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André Gide aux Cantiere de Montepulciano

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Festival de Montepulciano, Ainsi soit-il, et Les Faux monnayeurs de Pierre Thilloy, d’après André Gide. Vincent Monteil, chef d’Orchestre, Greta Komur soprano, Ensemble Kords : Stéphane Rougier, violon, Serge Sakharov, violon, Boris Tonkov, alto, Alexander Somov, violoncelle, Sophie Teboul, piano.

Faux monnayeurs-Pierre Thilloy-Photo Elisabeth SchneiterAffolement tempestueux des cordes qui font enfler la houle profonde des phrases musicales, grondent et tournoient, et emportent l’assistance au gré de vagues insistantes. Le chef tient ferme la barre, en une suite de gestes légers et précis. Debout à la proue, droite et souple, la soprano domine les flots de sa voix mélodieuse de sirène.

Cette musique dit le tourneboulement des âmes, au fil de la vie, dans le bruit et la fureur des mécanismes du banal. Puis, le ralenti s’installe, un retour sur les choses et sur soi. Tout semble s’éloigner dans une lumière artificielle, ou c’est nous qui rapetissons peut-être, comme Alice. Et l’on pourrait se perdre, n’était-ce la voix de , repère chatoyant dans la nuit éclairée.

Ainsi soit-il nous plonge dans le brouhaha surhumain de la machine infernale qui nous entraîne tous, et la musique de Thilloy est assourdissante d’harmonie et de beauté. Puis tout s’apaise, le piano se fait jazzy. L’oreille prend ses distances et comme un oiseau s’élève…  Ainsi soit-il.

Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits, inspiré par le dernier livre de Gide, est un Sextuor pour haute-contre, piano et quatuor à cordes, commande de la Fondation Catherine Gide pour le 100e anniversaire de la création de la Nouvelle Revue Française.

Pour la 39ème édition des Cantiere, l’un des grands festivals italiens fondé par Hans Werner Henze en 1975 à Montepulciano, non loin de Sienne, qui en est le Directeur artistique, a programmé, entre autres,  ces deux œuvres de qui s’inspirent chacune d’un livre de l’écrivain, Ainsi soit-il, et Les faux monnayeurs.

I_FALSARI_web« Non ! Je ne puis affirmer qu’avec la fin de ce cahier, tout sera clos ; que c’en sera fait. Peut-être aurai-je le désir de rajouter encore quelque chose. De rajouter je ne sais quoi. De rajouter. Peut-être. Au dernier instant, de rajouter encore quelque chose… », écrivait Gide, connu pour son incapacité à terminer ses livres. Et ce livre non plus ne sera jamais fini.

L’opéra de , Les Faux monnayeurs, présenté le 24 juillet dans le joli petit théâtre Poliziano reste, lui aussi, en suspens. Sujets et contre sujets, miroirs et étreintes, les personnages se meuvent enfermés dans des microformes disjointes, leurs voix disent et chantent des choses banales et terribles qui rebondissent l’une sur l’autre. « Je m’efforce de ne penser à rien, et je poursuis mon chemin, » chante Édouard. Le livret décrit une ronde : Édouard aime Olivier qui aime Bernard, qui aime Laura qui aime peut-être Édouard… On transporte des valises qui recèlent des secrets, on se croise, on n’ose pas dire ce qu’on voudrait crier, le désir. Quatre personnages, quatre voix, comme pour une quadruple fugue ? Car Sarah et Laura ne font qu’une, et elles évoquent ensemble une cinquième voix… comme celle que Pierre Thilloy fait naître dans sa variation sur l’Art de la Fugue, qui surgit en pointillé dans l’opéra.

Si la mise en scène et les vidéos en ont agacé plus d’un, les thèmes musicaux des parties chantées sont simples et expressifs. Ils s’installent et on les fredonnent encore longtemps après la fin du spectacle.

Dès qu’elle s’élève, la belle voix du baryton , Olivier, crée une émotion, ce qui n’est pas le cas de Louis-Héol Castel, Bernard, souvent en porte à faux. est un parfait Édouard et , joue et chante bien les deux rôles interchangeables de Laura et Sarah. Tous sont empêtrés dans une mise en scène statique, avec des éléments inutiles sans aucun lien avec l’histoire, qui distraient l’attention du spectateur. L’apparition d’Olivier trainant une couverture évoque irrésistiblement le personnage de Linus dans la bande dessinée des Peanuts, et devient grotesque lorsque son drap se transforme soudain en toge romaine.

Les vidéos de François Guilliou remplissent l’espace de volutes aériennes évanescentes, comme l’air qui était cette année le thème du Festival, vapeurs et fumées insaisissables, comme les passions des personnages, mais l’ensemble se répète et ne parvient pas à concentrer le sens de l’œuvre. La répétition incongrue du thème de la croix, martelé pendant l’interlude électronique au centre de l’opéra, finit par ennuyer.

Reste la musique étonnamment séductrice et versatile, joueuse, aérienne, dirigée avec grâce et précision par Vincent Monteil. L’étirement sonore du violon merveilleux de , le martèlement du clavier dompté par , l’archet léger de , les sonorités âpres et rondes du violoncelle d’ envoient les sons directement dans le cœur des spectateurs. Les deux registres du quatuor et de la musique électronique se complètent et s’enrichissent l’un de l’autre.

Les Faux monnayeurs, opéra court de 52 minutes, réussit le pari de présenter comme en un extrait, le parfum du livre de Gide, le vertige des illusions, l’incapacité d’une décision, d’une fin. L’opéra se termine sur une pirouette d’Édouard, porte parole de Gide, qui ouvre l’abîme : « Échapper à la question ne veut pas dire la résoudre. »

 

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Festival de Montepulciano, Ainsi soit-il, et Les Faux monnayeurs de Pierre Thilloy, d’après André Gide. Vincent Monteil, chef d’Orchestre, Greta Komur soprano, Ensemble Kords : Stéphane Rougier, violon, Serge Sakharov, violon, Boris Tonkov, alto, Alexander Somov, violoncelle, Sophie Teboul, piano.

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