?» Je ne connaissais pas bien le mouvement lent du Concerto n°1 dont il s’agissait alors ! Et pourtant, il n’y a rien de mieux que les seize premières mesures interprétées par le Maître lui-même. Que ce soit un mauvais enregistrement avec des parasites et une mauvaise résolution n’a aucune importance : rien n’est aussi beau que cela.

RM : Revenons à votre actualité avec ces enregistrements des concertos de Rachmaninov. Est-ce que c’était évident pour vous de faire l’intégrale ? Qui a eu la plus grande influence sur votre propre version ? 
VL : Oui, je voulais tous les faire. Ce qui est merveilleux ici, c’est qu’ils sont tellement différents les uns des autres et d’une variété incroyable. Le premier et son côté authentique, direct est magnifique de fraîcheur, d’innocence. C’est le seul qui ait été écrit avant les évènements désastreux de sa vie qui ont conduit à sa dépression. Le deuxième est du «classique» Rachmaninov, un peu sévère et en retenue. Le troisième, très douloureux, déborde émotionnellement et le quatrième, austère et quelque peu d’une vieillesse cynique, d’une certaine façon aussi moderne voire plus que Prokofiev. Je n’aurais pas entrepris un tel projet il y a cinq ou dix ans mais maintenant, c’est le bon moment car je les ai tous joués et j’ai vécu avec eux. A ce jour, je ne pense pas que mon interprétation évolue radicalement et que j’aurai honte de ce que j’ai fait. Si vous me demandez qui est en tête de liste de mes pianistes préférés, sans hésiter Rachmaninov. Nous avons tellement de chance d’avoir des enregistrements dont il est le soliste ! J’ai beaucoup de mal à écouter les pianistes actuels qui se débarrassent d’une tradition émanant du compositeur lui-même. Récemment, j’ai eu l’opportunité de jouer sa musique avec un des orchestres russes de renom. Cela s’est révélé être une expérience douloureuse. J’ai à peine pu m’empêcher de demander au chef quelle était la partie notée Prestissimo qu’il ne comprenait pas. Ils voulaient l’interpréter dans le style Russe typique ou mieux «stéréotypé» : lent et lourd. On disserte sur le style à adopter, sur tel ou tel trille chez Mozart ou Beethoven sans avoir d’enregistrements à ce sujet. Nous avons ici un compositeur qui a enregistré tous ses concertos et personne n’y prête la moindre attention. De nombreux jeunes m’écrivent pour me demander des conseils. Le meilleur que je puisse leur donner, c’est de mettre des écouteurs et d’essayer de jouer en même temps, comme si c’était un karaoké. Si vous ne faites qu’écouter, vous êtes passif mais si vous tentez de faire correspondre le phrasé, le rythme, les dégradés de nuances en même temps, vous faites des comparaisons avec ce que dit le compositeur. Instinctivement vous apprenez tellement ! C’est incroyable, car c’est Rachmaninov lui-même qui vous donne une leçon gratuite ! En général, les enregistrements contemporains ont tendance à me décevoir. Je me limite à mes vieilles performances préférées sans chercher différentes versions ni même à copier quoi que ce soit. Comme dans l’esprit du jazz, je cherche à attraper la petite flamme qui s’élève. Rachmaninov est tout simplement un géant. Certains aspects de son style de jeu sont aussi précieux que dans Bach ou Mozart par exemple. En fait, nous sommes tous gâtés avec la qualité actuelle de son et beaucoup de monde réagit au mauvais son – du bruit audible en surface-, au fait que les orchestres ne jouent pas ensemble. Les jeunes musiciens ne comprennent pas les vieux enregistrements car ils ne regardent pas au-delà. Quand j’étais enfant, notre professeur d’histoire de la musique nous avait apporté plusieurs enregistrements du fameux Prélude en sol mineur de Rachmaninov. Celui-ci jouait l’une des versions, deux autres étaient de Richter et Rubinstein. Nous devions essayer de trouver les correspondances. Imaginez les immenses mains de Rachmaninov, cela devait être une masse sur le clavier. Le jeu léger et élégant, un brin féminin, devait probablement être Rubinstein. Nous avons tout fait faux car lorsque Richter écrasait le piano, nous pensions qu’il s’agissait de Rachmaninov. En réalité, sa façon de jouer était aristocratique. C’était clair et non pas comme le cliché qui en est fait ! A essayer de jouer «à la Russe», beaucoup de pianistes démolissent le piano avec, espérons-le, quelques cordes cassées pour un meilleur effet ! Pour faire bonne mesure, il faut aussi transpirer pour montrer à quel point c’est difficile ! (rires) Et il n’y a même pas de tempo rapide, à la place, ils essayent de mettre le plus de poids possible comme si nous étions emmitouflés dans nos vêtements pour un hiver rigoureux.

