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Christian Binet entre dessin et partition

AVT_Christian-Binet_1848C’est un des événements de l’automne 2015 : Les Bidochon investissent les salles de concert en compagnie de l’! L’occasion pour eux de découvrir l’univers ultra-codé de la Grande Musique, où ils vont écouter et commenter Mozart, Bach, Honegger et les autres, mais aussi un compositeur contemporain qu’ils connaissent bien : dessine mais, dans l’ombre de ses héros de papier, il compose.

« L’idée du bouquin (et des concerts) c’était ça : décontracter un peu les gens, les amuser et de leur dire : la musique classique ce n’est pas ennuyeux du tout. »

ResMusica : Dans quel état Raymonde et Robert Bidochon sont-ils revenus du Concert des 30 ans de l’Orchestre des Pays de Savoie à Chambéry ? C’était leur premier concert de « Grande Musique » ? Ont-ils étoffé leur discothèque ?

 : Pas trop… C’est surtout moi qui suis revenu sur un nuage. Je n’ai même pas eu besoin de reprendre le TGV pour revenir ! C’est fantastique pour un amateur d’être joué au cours d’un concert comme celui-là, de surcroît entouré de musiciens qui ont la cote. Les Bidochon, quant à eux, font ce que je leur fais faire. Je ne les laisse pas en liberté.

RM : Qu’est-ce qui les avaient décidés à faire le déplacement ?

CB : J’avais été contacté par pour les 30 ans de l’Orchestre. Il cherchait des idées originales pour marquer le coup. Il avait lu mon album Un jour au musée avec les Bidochon. De mon côté je cherchais un orchestre pour faire Les Bidochon au concert. Les choses se sont enchaînées. On a établi un programme. Le concert de Chambéry a été conçu sur le modèle de ce que j’avais fait pour la peinture. Je me suis demandé s ‘il fallait mettre des bruits. En définitive j’ai trouvé que mettre de la musique entre la musique n’était pas une bonne idée. Et j’ai laissé les dessins sans musique, tout en me demandant si ça n’allait pas faire un peu bizarre que les gens lisent des trucs dans un silence de mort entre les morceaux de musique. Effectivement il y a un petit décalage… après les gens rient. J’ai découvert que ça fonctionne très bien et du coup, je vais perfectionner la chose, car je pense qu’avec Nicolas on va refaire d’autres choses.

RM : Votre nécessaire complicité avec avait-elle des limites ?

CB : La complicité avec Nicolas ? Je trouve que c’est mon double. C’est assez étonnant. C’est rare de tomber sur quelqu’un avec qui assez rapidement on se sente bien. Plein de choses nous rapprochent. En tout premier lieu notre tempérament : on n’est pas deux expansifs. En revanche on est passionné de musique et aussi de bouffe ! Lui était lecteur de Fluide Glacial avant de diriger des orchestres. Beaucoup de choses nous rapprochent. On s’entend bien. Moi, je suis à chaque fois ravi de passer un moment avec lui.

« De la  part des puristes il y a peu d’indulgence vis à vis de gens qui souvent viennent là pour la première fois et qui n’ont pas forcément l’impression qu’ils rentrent dans un sanctuaire, et il faut arriver à faire la part des choses. »

RM : Qu’est-ce qui est le plus horripilant, selon vous : les commentaires peu discrets de Raymonde et Robert ou les chuuuuuuuuuuuuut !!!!!!!!!!!!!!! de leurs voisins de concert ?

