Ciel avec trou noir de Caroline Alexander

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Ciel avec trou noir. Caroline Alexander. M.E.O. 240 pages. 20 €. N° ISBN 978-2-930702-87-2. Dépôt légal : mai 2014.

 

CVT_Ciel-avec-trou-noir_9808Dans Ciel avec trou noir, la critique musicale et de théâtre Caroline Alexander (L’Express, Arts, Télérama, Les Echos, La Tribune, Webthéâtre…) rend mémorable son cheminement – achevé en 2011 – vers une vérité redoutée : où, quand et comment sa mère et son frère sont-ils morts ?

Après que les camps nazis eurent été libérés, une poignée de revenants (Robert Antelme, Primo Levi et David Rousset) prirent de suite la plume pour transmettre l’innommable ; à l’opposé, pour longtemps (voire toujours), la majeure part enfouit cette expérience de la déshumanisation.

Plus récemment, quelques-uns de ceux qui évitèrent la déportation et se tapirent ont creusé cette rongeante question « Qui suis-je pour avoir le droit de survivre ? ».

De longue date, à Mönchengladbach, vivait une importante communauté juive. Parmi elle, au moment où Hitler accéda (légalement) au pouvoir, Adèle Leven, qui allait être une des rares rescapées de Terezin. Cette dernière eut trois enfants : Henriette (dite Henny, née en 1902) ; Otto (résidant en Belgique entre les deux guerres, il fut déporté à Auschwitz-Birkenau puis à Buchenwald et en réchappa), qui, en seconde noces, épousa Martha Stauber (de cette « aryenne », il sera question plus loin) ; enfin, Meta, qui, avec son mari (également juif), résidait à Bruxelles. L’aînée de cette génération, Henriette, dite Henny, unie à Alfred Alexander, eut deux enfants : Gert (né en 1932) et Caroline (née en 1936). Parmi les rares cousins de Gert et de Caroline qui survécurent, ce livre mentionne Manfred, déporté à 8 ans et qui allait survivre dans les camps de Terezin, Auschwitz-Birkenau et Buchenwald.

De la vie de Caroline Alexander, ces quelques moments-clefs. En 1936, elle naquit à Mönchengladbach. Si sa mère était aimante (couturière, entre autres métiers), le père était « aussi lâche que volage » ; à la fin de 1938, ce noceur, toujours parti, sans réelle profession, s’échappa en Angleterre et laissa, dans le chaudron nazi, femme et enfants se débrouiller seuls. En novembre 1939, Martha Stauber, cette tante par alliance, fit clandestinement passer Caroline en Belgique et la confia à Julius et à Meta, devenue une seconde mère. Après avoir été cachée en Belgique durant l’Occupation, Caroline y fit ses études universitaires, y apprit le français puis s’installa en France ; elle y fut une éminente critique théâtrale puis musicale dans divers journaux, dont L’Express, Les Échos, Le Matin ou La Tribune.

Depuis ses dix ans, Caroline Alexander est inquiétée par la nécessité de connaître quel fut le destin final de sa mère et de son frère. Très tôt, l’évidence jaillit : ils ont été assassinés. Élucider l’absence des siens lui devint une nécessité. En 1950, à Leicester, rencontrer le père biologique ne créa aucun rapprochement ; rebelote en 1954, pour le trouver mort, à 49 ans et n’éprouver nul chagrin. À la fin des années 1950, une visite, non-programmée, au camp de Dachau : « J’accusai le coup sans broncher, sans rien révéler des échos que ce parcours réveillait en moi. Tout était propre, bien rangé, les casiers de bois qui servaient de paillasses, la chambre à gaz où je refusai d’entrer. Une foule de curieux, de touristes pas même silencieux, pas même recueillis. Je me jurai que jamais, plus jamais je n’entrerais dans l’un ou l’autre de ces mémoriaux de barbarie […]. »