RM: L’année prochaine, vous allez jouer le «Concerto n°5» de Rachmaninov ? Un mot sur ce projet? La transcription du morceau d’origine a été assez critiquée…
VL : A vrai dire, je n’aurais jamais accepté de le faire de façon volontaire. En mai prochain, je vais faire mes débuts avec l’Orchestre Symphonique de Rotterdam. La condition était de choisir un morceau vraiment inhabituel (l’orchestre propose une catégorie spéciale d’abonnement avec un répertoire hors des sentiers battus). Ils tenaient à ce que je joue ce soi-disant Concerto n°5 qui est en fait une transcription pour piano et orchestre de la Symphonie n°2. Elle a été réalisée par Alexander Warenberg, pianiste et compositeur, résident de Rotterdam. Je crois que c’est à cause de cette connexion que l’orchestre voulait le programmer. Je me suis dit «En quoi cela peut- il être mauvais puisqu’elle reprend la Symphonie n°2 ?» Je n’ai même pas commencé à le travailler donc à ce stade, je ne peux pas vraiment juger de sa valeur… J’avais beaucoup de doutes pour la Sonate n°1, c’est aujourd’hui une de mes œuvres préférées. Espérons qu’il se produise la même chose avec le Concerto n°5.

RM : Les pièces virtuoses rarement jouées ne semblent pas vous poser de problèmes. Comment travaillez- vous la technique ? 
VL : C’est banal à dire mais la partie technique devient vraiment aisée si vous savez ce que vous voulez faire musicalement. Cela peut devenir insupportable si vous essayez juste de la dépasser. On oublie facilement que les notes sont là pour exprimer quelque chose et le compositeur n’a même pas pensé à ce que nous autres, «pauvres musiciens», allions faire. L’ouverture de la Hammerklavier en est un exemple probant. Si le pianiste triche et réalise avec les deux mains ces «sauts» incroyablement éloignés, tout est perdu! Il vaut mieux ne pas jouer le reste de quelques 40 minutes ! Techniquement parlant, le fait de jouer ceci séparément ne vous donnera jamais un timing correct entre les deux accords. Musicalement- c’est faire acte de foi, un pas que vous devez faire comme en sautant d’un avion avec un parachute avec la confiance qu’il va s’ouvrir plus tard. L’incroyable sentiment de libération et d’abandon est le même lorsque vous approchez les premières notes de cette sonate. Ceci dit, je n’ai jamais aimé la technique et je n’ai jamais travaillé mes gammes, mes arpèges… Lorsque j’étais à cette spéciale Ecole de Musique, nous devions passer des examens techniques et jouer un éventail complexe de gammes et d’arpèges. J’étais entre «recalée» et «tout juste reçue» car je n’ai jamais pu apprendre correctement les doigtés ! C’était tellement éloigné de la réalité. En comparaison aux arpèges, les légères Etudes de Czerny étaient déjà une vraie avancée! Voici ma comparaison pour d’autres études de niveau supérieur : celles (difficiles) de Chopin et de Liszt par exemple. J’ai joué et enregistré celles de Chopin. J’ai tellement de questions d’étudiants concernant la façon de jouer les plus typiques, opus 10 n° 4 ou opus 10 n°2 et ce qu’ils doivent faire lorsque leurs mains sont très fatiguées au bout de dix mesures. J’essaye de rester polie mais la tentation est de leur dire d’arrêter sur le champ! Elles ne sont pas bien pour les mains. On ne peut pas dépasser la douleur et les crampes par la seule force de la volonté. Ce sont des exercices pour votre esprit, pas pour vos muscles. J’ai été quelque part bénie de les avoir apprises une fois adulte car j’avais les «clefs» pour les ouvrir. Pour un jeune qui veut juste apprendre la technique, ce n’est pas vraiment bon de partir de là ! En revanche, Liszt est à mon avis excellent ! C’est toujours pianistiquement très bien écrit et il vous donne des indices sur la façon dont cela devrait être exécuté. Tout peut être pris séparément, presque disséqué. Prenons la Campanella. Il y a des énormes sauts mais ce sont en fait des notes seules jouées à différents endroits du clavier. Rien n’est difficile. Enfant, j’ai joué beaucoup de Liszt, probablement vers dix, onze ans à l’époque où je lisais Guerre et Paix de Tolstoï. J’adore sa musique, pour différentes raisons et c’est toujours le cas. C’est passionnant, facile à comprendre et très romantique. Son écriture est très bénéfique pour la main et vous avez un lien émotionnel qui fait oublier les difficultés.

