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Songe baroque pour aujoud’hui à Blagnac

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Blagnac, Rencontres des Musiques Baroques et Anciennes en Midi-Pyrénées. 17 et 18 III 2014. Espace culturelle Odyssud, scène conventionnée. Henry Purcell (1659-1695) : The Fairy Queen, semi opéra en cinq masques sur un livret présumé de Thomas Betterton. Mise en scène : Patrick Abejan ; costumes : Sohüta ; accompagnement chorégraphique : Chloé Ban ; création lumière : Marion Jouhanneau. Avec Aurélie Fargues et Patricia Rondet, sopranos ; Caroline Champy, mezzo-soprano ; Paul Crémazy et Pierre-Emmanuel Roubet, ténors ; Laurent Labarbe, baryton-basse. Orchestre À bout de souffle : Martine Tarjabayle, premier violon ; continuo : Elena Doncel, clavecin ; Juan-Camilo Araoz, théorbe et guitare baroque ; Pablo Garrido, violoncelle. Chœur À bout de souffle. Direction musicale : Stéphane Delincak

fairyqueenAprès un Platée jubilatoire il y a quatre ans, qui avait été accueilli avec bonheur sur diverses scènes de Midi-Pyrénées, la troupe toulousaine À Bout de souffle a souhaité prolonger le rêve avec The Fairy Queen de Purcell, troquant la superbe musique sophistiquée de Rameau pour les ayres et tunes de Purcell qui parlent directement aux sens.

C’est à la fois un bonheur et une aventure que d’assister à une nouvelle production de Fairy Queen, cette œuvre fantasque et irréelle, appartenant au genre du semi-opéra, qui nous est relativement étranger, tandis que les Britanniques s’en délectent depuis la fin du XVIIe siècle. Comme le King Arthur ou The Indian Queen de l’Orpheus Britannicus, l’ouvrage est à peu près impossible à mettre en scène, donc on peut tout y oser ou presque dans la mesure où cet opéra sans intrigue, ni rebondissement ne raconte rien. Monter The Fairy Queen, c’est un peu la gageure d’un spectacle tronqué car les masques de Purcell s’intercalaient entre les actes du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare et soulignaient l’action enchevêtrée de cette pièce déjà centenaire ou les quelques deux heures de musique s’ajoutaient aux trois heures et demi de la pièce, soit plus de cinq heures de spectacle. Impossible à imaginer aujourd’hui à moins d’un marathon avignonnais dont la Cour d’honneur nous gratifie parfois. Mais dans la Londres de la restauration, on avait soif de plaisirs, de musique et de spectacles après en avoir été privé pendant plusieurs décennies pour cause de révolution puritaine, puis les cinq années de la dictature du Lord Protecteur Oliver Cromwell. Et la folie ne saurait être une barrière pour la société lorsque la chape d’un rigorisme furieux se brise et se soulève enfin.

Le génie de Purcell s’exprime dans sa pleine maturité pour transfigurer le songe shakespearien. À ceux qui n’y retrouveraient pas la verve de William, le musicologue Curtis Price assure : « The Fairy  Queen n’est pas une corruption de la pièce de Shakespeare, mais plutôt une méditation sur l’enchantement qu’elle provoque ».

Il s’agit d’une sorte d’hymne débridé à l’amour et à la liberté pour lequel il suffit de se laisser emporter pour le plaisir des yeux et des oreilles. Et si la costumière s’en est donnée à cœur joie, il en est de même les chanteurs choristes et solistes, qui prennent un plaisir communicatif à cette fantaisie.

Sur la forme, ces masques préfigurent l’opéra ballet à entrées que Rameau magnifiera quelques décennies plus tard en France. Pour autant, cet opéra est bien anglais avec ce goût prononcé pour le fantastique, la féérie et les créatures surnaturelles, sur fond de mythologie. On trouve cette distanciation ironique so british où le nonsense dispute avec la mélancolie des temps agités. Et en termes d’agitation, notre époque n’a rien à envier à la fin du XVIIe siècle anglais.

La mythique Athènes de la pièce est transposée dans un lieu indéterminé sur un plateau nu aux lumières changeantes, qui forment un décor extrêmement épuré. Comme dans les théâtres londonien de l’époque, le prélude de la First Musick, suivi du Hornpipe commencent à résonner alors que les lumières ne sont pas encore éteintes et que le public poursuit ses conversations. Dès le premier masque, le chœur des satyres et des fées, en costumes baroques et des années 60, nous propose de quitter la ville pour un monde plus joyeux et coloré, par le biais d’un poète ivre et de substances hallucinogènes, afin d’appréhender une réalité différente. Le ton est donné pour un voyage sur la fuite du temps, l’évanescence des frontières, l’inconstance des couples, le mariage, la place fragile des humains dans le cycle cosmique, en compagnie de divinités, de fées, de satyres, des saisons, à travers la nuit et le sommeil. C’est ainsi que le masque des scènes d’amour tourne aux revendications sociétales des années 70, celui de l’anniversaire du roi culmine par la flamboyante apparition de Phébus en personne et celui des voyages et des noces évoque les délires de la période hippie.

Sous la direction fine et énergique de , l’orchestre brille de mille feux au service de cette partition dynamique mêlant habilement mélodies raffinées et airs populaires. Le chœur chante avec aisance et se meut joyeusement sur les chorégraphies de Chloé Ban, qui ravissent et amusent le public. Très impliqués dans le jeu, les jeunes solistes non seulement maîtrisent parfaitement le style de Purcell, mais se délectent de ses airs. La soprano , dont la Folie de Platée nous avait ébloui précédemment, brûle les planches en véritable meneuse de revue, avec une voix lumineuse et aérienne aux aigus vertigineux. On apprécie particulièrement le lamento « O let me ever, ever weep… he’s gone » (Oh laissez moi pleurer… il est parti) chanté avec beaucoup de sensibilité par la soprano Patricia Rondet. Parmi les rôles multiples, les ténors et , qui nous avaient précédemment impressionné respectivement en Platée et en Mercure dans le Platée de 2010, tirent au mieux leur épingle du jeu, tandis que le baryton-basse Laurent Labarbe campe un sommeil envoutant.

Avec  des moyens plus modestes que ceux alloués par le festival de Glyndebourne à William Christie et Jonathan Kent avec The Age of Enlightenment, cette Fairy Queen toulousaine, loufoque comme il se doit, tient plus qu’honorablement son rang grâce à une troupe enthousiaste, facétieuse et aguerrie au chant baroque.

© Alain Huc de Vaubert

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Blagnac, Rencontres des Musiques Baroques et Anciennes en Midi-Pyrénées. 17 et 18 III 2014. Espace culturelle Odyssud, scène conventionnée. Henry Purcell (1659-1695) : The Fairy Queen, semi opéra en cinq masques sur un livret présumé de Thomas Betterton. Mise en scène : Patrick Abejan ; costumes : Sohüta ; accompagnement chorégraphique : Chloé Ban ; création lumière : Marion Jouhanneau. Avec Aurélie Fargues et Patricia Rondet, sopranos ; Caroline Champy, mezzo-soprano ; Paul Crémazy et Pierre-Emmanuel Roubet, ténors ; Laurent Labarbe, baryton-basse. Orchestre À bout de souffle : Martine Tarjabayle, premier violon ; continuo : Elena Doncel, clavecin ; Juan-Camilo Araoz, théorbe et guitare baroque ; Pablo Garrido, violoncelle. Chœur À bout de souffle. Direction musicale : Stéphane Delincak

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