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Florentine Mulsant et Vahan Mardirossian, un face à face en toute amitié

florentine-mulsant1La compositrice et le pianiste et chef d’orchestre nouent une amitié artistique au long cours, qui s’est manifestée cette année par la publication de leur album « Face à Face ». Rencontre, alors que la Suite pour orchestre de sera créée dimanche 13 octobre à la salle Gaveau par l’Orchestre des Pays de Savoie dirigé par Nicolas Chalvin.

« Il est de plus en plus compliqué de réunir les fonds nécessaires pour une commande. Il faut s’accrocher. »

ResMusica : Votre disque s’intitule « Face à face », dans quel sens l’entendez-vous ?

Florentine Mulsant : C’est celui du compositeur face à l’interprète du chef et du pianiste, pas celui de l’homme et de la femme. Il s’agit d’un regard de l’un vers l’autre, pas confrontationnel, plein de complicité.

 : C’est aussi celui de l’écrite soliste des 24 Préludes pour piano et orchestrale de la Symphonie n°1 pour orchestre à cordes, qui sont mes deux métiers de pianiste et de chef d’orchestre. C’est aussi celui de deux œuvres dont l’une est plus ancienne, et l’autre – les Préludes – est nouvelle.
Florentine et moi, on est amis et on travaille ensemble depuis 15 ans. En tant qu’interprète, je lis la partition, je la comprends pour savoir si j’ai bien compris, c’est le face à face du travail. On l’appellerait dos à dos si on ne s’entendait pas !

ResMusica : Les Préludes frappent en particulier sur leur capacité à gérer une forte intériorité sur une longue durée.

VM : On peut ouvrir la partition à n’importe quel moment, on n’est pas perdu. Chaque prélude est autonome et fait partie d’un tout. C’est une énorme œuvre de 24 petites parties indépendantes.

FM : Chaque forme est une structure en soi. J’en ai écrit trois, puis deux ans plus tard je me suis dit que je ferai un cycle, qui s’inscrirait dans la tradition de Chopin, Messiaen et Dutilleux. Il y a des préludes harmoniques, rythmiques, résonnants. Ils sont proposés dans l’ordre de leur composition. Après chaque prélude, j’essayai de penser en variant le tissu, la couleur musicale. On peut écouter les 16 et 17ème, on n’aura pas l’impression d’avoir manqué le début. Vers la fin les pièces montent en puissance, les six derniers sont plus touffus, en fortissimo.

ResMusica : Les Préludes sont dédiés à Paul Gagnaire votre fils. Il était poète et avait écrit un poème sur cette œuvre.

FM : Paul qui adore la musique s’était intéressé à ces Préludes. Il suivait de près leur élaboration, et il pouvait voir le résultat sonore, jusqu’au dernier. J’avais eu un instant l’idée de reprendre le premier prélude pour la conclusion, mais j’ai très vite abandonné cette idée, car il fallait de la puissance pour le 24ème. Il les aimait et a très vite écrit son poème après, et je les lui ai dédiés. J’en suis très heureuse, de cet échange entre un poète et une musicienne. Je suis très proche de Vahan et il y a presque une double dédicace, mais ce n’est pas possible.

VM : Pouvoir faire la création de l’œuvre est comme une dédicace. Je connaissais Paul depuis 10 ans, et depuis je connais toute la famille.

ResMusica : Est-il facile d’être une femme compositeur ?

FM : Je ne suis pas en but à des difficultés particulières, parfois le public est un peu surpris, éventuellement il n’est pas ouvert à la musique contemporaine.

VM : Il y a seulement une différence entre un bon et un mauvais compositeur.

ResMusica: Qu’est-ce qui déclenche la composition d’une œuvre ?

FM : J’écris quand j’ai des commandes, je ne peux pas imaginer d’écrire sans cela. J’ai de la chance d’être sollicitée, mais il est de plus en plus compliqué de réunir les fonds nécessaires pour une création. Pour mon Oratorio sur Simone Weill, le montant de la commande ne couvrait pas les frais de copie ! Si on écrit pour soliste, on sait qu’on va être jouée. Il faut s’accrocher.

ResMusica: Vous évoquiez Dutilleux, qui nous a quittés cette année.

FM : Tout ce qu’il a écrit sonne merveilleusement bien. Thierry Eiscaich, Eric Tanguy, beaucoup de compositeurs se rattachent à lui. Il était présent à la création de ma Symphonie pour cordes par le Philharmonique de Radio France. S’il n’aimait pas une œuvre ou le travail d’un compositeur, il se contentait de ne rien dire.

ResMusica : Vahan, comment l’, que vous dirigez, aborde la musique d’aujourd’hui ?

VM : La vraie bêtise est de ne proposer que des œuvres inconnues. Il faut mettre une œuvre très connue, notre mission est de faire plaisir et d’éduquer. On ne vit pas dans la nostalgie, on a donné la création mondiale du Concerto pour orgue d’Eric Tanguy cette année, et on a fait le plein les deux soirs. Eric Tanguy est caennais, il a son public qui le suit partout. On a complété par la Symphonie en ut de Bizet et Coriolan. On a joué le concerto en début de seconde partie, c’est le mieux. On n’a pas eu peur que le public parte à l’entracte !

ResMusica : Quelle est la situation de l’ ?

VM : La 3ème année se termine, et j’ai resigné pour 3 ans.  Quand je suis arrivé, il sorte de longues années avec Mark Forster, où il avait travaillé Haydn, Mozart, CPE Bach, et la musique contemporaine. J’ai travaillé à l’ouvrir sur la musique romantique et moderne, Tchaïkovski, Chostakovitch, Khatchatourian, c’est ma musique. Nous invitons des stars d’aujourd’hui comme Sergei Nakariakov, le plus grand trompettiste actuel, André Cazalet au cor…

On va ratisser plus large, la 14ème Symphonie de Chostakovitch, le 1er concerto de Brahms, le 2nd Concerto de Prokofiev, la 3ème Symphonie de Schumann. On va jouer en création française les 4 nocturnes pour orchestre de Florentine, on a joué Wolfgang Rihm cette année lors de la 31ème édition du festival Aspects des Musiques d’Aujourd’hui…

FM : Je suis bluffée par l’orchestre, la précision des attaques, la couleur, on peut le comparer à n’importe quel orchestre !

ResMusica : Quelle est la politique à Caen pour renouveler le public ?

VM : Pour les étudiants nous organisons des master class pour travailler les pièces, on organise des rencontres avec les compositeurs, on le fera pour les 4 nocturnes de Florentine. Il y a des concerts familiaux à 2-3 €, toutes les répétitions générales sont ouvertes au public. Depuis 2 ou 3 ans on remplit la salle en invitant les écoles avec des bus scolaires. Les enfants préfèrent jouer que d’aller au concert, mais c’est pour ça qu’il y a des parents et des professeurs !

ResMusica : Vous vous impliquez aussi fortement auprès de l’, votre pays natal. Des défis d’une autre nature qu’à Caen ?

VM : Le niveau qualitatif est très bien, mais le budget est catastrophique…

FM : A 18heures après le travail avec l’orchestre, Vahan devient VRP pour trouver des fonds.

VM : L’été on fait des tournées avec des festivals. On ne coûte pas cher, alors avec plusieurs concerts on arrive à ne pas être en perte. Cet été Richard Galliano a joué avec nous, c’était magnifique de faire plusieurs concerts avec lui.

Crédits photographiques : © D.R.

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