RM : Vous interprétez des œuvres magnifiques qui semblent être de nos jours oubliées par les pianistes comme le Concerto n°2 de Saint-Saëns.
VL : Il a été populaire à un moment donné. Il y a des modes en musique, certaines pièces restent indémodables comme une «petite robe noire» et cela varie pour d’autres. C’était tellement étrange de faire mes débuts au Musikverein avec ce concerto là. Venir pour la toute première fois dans ce temple magnifique de musique avec une œuvre et un compositeur que je n’avais jamais abordés. J’adore son œuvre et récemment, j’ai acheté une retranscription pour piano écrite par Bizet intégrant les parties pour orchestre. Cela va être amusant car je joue ce concerto en novembre et immédiatement après, j’apprendrai ces parties d’orchestre afin de les jouer en solo. Cela me permettra de le jouer aussi souvent que je le souhaite sans avoir à me soucier d’un orchestre. Aux Etats-Unis, il y a aussi ce compositeur du XIXe siècle, Mac Dowell. Il a écrit de nombreux concertos dont le n°2 qui était pendant longtemps une des pièces les plus populaires. Par la suite, elle a soudainement disparu ! On m’a demandé de l’interpréter et j’étais surprise de voir que de nombreux grands concertistes l’avaient programmée il y a longtemps et par la suite délaissée. J’espère pouvoir l’enregistrer un jour car cela en vaut la peine.

RM : Est- il possible que vous refusiez un concert en raison du répertoire ? 
VL : Non, j’évite vraiment de le faire. Ainsi, dans mes «bagages», j’ai stocké une liste de plus de quarante concertos. Je ne veux pas avoir la réputation d’une pianiste «omnivore» et dans un futur proche, je vais probablement réduire la liste… en plaisantant, j’ai suggéré à mon agent que plutôt que d’avoir une liste de répertoire par ordre alphabétique, je devrais arranger l’ensemble dans l’ordre suivant. En numéro 1, les concertos pour les lesquels je donnerai de l’argent pour jouer (on retrouve ici les Rachmaninov, Brahms, etc…) en 2, ceux pour lesquels je jouerai gratuitement, en 3, pour un petit cachet, en 4, pour un gros cachet et en dernière position, ceux que je ne jouerai pas pour tout l’or du monde (et je ne dirai pas lesquels…) Mon agent a aimé l’idée mais ce n’est pas encore mis en pratique ! Je ne sais pas si les orchestres comprendront mon sens de l’humour ! Un orchestre a tout récemment approché mon agent pour m’engager pour le n°2 de Brahms et à cette offre, j’ai répondu qu’ils demandaient un peu trop d’argent mais que je paierai… Je ne suis pas certaine que tout le monde ait compris ma plaisanterie ! A la place, je vais jouer le Concerto n°1 de Tchaïkovski. La seule fois où j’ai refusé, c’était à São Paulo au Brésil. Une fois, ils m’ont demandé de préparer deux concertos tchèques. Je crois que c’était Martinů et Dvořák. J’étais supposée jouer avec un chef tchèque très estimé. Le fait que le maestro soit tchèque ne me semblait pas être une justification suffisante pour avoir à apprendre deux pièces que j’allais probablement ne plus jamais jouer. J’ai dit non et à la place, nous avons fini par jouer le Concerto n°1 de Rachmaninov pour le plus grand bonheur du public.