CB : A mon avis les deux vont de pair. De la part des puristes il y a peu d’indulgence vis à vis de gens qui souvent viennent là pour la première fois et qui n’ont pas forcément l’impression qu’ils rentrent dans un sanctuaire, et il faut arriver à faire la part des choses. Moi aussi il m’arrive d’être perturbé par quelqu’un qui chuchote ou déplie un bonbon. Ce n’est pas agréable, mais c’est peut-être la première fois qu’ils viennent, alors si on commence à leur dire de se taire ou de ne pas faire de bruit de façon assez vindicative, ils ne reviendront plus. Donc il faut mettre un peu du sien. Ce qui, personnellement, me dérange, c’est quand les gens se croient devant la télé et font des commentaires tout fort comme s’ils étaient seuls au monde : ça c’est dérangeant mais quand ce sont des remarques en passant… Je suis pareillement agacé par les gens qui rappellent à l’ordre quelqu’un qui remue ou fait un bruit avec sa chaise : « Ah là là c’est un scandale ! Monsieur, vous êtes dans un concert ! » Ce genre de remarque peut empêcher les gens d’y retourner, d’y prendre du plaisir. Voilà : les deux sont responsables.

RM : Que pensez-vous des codes de l’univers de la musique classique ?

CB : C’est un monde assez particulier en définitive. C’est quand même fermé. Ce n’est pas un monde tourné vers l’extérieur. Il faut déjà quand même faire la démarche d’y aller et souvent ça impressionne : la taille de l’orchestre, les œuvres… L’idée du bouquin (et des concerts), c’était ça : décontracter un peu les gens, les amuser et de leur dire : la musique classique ce n’est pas ennuyeux du tout. On a le droit de rire entre les morceaux. Pas pendant. À Chambéry, il était hors de question de faire un truc comique avec un pouët-pouët au milieu de l’orchestre ! Je souhaitais que les gens s’amusent entre les morceaux mais qu’après ils écoutent les morceaux. Et c’est exactement ce qui s’est passé. On sentait bien que des gens venaient pour la première fois puisqu’il y en a un qui a crié : « Bravo, Binet ! » On ne voit jamais ça dans les concerts de musique classique. Et mine de rien, pendant les morceaux, il n’y avait pas de bruit : les gens étaient attentifs, écoutaient bien. Je suis donc très content. Car une passion est une passion, mais une passion non partagée, j’ai le sentiment qu’il en manque un bout. C’est bien quand on peut communiquer son enthousiasme à quelqu’un qui est demandeur.

RM :  « Un jour au concert avec les Bidochon »  peut être considéré comme un album militant ?

CB : Le mot est trop fort. Cela dit, depuis l’enfance, je suis souvent tombé sur des gens qui me faisait comprendre que je n’étais pas à ma place. Alors que j’avais envie d’appréhender des domaines comme la musique ou la peinture. Mais à chaque fois je tombais sur des gens dont les connaissances étaient très supérieures aux miennes, mais qui, un peu méprisants, me faisaient comprendre que je n’avais pas à me mêler de leurs conversations. J’ai toujours un peu souffert de ça et suis toujours très attaché à faire en sorte de faciliter l’accès à la culture à ceux qui sont demandeurs, car je ne veux pas qu’ils vivent ce que j’ai vécu. Il faut quand même beaucoup de force pour apprendre soi-même.

RM : À Chambéry, pour le concert des 30 ans de l’Orchestre des Pays de Savoie, il n’y avait pas que Raymonde et Robert. Vous-même aviez donné de votre personne . Qui en a eu l’idée ?

CB : J’ai développé pour Chambéry un sketch que j’avais déjà fait lors d’un concert avec un quintette : le sketch du pianiste qui ne joue qu’une note. Ce qui a été très amusant à Chambéry, c’est qu’un vrai soliste était là : Hervé Billaut. Je m’étais renseigné quant à son accord relatif à un sketch qui aurait pu ensuite le déconcentrer. En fait il a très bien joué le jeu. Il était même hyper-content et après le concert il m’a confié avoir senti perçu une atmosphère très différente avec ce public mélangé de mélomanes avertis et de néophytes.

RM : Allez-vous reproduire cette hilarante participation lors des concerts que l’OPS va donner cet automne pour accompagner la sortie de l’album ?