Et 1964, un moment, presque surréaliste, allait accélérer et rendre volontaire cette quête : traçant, de manière inopinée, le thème astrologique de Caroline Alexander, un poussiéreux librairie parisien ne put pas achever sa tâche (sa « cliente » ne connaissait pas l’heure de sa naissance) mais nomma « un trou noir qui vous aurait avalée dès la petite enfance » ; le surréalisme de la situation est que cet astrologue amateur, finalement compétent, révéla son farouche antisémitisme. Une vie de journaliste, d’épouse et de mère ralentit cet élan, qui, en août 1989, reprit, accelerando : parmi sa communauté juive que le IIIe Reich avait détruite, la Mairie de Mönchengladbach convia les échappés ou les déportés rescapés, soient environ cent quatre-vingt personnes, éparpillées dans les cinq continents. Là encore, une tension où pointe l’ironie : se découvrir décédée (dans une exposition, une vitrine la répute déportée et morte aux côtés de sa mère et de son frère) et apprendre, enfin, de l’administration municipale, l’heure et le lieu de sa naissance. Puis, en 2007, toujours à Mönchengladbach, deux pavés, en hommage à sa mère et à son frère, sculptés par Günter Demning, furent posés devant l’immeuble de naissance ; là encore, ironie, l’immeuble avait été détruit et remplacé par un ordinaire bâtiment d’habitation. Et demeurait pendante la question : où, quand et comment sont-ils morts ?  Depuis longtemps, un destin était affirmé : ils auraient été déportés à Riga et assassinés en 1945 alors que les chars soviétiques approchaient. Puis une autre fin s’instilla : Auschwitz à l’automne 1943, juste après que le ghetto de Riga ait été liquidé.

Survint le dernier acte. En novembre 2010, en guise de cadeau d’anniversaire, Morgane, fille de Caroline, demanda, avec fermeté, un voyage à Auschwitz, en compagnie de sa mère, pour savoir, définitivement. Et le 1er avril 2011, la vérité factuelle : Henny et Gert arrivèrent à Auschwitz le 2 novembre 1943 et furent gazés trois jours plus tard, le 5 novembre. Un double soulagement. Enfin. Et découvrir que mère et fils moururent ensemble, et, au moment ultime, n’éprouvèrent pas la douleur supplémentaire d’être séparés.

Ces faits, terribles, se réduiraient à un énoncé si ce livre n’était écrit (au sens ambitieux du verbe). À un fil narratif que tend sa quête, Caroline Alexander ajoute un travail formel par lequel les diverses strates temporelles de son récit se dévoilent en un puissant et imprévisible entrelacs, en écho aux méandres de la mémoire, comme chez Claude Simon et António Lobo-Antunes. Chez le lecteur, cet imprévisible éveille un suspense désespéré, comme à regarder Shoah de Lanzmann ou à lire une chaîne de romans de Patrick Modiano. Dans cette mémoire, grouillent de multiples reflets, moirures et images, aux côtés des fantômes des absents, que, dans de fins dessins, Raymond Passauro évoque.

Dans Ciel avec trou noir, surgissent des portraits, des évidences (sous l’hitlérisme, donner des prénoms juifs à un nouveau-né était une folie) et des sensations (en 1945, les odeurs de boulangerie, à Bruxelles, marquèrent le premier signe de la liberté). Et le soudain cri, en 1989, lorsque Manfred, le cousin, délaissa son mutisme d’un demi-siècle et cria : « On en parle jamais, nous, ceux qui en sont revenus, c’est pas la peine, y en a qui nous croient même pas, parce que c’était tellement pas croyable qu’on peut pas l’expliquer. Personne peut l’expliquer. J’ai jamais raconté, pas même à ma femme. »). Autre travail de mémoire : faire coller des photographies d’époque, en Allemagne, avec les vestiges présents. Enfin, ce livre, espérant, ne se dérober pas à l’humour et à l’ironie : outre ce qui a été mentionné plus haut, le fait de naître dans un bordel ; et ce rabbin qui, en 1939, à Berlin, avait réussi, ô miracle, ses examens de rabbinat, sujets connus et livres ouverts sur la table, et qui en rit encore.

 

En coopération avec la
sur les mémoires des violences politiques

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