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Les Labyrinthes du cœur avec le ballet de l’opéra de Lyon

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Lyon. Opéra. 10-IX-2014. Dans le cadre de la Biennale de la danse.
Emmanuel Gat : Sunshine .Chorégraphie, lumières et bande-son : Emmanuel Gat. Musique : Georg Friedrich Haendel, Water Music, suite n°2 en ré majeur.
François Chaignaud et Cecilia Bengolea : How slow the wind . Chorégraphie et costumes : François Chaignaud et Cecilia Bengolea. Musique : Toru Takemitsu, How slow the wind. Lumières : Philippe Gladieux.
Jiří Kylián : Heart’s labyrinth. Chorégraphie, scénographie et costumes : Jiří Kylián. Musique : Arnold Schoenberg, Musique d’accompagnement pour une scène de film op. 34 et Ein Stelldichein ; Anton Webern, Cinq pièces pour orchestre op.10 ; Antonin Dvorak, Nocturne en si majeur pour orchestre à cordes op. 40. Lumières : Jiří Kylián
Ballet de l’Opéra de Lyon. Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Quentin Hindley.

La 16ème biennale de la danse de Lyon s’est ouverte mercredi dernier sur une très belle soirée à l’Opéra, offrant un dialogue limpide entre romantisme et postmodernité. La force classique des danseurs de l’Opéra a été encore une fois magnifiée par le voyage dans l’univers de créateurs contemporains.

Sunshine

, tout d’abord, a élaboré Sunshine en leur proposant de choisir une chanson à transcrire en danse. Dans cet air revenait plusieurs fois le mot « sunshine ». Comme à son habitude, c’est la rencontre avec ses interprètes qui crée l’inspiration de la pièce, mais c’est la main du chorégraphe qui  façonne les danseurs du ballet de l’Opéra au point de ne plus les distinguer de ceux de sa compagnie. La fusion est impressionnante. Dix danseurs échangent par mouvements souples, ondoyants sur l’ouverture et la bourrée de la suite n°2 en ré majeur de Haendel, intitulée « Water Music ». Ils se racontent des histoires qu’ils sont les seuls à comprendre, tandis que l’orchestre de l’Opéra s’arrête pour laisser place à une bande son retraçant ses répétitions sur les mêmes thèmes, mixée et insérée à la chorégraphie la veille de la Première. Chaque danseur porte une couleur et une énergie communicative, mais la pièce laisse une impression d’inachevé, comme si l’effet « envers du décor » était trop recherché pour être crédible.

How Slow The WindPuis vient l’extraordinaire ballet de et How slow the wind sur la courte pièce éponyme de Töru Takemitsu, inspirée d’un vers d’Emily Dickinson. Là c’est l’apothéose : la rencontre de ces créateurs performeurs et des danseurs classiques est détonante.

Le duo postmoderne a pris le parti de mettre hommes et femmes sur pointes et d’explorer l’élévation faite de légers déséquilibres que crée cette alchimie des genres. Sur fond argenté électrique, sept êtres éthérés aux justaucorps blancs estampillés « Vague » d’Hokusaï pour l’un et  différents motifs de peintures japonaises pour les autres, brassent des idées à foison quand chacun d’un geste semble esquisser un poème. Il est presque possible d’entendre les vers d’Emily Dickinson : « How slow the wind / How slow the sea/ How late their feathers be ». Les chorégraphes sont parvenus sans ralentir le vent ni la mer, à donner cette impression de calme avant la tempête, à traduire ce moment fragile d’avant la catastrophe où tout semble encore possible, en transformant leurs danseurs en plumes. Le pari est gagné et sublimé : circulent entre les lignes de fuite de la danse libre et les codes du vocabulaire classique, envolées romantiques et piques conceptuelles sur la fulgurante musique de Takemitsu aux accents debussiens, donnant le désir d’aller toujours plus haut dans la lecture du mouvement. Ce « haïku symphonique et chorégraphique » est un bijou.

Après un entracte, Heart’s labyrinth de , pour sa première en France, nous entraîne dans les méandres du cœur meurtri jusqu’à nous hisser vers l’espoir et la lumière.

C’est la deuxième pièce du virtuose à entrer au répertoire du , création quasi thérapeutique née en 1984 après le suicide par amour pour lui de Karen Tims, une danseuse de sa compagnie.

Heart's Labyrinth

« Il existe des expériences terriblement bouleversantes, qui peuvent changer totalement la vie de quelqu’un et avoir une influence décisive sur toute production créative. Le suicide d’un être qui fut proche de vous est un événement qui laisse une grande ombre sur ceux qui restent. Et qui influence désormais leurs vies de différentes manières. Outre le sentiment du vide, celui du caractère irréversible de cet acte et un profond chagrin, j’ai éprouvé le besoin impérieux d’observer attentivement ce qui se passait au fond de moi et en quoi cela touchait à ma vie privée et professionnelle. J’ai mis à plat mes sentiments comme ils venaient, et ensemble avec les danseurs qui avaient vécu aussi cette tragédie, nous avons créé la représentation visuelle de nos pensées et de nos émotions. Ce furent mes premiers pas sur le chemin de l’acceptation et de la compréhension de la mort de Karen Tims. ».

Il est difficile de décrire plus justement que par ces propos du créateur à l’époque de la première des Labyrinthes du cœur ce qui se trame dans cette pièce sublime sur des morceaux de Schoenberg, Webern et Dvoràk (« Nocturne en Si majeur » bouleversant). Des escaliers, une chute, des corps qui se cherchent et se répondent, s’effleurent comme si le deuil interdisait toute étreinte franche, rendant le corps à vif et l’esprit lesté d’un membre fantôme. Onze danseurs fluides en trio, duo, quartet et duo de nouveau, évoluent  tels Orphée et Eurydice aux Enfers, mourant de se regarder, sur les cordes de la musique orchestrée dans la fosse par (chef résident de l’Orchestre national de Lyon depuis mai 2012). Ces avancées dans les couloirs profonds des émotions évoquent nos errements à travers les questionnements sans réponse, mais aussi l’amour et l’espoir, comme le donne à voir la dernière mesure toute en lumière et en grâce.

Crédits photographiques : « Sunshine » d © Michel CAVALCA; « How slow the wind » de François Chaignaud © Christian GANET; « Heart’s labyrinth » de Jiří Kylián © Michel CAVALCA 

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Lyon. Opéra. 10-IX-2014. Dans le cadre de la Biennale de la danse.
Emmanuel Gat : Sunshine .Chorégraphie, lumières et bande-son : Emmanuel Gat. Musique : Georg Friedrich Haendel, Water Music, suite n°2 en ré majeur.
François Chaignaud et Cecilia Bengolea : How slow the wind . Chorégraphie et costumes : François Chaignaud et Cecilia Bengolea. Musique : Toru Takemitsu, How slow the wind. Lumières : Philippe Gladieux.
Jiří Kylián : Heart’s labyrinth. Chorégraphie, scénographie et costumes : Jiří Kylián. Musique : Arnold Schoenberg, Musique d’accompagnement pour une scène de film op. 34 et Ein Stelldichein ; Anton Webern, Cinq pièces pour orchestre op.10 ; Antonin Dvorak, Nocturne en si majeur pour orchestre à cordes op. 40. Lumières : Jiří Kylián
Ballet de l’Opéra de Lyon. Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Quentin Hindley.

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