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Adam Laloum, le poète des claviers

urlDécouvert en 2009 lorsqu’il remporte à l’âge de 22 ans le Premier Prix du Concours Clara Haskil, s’est depuis imposé comme un des pianistes majeurs français. Doté d’une profonde sensibilité au point d’être souvent appelé le « poète » des claviers, son jeu suscite un réel enthousiasme de la part du public et des médias.

« Je préfère mon piano aux copains. »

ResMusica : Vos débuts au piano se sont fait relativement tard vers l’âge de dix ans. Quel était votre relation à l’instrument à l’époque?

: En réalité, j’ai eu mon premier cours de piano à 6 ans mais c’était le premier et le dernier! La professeur, qui était surtout celle de mon frère, pensait que je n’étais pas fait pour ça : je n’arrivais pas à me concentrer et à tenir en place. Trois ans plus tard, je suis allé dans une école de musique faire de la flûte à bec et apprendre le solfège. J’y ai même fait une année de violon. A la maison, il y avait ce piano et j’en jouais tout seul pour m’amuser. Je prenais les partitions et je déchiffrais. La part de plaisir était beaucoup plus grande. Je me suis aperçu que j’en voulais plus et que je voulais jouer des morceaux plus difficiles. J’ai demandé à mes parents de prendre des cours vers 10 ans.

RM : Une boulimie des pièces qui vous a permis d’intégrer rapidement le cursus du Conservatoire…

AL : C’est une vraie passion même si elle ne s’est pas révélée immédiatement. J’en ai des souvenirs très forts. A 12-13 ans, je me jetais sur le piano quand je n’étais pas à l’école. Mes parents ne m’ont jamais poussé et ils étaient plutôt inquiets que je préfère mon piano aux copains. Des gens autour de moi m’ont dit que si je m’en donnais les moyens, j’en ferai mon métier. En rentrant à Paris, j’ai su que j’allais faire de la musique ma vie, sans savoir exactement quel débouché j’allais prendre.

RM : En regardant votre discographie et vos programmes, on a l’impression que vous aimez les défis et être poussé dans vos derniers retranchements.

AL : Oui, bien sûr, je ne suis pas le seul. Entre 20 et 35 ans, surtout en tant que pianiste où le répertoire est immense, on a besoin d’apprendre les œuvres. Il y a du défi mais aussi une vision sur le long terme. La vie est courte, elle passe vite. On n’aura jamais fait le tour du répertoire. Il faut en profiter car il y a beaucoup d’œuvres qu’on aimerait jouer.

RM : Votre choix va t- il s’opérer sur un coup de cœur, une envie de programmer tel ou tel répertoire par exemple dans les deux années à venir ?

AL : C’est délicat. Certains arrivent très bien à programmer plusieurs années en avance. La connaissance d’eux- même leur permet de le faire parce qu’ils savent qu’ils en sont capables. Moi, je fais plutôt partie de ceux qui doutent et je traine à donner mes programmes sur des années. J’ai des envies mais est-ce que je vais pouvoir les réaliser ? Parfois, je commence à travailler un morceau et je me sens bien ou au contraire, je trouve beaucoup de difficultés alors que je l’ai programmé. C’est la vie de musicien, on fait des choix et parfois des mauvais.

RM : Comment se produit le déclic dans ces difficultés ?

AL : Il y a une infinité de problèmes possibles. Evidemment, c’est très différent d’un morceau à un autre. C’est un métier où on travaille aussi sur scène. Le concert fait aussi partie du travail. Il y a une forme de lâcher-prise aussi, car tout d’un coup on est devant un public et il faut présenter une idée forte. Souvent dans l’urgence, il y a des choses qui se font sur scène et pas forcément à la maison. On peine sur une difficulté et un jour, cela sort sans savoir pourquoi. Tout est sur le moment. On tend toujours vers quelque chose de plus fort, de plus beau pour atteindre un niveau supérieur.

RM : Au bout de plusieurs années de vie avec la même œuvre, pouvez- vous revenir sur sa conception et la changer ?

AL : En sortant du Conservatoire, je n’avais pas beaucoup de concerts et je jouais toujours les mêmes œuvres par manque de confiance. C’est une très mauvaise idée de rester sur ses acquis. A force de jouer souvent la même œuvre, on peut vraiment la déformer, perdre la spontanéité et le côté immédiat de la musique. On a tellement réfléchi, pas toujours de la bonne manière, que parfois, on déforme les choses et on ne s’en aperçoit plus avec le temps. Il y a les Kreisleriana de Schumann que j’ai énormément jouées. Il faut que je fasse une pause de 5 à 10 ans ou même plus parce que ma version est trop figée dans ma tête.