CB : Le concert des 30 ans à Chambéry était l’exception. C’était conçu comme ça dès le départ. Je délègue aujourd’hui à Raymonde et Robert Bidochon, qui se débrouillent très bien sans moi. Pour Compiègne, où ça a très bien marché, les gens riant davantage encore qu’à Chambéry, j’avais refait les dessins pour l’adapter au seul orchestre à cordes qui tourne à présent. Donc mis à part Compiègne, où j’ai fait le déplacement pour le Journal de France 3, rien n’est prévu : mes autres activités m’empêcheraient de toutes façons de faire la tournée. J’ai plein de choses sur le feu…

AVT_Christian-Binet_4715RM : Dans l’album, trouvez-vous la parité respectée entre la partie sérieuse et la partie humour ?

CB : Largement ! Il y a le CD de 80 minutes, les textes très intéressants de François Sabatier, une iconographie le plus souvent très rare, comme Honegger dans sa voiture… Ce n’est pas un livre d’humour, c’est un livre de musique. L’humour est là uniquement en guise d’accroche. Quand vous feuilletez un livre d’art, vous tournez souvent des pages qui, au premier coup d’ œil, ne vont rien vous dire. Dans mes albums sur la peinture, j’ai remarqué que les gens pas vraiment intéressés par une peinture lisent tous en revanche le dessin qui est à côté pour ensuite revenir au tableau pour comprendre pourquoi les Bidochon ont fait tel ou tel commentaire. Ça donne une chance de plus au tableau. C’est en prenant plus de temps pour regarder que l’on goûte les qualités d’une peinture. Je voulais donc procéder de même pour la musique, que, consécutivement aux remarques des Bidochon, les gens aient envie d’écouter le disque au lieu de peut-être se cantonner au premier morceau et peut-être se dire que ce n’est pas pour eux, sans écouter le reste. C’est juste ça : un livre avec de l’humour, non un livre d’humour.

« L’autodidacte n’aime pas les règles trop contraignantes. L’autodidacte a un tel besoin de s’exprimer qu’il n’a pas le temps de se perdre dans les règles et les apprentissages. »

RM : Et si l’on vous dit que, même en 2015, après tout ce que nos oreilles ont vécu comme découvertes musicales, l’on actionne la touche « repeat » pour votre si émouvant Prélude en si mineur ?

CB : Ah ça, ça me fait plaisir parce qu’en plus vous n’êtes pas le premier à me dire ça. Un journaliste m’a dit : « Je l’écoute en boucle. » Il y a quelque chose qui se passe avec ce morceau. Il y a une atmosphère qui fait qu’on a envie d’y rester. Je n’avais pas pensé à ça. J’ai fait les choses comme elles me venaient. Et ça parle aux gens. Tant mieux parce que, finalement, toute ma carrière, ça a été ça : communiquer. Si je peux aussi communiquer avec de la musique, c’est génial.

RM : Émouvant mais si bref… avez-vous le souhait de composer une œuvre de dimensions plus conséquentes ?

CB : J’essaie mais ça me demande beaucoup de temps et de mal parce que je n’ai pas de métier. Je suis un autodidacte sur tout, la BD comme la peinture. Et l’autodidacte n’aime pas les règles trop contraignantes. L’autodidacte a un tel besoin de s’exprimer qu’il n’a pas le temps de se perdre dans les règles et les apprentissages. Il lui faut aller à l’essentiel. Quand il tombe sur une difficulté, il n’essaie pas de la surmonter, il la contourne en trouvant des trucs qui feraient hurler tous les profs de musique. Moi, j’utilise tout ce que j’ai sous la main. J’ai des logiciels avec des espèces de cartes harmoniques qui me permettent d’avoir des pistes, de comprendre pourquoi un accord n’est pas bon. Alors je tâtonne jusqu’à ce que je trouve le bon… et hop je redémarre ! Je tâtonne beaucoup, c’est du bricolage, mais ça m’est égal : il n’y a que le résultat qui compte. Je dis toujours : « Regardez les beaux dessins que Victor Hugo a faits avec du marc de café ! » Personne ne songerait à dire : « Oh là là c’est moche ! c’est fait avec du marc de café. » Tout le monde trouve ça très beau, magnifique. On les expose, ces vieux châteaux-forts romantiques. Pour moi il n’y a que le résultat qui compte et non la façon d’y parvenir qui appartient à chacun. Je ne dis pas que les règles ne sont pas nécessaires : elles permettent de gagner du temps. Moi, je peux passer un après-midi sur 3 mesures quand d’autres le feront en 5 secondes!

