Leif Ove Andsnes à San Francisco, ou l’étude transfigurée

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

San Francisco. Davies Symphony Hall. 18-XI-2015. Jean Sibelius (1865-1957) : Kyllikki op.41 ; Le Bouleau, Le Sapin, extraits de Cinq pièces pour piano op. 75 ; Le lac de la forêt, Le chant de la forêt, Paysage de printemps, extraits de Cinq esquisses pour piano op. 114. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°18 en mi bémol majeur op. 31 n°3. Claude Debussy (1862-1918) : La Soirée dans Grenade, extrait d’Estampes ; Pour les Degrés chromatiques, Pour les Arpèges composés, Pour les Octaves, extraits d’Études. Frédéric Chopin (1810-1849) : Impromptu n°1 op. 29 ; Étude en la bémol majeur, extraite de Trois nouvelles Études ; Nocturne en fa majeur op. 15 n°1 ; Ballade n°4 op. 52. Leif Ove Andsnes, piano.

LOAndsnes est l’invité très attendu de la série des Grands interprètes du San Francisco Symphony.

Dans sa tournée à travers le monde, qui devrait l’amener ces jours prochains en Europe, le pianiste norvégien présente un programme des plus intéressants, une combinaison astucieuse et inattendue de monuments du répertoire – dont certains, les Chopin par exemple, lui valent une grande part de sa célébrité – et d’excursions plus osées, qu’il s’agisse des Études de Debussy, ou surtout, des petites pièces de Sibelius, des merveilles trop secrètes que beaucoup seront heureux de découvrir.

Pour autant, ce n’est pas le seul arbitraire qui unit les différents moments de ce parcours musical. Debussy et Chopin, pour ne citer qu’eux, ont en commun l’idée qu’« écrire une étude pour le piano » ne signifie pas « commencer par en expurger la musique », et que les exigences techniques procèdent d’abord d’un besoin expressif. Une devise que le pianiste a certainement faite sienne : n’est pas de ceux que leur propre virtuosité aveugle. Dans la volubile quatrième Ballade de Chopin, c’est une joie que de l’entendre, au moment précis où la texture sonore se densifie à l’extrême, établir soudain un silence de plusieurs secondes, puis énoncer paisiblement le mystérieux choral inabouti qui précède le tumulte de la coda. Ces cinq ou six mesures ne contiennent certes que de sages accords ; mais ce sont elles, et l’éclat de lumière limpide qu’elles ont apporté un bref instant, qui auront mérité à l’interprétation de Leif Ove Andsnes le qualificatif d’exceptionnelle.

Clair-obscur beethovénien

C’est ce même jeu d’ombres et de lumières qui a permis au public de redécouvrir agréablement la dix-huitième Sonate de Beethoven, parfois appelée « La Chasse ». Les premières mesures de l’œuvre, à l’image de ce qui va suivre, sont exécutées à la perfection : du thème hésitant, en forme d’ébauche, le pianiste fait une question tourmentée, et de la progression harmonique qui suit, un dévoilement – jusqu’à la splendeur radieuse de l’accord parfait où s’affirme enfin la tonalité de mi bémol.

Pourtant, le finale est le lieu où éclate une autre qualité du pianiste, plus rare peut-être : son art du rythme. À l’extrême précision dont il fait preuve, s’ajoutent une ardeur quasi féline et un sens de la danse, tout à fait dans l’esprit d’un Presto con fuoco, qui rendent irrépressibles les figures de tarentelle dont le mouvement est parsemé. Cette sensation de trépidante allégresse et de simplicité tout à la fois doit beaucoup, notons-le, à un usage parcimonieux, méticuleusement dosé, de la pédale forte. Toujours est-il que ce finale, quoique à tout instant d’une virtuosité confondante, est à cent lieues de l’étude pour la main gauche à laquelle on veut parfois le réduire. Une fois de plus, Leif Ove Andsnes trouve la musicalité où on ne l’attend pas : n’est-ce pas là l’originalité d’un talent véritable ?

Crédit photographique : Leif Ove Andsnes © Özgür Albayrak

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