Mais à l’inverse, les musiciens qui réenregistrent une œuvre, je trouve cela très touchant. On grandit avec des œuvres magnifiques. On ne sait pas si c’est l’œuvre qui grandit avec nous. Par exemple, la dernière sonate de Schubert que j’adore jouer [NDLR: lire notre chronique au Festival Elne Piano Fortissimo en 2014], je sais que je la jouerai toute ma vie. J’essaye toujours que cela ne ressemble pas à celle d’avant, dans un souci de création, et de ne pas reproduire quelque chose de figé.

RM : Quand on évoque un compositeur, on pense souvent au langage qui est le sien. Avez-vous besoin de connaître son univers ?

AL : Oui, pour tous les compositeurs il y a ce besoin d’apprendre à le connaitre. Il y a d’une œuvre à l’autre des similitudes et même des citations. En tant qu’interprète, cela m’apporte du bonheur de tomber sur cela. Schumann [NDLR: notre chronique de son album chez Mirare)  est le plus typique pour les citations littéraires avec Clara par exemple. Chez Brahms [NDLR : notre chonique de son album chez Mirare, Clef ResMusica]  aussi, lui qui était en admiration totale devant Schumann. Dans ses œuvres de jeunesse, il a cherché à lui rendre hommage très souvent notamment par ce principe de lettres et de notes. Les compositeurs ont leur code aussi : chaque note correspond à une lettre. C’est touchant de voir ces messages cachés comme parfois une indication sur une partition qui trouve un écho en nous. On n’arrive jamais au bout pour ce qui est d’interpréter un compositeur mais on entre dans son monde.

RM : Où placez-vous Brahms par rapport à d’autres compositeurs ?

AL : Je pense que j’ai une relation particulière avec lui. Bien sûr, il me touche immédiatement. Pour ceux qui l’aiment, c’est toujours d’une façon très personnelle. C’est merveilleux qu’un compositeur aussi discret puisse émouvoir autant de musiciens, surtout en musique de chambre. Pour ceux qui n’ont pas l’habitude d’en écouter, ce n’est pas une musique facile ou brillante. C’est une musique de la terre, pas prosaïque, différente de Mozart ou de Schumann où on peut trouver plus d’envolées. Si je pouvais ne jouer que Brahms toute ma vie, je ne m’en plaindrais pas.

RM : Après deux disques consacrés à Brahms en solo et en musique de chambre, y aurait-il un projet de concerto ?

AL : Avec plaisir ! Mais l’industrie du disque aujourd’hui est compliquée donc enregistrer avec un orchestre nécessite beaucoup de moyens. Je joue les deux avec chaque fois énormément de plaisir. J’espère que je vais continuer à l’aimer toute ma vie.

RM : Un mot sur le trio avec et le clarinettiste ?

AL : Nous nous sommes rencontrés en fait le jour du concert donné dans le cadre du Festival de Pâques. L’ambiance entre nous est très sympathique. C’est très agréable de jouer avec eux et je pense qu’Andreas y est pour beaucoup, il est vraiment excellent. Le répertoire Alto- Clarinette- Piano est spécial car il n’y a pas beaucoup de pièces écrites originalement pour cette formation. C’est original d’avoir trois familles d’instruments différentes. Les sonorités sont curieuses et inhabituelles.

RM : La musique de chambre occupe une place importante dans votre calendrier.

AL : Je fais partie du trio « les Esprits » et j’ai des relations privilégiées avec certains musiciens comme Lise Berthaud [NDLR: notre chronique sur leur album chez Aparté, Clef ResMusica] ou Raphaël Sévère [notre chronique sur leur album chez Mirare, Clef ResMusica]. C’est très important pour moi. A une époque où je ne savais pas trop quoi faire de ma vie, cela m’a sauvé de partager la musique avec les amis. J’ai la chance de pouvoir concrétiser un projet de festival de musique de chambre dans l’Aude. La première édition sera en septembre à Lagrasse, non loin de Narbonne et de l’Abbaye de Fontfroide. Je me suis occupé de la programmation et de la médiation du point de vue artistique et logistique. Nous avons un public. Ceux qui ne connaissent pas la musique classique en sortent émerveillés.

RM : Quel regard portez-vous sur ce que vous avez accompli ?

AL : Comme dans la vie, on cherche à être meilleur chaque jour dans l’interprétation. J’espère que ce regard en arrière se fait dans la remise en question objective et pas destructrice. On a aussi tendance à se flageller et il faut éviter de tomber dans cet écueil. Il faut trouver un équilibre avec son ego. A la fois avoir l’humilité qui permet d’avancer et en même temps, ne pas se faire mal parce qu’on a un objectif trop élevé.

RM : Etre invité à Verbier ou à La Roque d’Anthéron est pourtant une belle reconnaissance…

AL : Oui mais ces concerts-là ne sont pas toujours ceux dans lesquels on prend le plus de plaisir. Cela dépend des moments mais parfois le trac peut l’emporter même si le résultat est bien. On peut passer un moment très difficile sur scène. Cela permet d’autant plus de profiter des bons moments!

Crédits photographiques : © Carole Bellaiche/Mirare

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