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Sébastien Llinares sort la guitare de son ghetto

Sébastien Llinares1©Jean-Baptiste MillotGuitariste virtuose, enseignant au conservatoire Éric Satie du 7e arrondissement et au conservatoire international de musique de Paris, Sébastien Llinares défend son instrument avec passion en tant que concertiste, pédagogue, mais également comme auteur et chroniqueur dans la revue Guitare Classique. Rencontre à l’occasion de la parution de son troisième disque.

« Je regrette, qu’en France, la guitare soit considérée comme une niche pour spécialistes en marge de la production classique. »

ResMusica : Vous estimez essentiel de faire connaître le répertoire très large de la guitare depuis le XVIe siècle et de l’élargir.

Sébastien Llinares : Cela dépasse de très loin l’image surannée de quelques « espagnolades », tout comme l’idée reçue d’un instrument facile, qui peut se jouer sans solfège. Je regrette, qu’en France, la guitare soit considérée comme une niche pour spécialistes en marge de la production classique, s’adressant à un milieu plus confidentiel encore que l’orgue il y a quelques décennies.

RM : D’où cela vient-il ?

SL : Il est symptomatique que l’unique émission consacrée à la guitare classique sur France Musique qui était confinée au bout de la nuit, a même été récemment supprimée. En fait, les guitaristes vedettes au cours des années 60 et 70 du siècle dernier étaient peu curieux et ont enfermé la guitare dans ses propres tubes et l’ont « ringardisée » à force de se répéter. Quant à l’image hispanique, cela vient des villancicos, de la zarzuela puis de la proximité avec le flamenco et même plus loin, car les rapports entre musique française et espagnole sont anciens, à ce point que des danses comme la chaconne, la sarabande ou la pavane d’Espagne apparurent dans les bals de cour dès la fin du XVIe siècle. L’histoire et les œuvres nous le montrent jusqu’au XIXe et au début du XXe siècle, il y a beaucoup de musique française dans la musique espagnole et réciproquement.

RM : Comment avez-vous commencé la musique et avez-vous eu envie d’en faire votre vie ?

SL : Il n’y avait pas de musicien dans la famille, mais j’ai toujours voulu faire de la musique pour son côté ludique. J’ai commencé par la batterie avant de choisir la guitare par jeu et par volonté de surmonter les difficultés. Après une formation de base entre huit et quinze ans à la petite école de musique de Pibrac, à côté de Toulouse, mon parcours fut plutôt sinueux et atypique. À l’adolescence, je me suis beaucoup intéressé au rock, puis au jazz, ce qui m’a curieusement amené à la musicologie. L’improvisation puis l’écriture furent également importantes, d’abord sous forme d’exercice puis par goût.

« Les guitaristes vedettes au cours des années 60 et 70 du siècle dernier étaient peu curieux et ont enfermé la guitare dans ses propres tubes et l’ont « ringardisée » à force de se répéter »

RM : En quelque sorte, vous avez suivi des chemins de traverse sans passer par le conservatoire.

SL : Tout à fait, jusqu’au jour où j’ai été remarqué à l’académie musicale de Cagliari en Sardaigne. J’ai obtenu une bourse qui m’a permis d’intégrer la classe de à l’École Normale Supérieure de Musique de Paris. À l’issue de de ces deux années extrêmement profitables, j’ai obtenu mon diplôme de concertiste, mais surtout, j’ai trouvé là plus qu’un maître.

RM : a dit de vous que vous possédez un talent unique qui vous place au niveau des plus grands. Une technique à toute épreuve, alliée à un son rare donne à votre musique une force peu commune et que vous montrez une telle facilité qu’on a jamais l’impression d’effort.

SL : C’est très gentil à lui mais nous sommes obligés de reconnaître que la longue tradition de transmission orale en guitare est aujourd’hui remise en cause par un nécessaire retour au texte. L’instrument possède une palette de couleurs très large, mais il est aussi nécessaire d’apprendre le solfège et l’harmonie, ce qui n’a pas toujours été. La guitare est certes un monde spécifique en soi, mais lorsqu’elle est concertante, elle parle aux autres et doit se fondre dans leur langage. Depuis le XVIe siècle et la vihuela, qui est son ancêtre, la guitare possède un répertoire d’une richesse incroyable et de nombreux compositeurs continuent à s’intéresser à elle, tandis que nombre de guitaristes composent également. Elle est aussi l’instrument de la transcription par excellence.