RM : Quels liens entretenez- vous avec la musique contemporaine ? 
VL : Je n’ai joué qu’une fois un compositeur vivant. Il s’agit de Ballade pour piano et orchestre par l’américain Byron Adams. Cela m’a été imposé par notre ami mutuel qui dirige un orchestre. Au début, j’ai accepté puis j’ai eu de grands doutes et la tentation de trouver une excuse pour annuler ! Par la suite, j’ai vraiment adoré le concerto ainsi que l’intégralité de cette expérience ! Il se trouve que je reçois beaucoup de courriels de compositeurs. Je suis terriblement ennuyée car je comprends qu’ils doivent promouvoir leur musique mais souvent en voyage, avec notre petit téléphone portable, on paye quelque chose comme 15$ par mégabit et voilà que vous recevez un email, qui prend quatre heures à ouvrir, avec une nouvelle pièce d’un compositeur que je ne connais pas ! J’ai commencé à être sèche en disant que je ne jouais que des compositeurs «disparus». C’est terrible, je le sais. Je suis persuadée qu’il existe de merveilleux compositeurs mais il y a aussi des gens merveilleux qui consacrent leur vie à promouvoir la musique contemporaine. Ce n’est pas mon problème car j’ai déjà tellement d’œuvres à apprendre et à offrir au public, des pièces oubliées notamment et écrites bien avant. Je me souviens avoir lu les Mémoires d’une des élèves de Rachmaninov. Elle était venue le voir pour lui dire qu’elle voulait jouer des Préludes de Debussy. Il lui a demandé «mon enfant, combien de sonates de Beethoven as-tu jouées jusqu’à présent?»… «Une …» «Une?! Bien, alors retourne apprendre les trente et une qui restent… ensuite, tu pourras t’amuser avec des gadgets comme ce Debussy !!!»

RM  : Quand avez- vous rencontré Hilary Hahn et décidé de jouer ensemble? 
VL : C’était lors d’un festival en Floride il y a déjà pas mal de temps lorsqu’elle voyageait encore avec son père et jouait avec Natalie Zhu. En festival de musique de chambre, on est obligé de jouer avec d’autres partenaires. C’est ce que j’appelle les «soirées échangistes». Ensemble, nous avons joué une sonate de Mozart. Tout s’est agréablement passé et nous ne nous sommes plus jamais vues. Par la suite, un ami mutuel a eu une conversation avec Alexei et lui a dit qu’Hilary avait en fait perdu Natalie car elle venait de se marier et voulait fonder une famille. Nous nous sommes appelées et elle m’a demandé si j’acceptais de la remplacer parce qu’elle était en train d’auditionner des pianistes et qu’à tour de rôle, elles lui disaient qu’elles étaient enceintes ou planifiaient de l’être ! J’ai ri car je venais juste d’avoir mon fils quelques mois plus tôt et je lui ai assuré que je ne souhaitais en aucun cas en avoir un autre ! Les tournées avec Hilary ont été et sont toujours pour moi une formidable école. Nous venons d’un cursus musical très différent et nous sommes des musiciennes très différentes. C’est quelque chose de merveilleux de réunir deux styles de jeux aussi radicalement différents dans une unique performance accomplie. Sans aucun compromis. Tourner est un travail épuisant pour beaucoup de personnes. Cette année et l’année précédente, nous avons donné une cinquantaine de concerts en très peu de semaines. Deux aux Etats-Unis, deux en Europe et aussi une au Japon et en Amérique du Sud.

RM : Pouvez- vous nous raconter à quoi ressemble votre journée type en tournée comparé à votre quotidien chez vous?
VL : Avec Hilary, ce sont les meilleurs moments! Chaque tour ressemble à des vacances car tout est tellement bien organisé! Nous avons nos petits programmes imprimés et nos vies suivent le rythme de ces emplois du temps. En fait, nous voyageons en autocar. Nous nous levons à dix heures ou même plus tard : on peut dormir autant qu’on souhaite! Après le petit déjeuner, nous allons dans les plus belles salles du monde, un jour à Pleyel à Paris, un autre au Konzerthaus de Vienne avec toutes ces personnes formidables et des pianos merveilleux! Après le déjeuner, nous revenons répéter et faire une rapide balance avant de monter sur scène. Aucune inquiétude à avoir, tout est vraiment bien préparé. Nous ne répétons pas trop car nous faisons un travail préparatoire vraiment intensif de deux- trois jours avant le début de la tournée. Puis le concert et les Meet and Greet. Après un excellent diner, nous allons nous coucher avec un livre vers onze heures, minuit. Maintenant… Lorsque je suis chez moi, dès six heures, mon fils saute sur le lit pour me réveiller… (rires) A six heures trente et une, je tente de prendre mon petit déjeuner et cinq minutes plus tard, je dois m’arrêter car il a besoin de moi. Aucune seconde de libre jusqu’au soir ! Je travaille tardivement après un rapide dîner jusqu’à deux, trois heures du matin pour ensuite monter me coucher à moitié «raide morte» ! Et c’est rebelote avec le réveil à six heures le lendemain.

