Plus de détails

Paris. Salle Gaveau. 7-XI-2015. Frédéric Chopin (1810-1849) : Nocturne en do mineur, op. 48 n° 1 ; Sonate pour piano n° 2 en si bémol mineur op. 35 ; Scherzo n° 2 en si bémol mineur op. 31 ; 24 Préludes op. 28. Seong-Jin Cho.

Seong-Jin Cho-photo by Bartek Sadowski-3Le 7 novembre 2015, premier concert à Paris, salle Gaveau, du lauréat sud-coréen, premier prix du concours international Chopin de Varsovie.

Un concert émouvant, le premier d’un jeune soliste désormais confirmé, qui découvre une liberté nouvelle, teste ses forces, joue de ses moyens techniques pour le seul plaisir de jouer. Et nous fait découvrir, chose qui semblerait presque impossible, une nouvelle et extraordinaire vision lunaire de Chopin.

Contrairement à tant d’autres, Cho ne s’imite pas. Il n’a pas joué hier soir comme au Concours. S’il y avait bien la même maîtrise, les mêmes gammes de couleurs, chatoyantes et mystérieuses, la même technique époustouflante, dont il ne fait pourtant jamais étalage, on a entendu une ampleur, une profondeur, une sensualité d’autant plus émouvantes que jouées dans un registre froid.

Visage de bouddha rêveur, mains d’ivoire souple, apparaît, présence discrète, sourire de chat. Il s’installe et, tête levée, hume la salle, écoute. Puis, avec lenteur et légèreté,  il commence le Nocturne en do mineur, pas à pas sur le cheminement du dérèglement des rêves. La main gauche scande la progression. La main droite observe. Dérangement, puis tumulte, angoisse, tourbillon des basses. Cris aigus. Reprise de la mélodie dans un essoufflement d’angoisse retenue… Dernières notes nonchalantes, comme si de rien n’était.

Quatre accords implacables, course des deux mains sur le clavier, sa Sonate n° 2 était servie parfaitement glacée, grave et forte, comme les deux premières mesures, tragiques et menaçantes. Le premier mouvement, rempli de questions suspendues se termine sans réponses. Cho joue d’une façon presque désincarnée, sobre mais furieusement expressive pourtant, caressant les mélodies, en écho d’un cataclysme lointain, comme une rêverie ou un cauchemar. Il laisse glisser la « Marche funèbre », sous ses doigts silencieuse, inexorable et tendre à pleurer. Son jeu éclaire chaque note, même dans les accords, et sa douceur dans la mélodie qui termine cette marche nous fait penser au visage vide de Greta Garbo en Reine Christine. Et le Finale abstrait coule de ses deux mains qui bavardent, comme deux amis après un enterrement…

La première partie se terminait par le Scherzo n° 2, dont la délicatesse était rehaussée par des couleurs à peine trash, comme un écho du cœur fêlé de Chopin.

Après l’entracte, les Préludes furent joués, l’un précédant et introduisant l’autre, dans une continuité de puzzle imagé. Cho exacerbe à la fois la beauté et la fêlure. La ritournelle du Prélude n° 7, par exemple, est déconstruite sur un principe autre que le rubato, Cho creusant dans le tissu musical pour trouver une élasticité, une souplesse lycra de la trame même. Il montre, dans le n° 9, une virtuosité de libellule, invente des notes sanglots dans le n° 11, transforme le quinzième en mini « Marche funèbre » aux notes voilées, la mélodie cassée par une émotion d’autant plus poignante qu’elle ne s’exprime pas directement.

Cho a donné deux bis de Chopin et terminé par une Campanella échevelée, ludique et magnifique, poétique et jubilatoire ! Le plaisir d’un tel concert étant augmenté par l’intimité de la salle Gaveau, familière et chaleureuse et la qualité d’un public sensible qui a attendu la toute fin pour se lever en une ovation chaleureuse.

On en est d’autant plus indigné de savoir comment Philippe Entremont, membre français du jury l’a noté : en finale (notée sur 10), il lui a donné la plus mauvaise note, 1, alors que tous les autres membres du jury lui ont donné 9 ou 10, sauf Dan Thai Song, qui, en lui mettant 8, cherchait probablement à protéger ses poulains, et Adam Harasievitch qui lui a mis 6. Au premier tour (noté sur 25 comme les deux autres) Entremont avait pourtant mis une note tout à fait normale, 23 sur 25, mais au second et au troisième tour, il lui a mis de très mauvaises notes, contrairement à tous les autres membres du jury et lui a seul, refusé à chaque fois le passage.

Ce concert confirme, si besoin l’était non seulement la virtuosité de , mais son grand art, et ses qualités de cœur. Précisément ce qui manque à certains autres.

Crédit photographique : Seong-Jin Cho au Concours Chopin  © Bartek Sadowski

 

Plus de détails

Paris. Salle Gaveau. 7-XI-2015. Frédéric Chopin (1810-1849) : Nocturne en do mineur, op. 48 n° 1 ; Sonate pour piano n° 2 en si bémol mineur op. 35 ; Scherzo n° 2 en si bémol mineur op. 31 ; 24 Préludes op. 28. Seong-Jin Cho.

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.