« La musique … c’est comme lécher ses plaies… un baume. »

RM: Ce Prélude en si mineur est votre opus 1, ou vous avez dû choisir dans un corpus déjà conséquent ?

CB : J’ai plein de trucs. Mes parents m’ont mis au piano à l’âge de 12 ans, mais mon professeur, plutôt que de m’enseigner la passion de la musique m’a enseigné l’ennui de la musique, déclarant que je n’étais pas doué. J’ai donc arrêté les cours au bout d’un an mais ai continué à apprendre tout seul. J’étais attiré par tout ce qui produisait des notes : piano, guitare… J’ai fini par m’acheter un guide-chant où l’on entendait plus la soufflerie que les notes. Je jouais d’oreille. J’ai accompagné les offices à l’orgue pendant 15 ans.

L’improvisation a ses limites : on reproduit toujours un peu les même formules. J’ai donc décidé d’apprendre la musique. J’ai ainsi découvert, sur les partitions de gens que j’essayais d’imiter, que la musique écrite est en fait beaucoup plus simple qu’on imagine quand on l’écoute. Le problème, c’est que, plus j’apprends, plus mon oreille se familiarise avec la musique et me fait considérer ce que j’ai fait avant comme plutôt faible, mis à part quelques trucs. J’entends les erreurs. Il est bon que l’oreille entende tout cela et ça se fait petit à petit avec le temps, la répétition. Je suis épaté qu’un chef d’orchestre arrive à entendre 40 voix en même temps ! Maintenant j’entends beaucoup de choses que je n’entendais pas au début. Les quintes parallèles qui se suivent, je ne les percevais pas. Maintenant elles me choquent. Ça me permet de rectifier. On apprend. On dit qu’il faut 15 à 20 ans pour faire un bon compositeur et j’en ai 70… Comme je ne sais pas si je serai encore là dans vingt ans, je ne peux pas perdre de temps à apprendre la musique avant de composer.

RM : Vous voilà donc compositeur. Parmi vos pairs, quels sont vos idoles ?

CB : J’en ai plein. J’aurais plus vite fait de vous dire ceux qui ne le sont pas. Je découvre Beethoven ou Mendelssohn ou Schubert par des choses qui ne sont pas les gros trucs qu’ils faisaient. Moi, les symphonies des romantiques me gonflent un peu : on prend un thème qu’on remet à l’endroit à l’envers… je n’entends plus que ça. J’ai redécouvert le grand fan de Bach qu’était Mendelssohn par sa musique religieuse, peu connue. Ses psaumes sont superbes. Du Bach plus moderne, romantique. Sinon j’ai une grande curiosité. Tout m’intéresse.

RM : Raymonde et Robert Bidochon ne redoutent-ils pas que, fort de ce succès, vous ne les abandonniez pour persévérer dans cette nouvelle voie ?

CB : Les Bidochon, je ne m’en sers que quand j’en ai besoin. Si je n’ai rien à dire, je ne vais pas me forcer à faire quelque chose avec eux. Pour l’instant ils sont en stand-by depuis quatre à cinq ans. Je fais beaucoup d’autres choses à côté, qui ne restent que des moyens d’expression pour quelqu’un comme moi, qui était très solitaire, introverti, peureux, mal dans sa peau, manquant de confiance pendant très longtemps : cela a été mon échappatoire, mon moyen de communiquer. Ça l’est toujours. Je parle quand j’ai quelque chose à dire. Quand je n’ai rien à dire j’arrête de parler. La peinture m’a permis d’exprimer des tas de trucs qui faisaient mal mais il manquait quelque chose et la musique est arrivée… La musique, c’est comme lécher ses plaies… un baume… Tous les après-midis je fais de la musique. Je compose.

Crédits photographiques : portrait 1 © Jérôme Bonnet; portrait 2 © Festival d’Angoulême

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