RM : Hilary Hahn semble très bien gérer toute l’attention qu’il y a autour d’elle. Est- ce que cet aspect du métier vous semble difficile au quotidien? 
VL : Oui mais l’une et l’autre nous adorons la solitude. Il y a tellement de monde autour de nous, et d’attention, que nous nous enfermons dans le bus et restons dans nos chambres. Nous restons tranquilles et avons nos propres vies. Parfois, nous nous regardons des choses idiotes sur Youtube ou nous regardons ensemble des films. Nous ne faisons pas constamment la fête, c’est très calme! Une grande fête se résumerait à un film et du popcorn !

RM : Après avoir beaucoup tourné aux côtés d’Hilary Hahn, pensez- vous que la musique classique soit perçue différemment selon la partie du globe où vous vous trouvez ? 
VL : Le public est le même partout que ce soit dans des mégapoles sophistiquées ou des petites villes. On a affaire à des personnes avec leur personnalité. Alors qu’un certain sens des traditions et même des préjugés peuvent s’appliquer à différents endroits, on ne peut pas deviner comment les gens vont réagir juste selon le lieu géographique. Cela serait injuste et abaissant. Effectivement, on disait que le public viennois était snob et ne se lèverait jamais pour une ovation. Pourtant, j’en ai eu deux lors de mes débuts en récital au Musikverein, après l’Appassionata et aussi en fin de concert. Cette saison, j’ai programmé la Hammerklavier dans un grand nombre de petites communautés, presque des villages, avant de l’emmener dans de grandes salles. J’ai été surprise de voir à quel point cela touche le cœur des gens, et ce n’est pas la musique la plus simple à écouter. Nous avons joué trois sonates d’Ives l’an passé au Japon, en Amérique Latine et les gens comprennent la musique même s’ils ne peuvent pas s’identifier aux airs folks qui s’y rattachent. Même si c’est banal de le répéter, la musique est un langage universel.

RM : Vous souvenez vous d’un moment unique lors de cette tournée? 
VL : Dans n’importe quel concert, le moment le plus précieux pour moi, c’est si au moins une personne dans le public pleure. Il n’y a pas de plus belle récompense pour un artiste. Regardez tous les problèmes aujourd’hui en musique classique avec les musiciens et les professionnels du spectacle qui s’auto- produisent. Si vous ouvrez n’importe quel journal américain, et je pense que c’est vrai ailleurs aussi, vous trouverez les annonces de concerts classique dans la rubrique «Spectacles». J’aimerais que nous puissions être répertoriés en tant que «Maisons du culte» ! (rires) Chaque dimanche, la moitié de l’Amérique, avec son sens du devoir, va dans les églises et reste assise pendant des heures entendre quelqu’un les terrifier et leur promettre le paradis. Pourtant, la plupart de ces mêmes personnes -tout autant que l’autre moitié d’ailleurs- n’iront pas même voir un seul récital, un concert symphonique ou deux de toute leur vie. Pourquoi ? Parce que lorsque vous allez dans une salle de concert, vous vous attendez à des divertissements, vous êtes certain d’être déçu. Aucune pyrotechnie de la part du piano – des trilles aériens, des octaves les plus puissantes, des accords étourdissants ne peuvent rivaliser avec les effets spéciaux d’Hollywood. Aucune vitesse supersonique dans une gamme ou une double gamme de tierces ne peut se mesurer à la Formule 1 ou au 100 mètres des JO ! Aucun sport ni mega ticket de cinéma ne peut faire pleurer les gens aussi facilement que peut le faire la musique, que ce soit de joie, de peine, de regrets ou de la perte des êtres chers. C’est en cela qu’elle est spéciale et oui, elle peut rivaliser avec la religion. Au moins pendant une courte minute, nous pouvons transporter l’auditeur au paradis…

RM : Ecoutez- vous d’autres styles de musiques? Avez- vous des groupes préférés?
VL : Mes goûts musicaux sont très limités, ce dont j’ai honte! J’écoute seulement du classique et par-dessus tout les vieux enregistrements. Youtube a été une bénédiction pour moi! Je découvre plein de choses dont je n’avais pas connaissance, à la fois nouvelles et anciennes. Quelques personnes ont ainsi pu me découvrir. C’est d’ailleurs à travers ce site qu’est née ma collaboration avec Horse The Band. Mon premier CD depuis des lustres ne sera rien de ce que je fais habituellement mais un solo dans leur prochain disque qui sortira en octobre. Je suis très impatiente!

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