RM : À propos de transcription, vous avez récemment réalisé une transcription à deux guitares des « Variations Goldberg » de JS Bach.

SL : Ce fut une aventure passionnante avec mon ami . Il ne s’agit pas tout à fait d’ajouter des moustaches à la Joconde, mais au contraire de s’interroger à nouveau sur l’art de la transcription chez Bach, qui a énormément pratiqué cet exercice tout au long de sa vie, à l’égard de ses anciens ou ses contemporains, comme pour ses propres œuvres. Ces variations furent composées pour le clavecin mais le clavecin et la guitare ont quelque chose en commun,  par les cordes pincées d’abord, puis dans la nature de leur courbe sonore, même si leurs possibilités sont très différentes. C’était un désir plus passionnel que raisonnable, comme une attirance pour quelque chose qui n’est pas fait pour soi. Une façon de goûter quelque part cette saveur de l’interdit dans cette rencontre improbable entre la guitare et le chef-d’œuvre. Le prochain disque comprendra la transcription des 6 gnossiennes de Satie.

RM : Mais la guitare permet également des créations pour aujourd’hui.

SL : Oh que oui et même d’une grande richesse ! C’est un instrument qui offre une écriture particulière parce qu’il est à la fois, mélodique, harmonique et percussif. Et cela permet d’élargir les sonorités qui demeurent généreuses.

RM : D’ailleurs dans votre prochain disque « Soliloque » à paraître en octobre, il y a plusieurs créations.

SL : J’aime assez faire découvrir des œuvres plutôt méconnues. Ce disque s’articule autour de pièces d’Henri Sauguet, dont le Soliloque du titre, et la Sarabande de Francis Poulenc. On sait peu que le répertoire pour guitare a connu un renouveau considérable au cours du XXe siècle en s’affranchissant des poids lourds espagnols et latino américains. Le Groupe des Six initia le mouvement en exploitant le côté mélancolique de la guitare à six cordes avec des œuvres poétiques, souvent inspirées de la Renaissance et des pièces pour vihuela. Puis ce fut ensuite au tour de l’École de Paris avec toutes ses ramifications : Roussel, Wiener, Jolivet, Migot, Françaix, Wissmer, Werner… J’y joue entre autres trois pièces du grand compositeur d’origine suisse , bien oublié aujourd’hui, dont deux en duo avec . Il y aura la création de trois pièces d’, compositeur et immense guitariste, dont une improvisation d’après la sarabande de Poulenc, laquelle figure aussi sur le disque. Et puis, il y a également la création de trois pièces de en duo avec la soprano . Ce professeur de composition au conservatoire n’avait jamais écrit pour la guitare, mais nous retrouvons une grande cohérence programmatique puisqu’il fut élève de Sauguet et Dutilleux. Avec , et la violoncelliste pour les Six pièces faciles de Sauguet, nous donnons ce programme le 2 octobre à la Salle Cortot à Paris.

RM : Des projets pour les mois à venir ?

SL : Bien sûr, mais tout n’est pas encore calé. Nous tournons les Variations Goldberg au théâtre de l’île Saint-Louis, puis à l’Orangerie de Rochemontès en Haute-Garonne, plusieurs récitals solo sont prévu à la cathédrale américaine de Paris, au château d’Ancy Le Franc et au château de Penthes à Genève. Mais auparavant un chalenge m’excite beaucoup à Pau avec pour la mi-octobre. Il s’agira de créer son concerto pour violoncelle avec guitare acoustique et électrique, avec et le bel orchestre de Pau-Pays de Béarn, que Faycal Karoui élève à un niveau magnifique. Il y a aussi dans les tuyaux, la création d’un concerto d’ avec l’Orchestre de Chambre de Toulouse, mais il est encore trop tôt pour en parler.

Crédit photographique © Jean-Baptiste Millot

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