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Les Variations Goldberg selon Mahan Esfahani : le CD du Moi

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Variations Goldberg BWV 988. Mahan Esfahani, clavecin. 1 CD DGG 4795928. Enregistré en 2016. Textes de présentation en allemand, anglais et français. Durée : 78′.

 

bach-esfahaniLe jeune claveciniste irano-américain , au parcours atypique – il aime confronter dans un même récital œuvres récentes et grandes partitions du passé – vient juste d’être « signé » par une « major » du disque et grave d’emblée pour la DGG  un  des piliers du répertoire. Mais cette version des Variations Goldberg de nous a, au sens littéral, fatigué par sa volonté affichée de différence : l’œuvre finit pas s’effacer devant l’interprétation déroutante, car mâtinée d’un excès d’originalité à tout prix à la limite de la vanité.

Certes Esfahani connaît les ressorts poétiques de l’œuvre – dont il ne nous épargne aucune reprise – et l’histoire de son interprétation. Il dédie d’ailleurs ce disque à la mémoire de… Wanda Landowska et à l’un de ses principaux professeurs, Zuzana Ruszickova. On est d’ailleurs étonné d’entendre l’énoncé augural du thème quasi à nu, comme une réplique ferraillante de la (fort belle et ancienne) version de Wilhelm Kempff au piano – pour le même éditeur. Sur un  instrument sans grande personnalité (Huw Saunders d’après un Harass de 1710) et capté avec un déroutant halo de réverbération, il surligne souvent les effets et finit par noyer le fil du discours par une accumulation de particularismes très personnels, souvent au détriment  de la courbe globale de l’œuvre.

Peut-être l’interprète a-t-il peur que l’auditeur s’ennuie ou ne trouve, au contraire du comte Kayserling, dédicataire du cycle, trop vite le sommeil. Mais pourquoi s’autoriser un tel relâchement dans l’agogique, contrariée par l’ornementation, dès les deux premières variations tout en décalant les mains jusqu’à plus soif, désarticuler ainsi la petite gigue qu’est la septième variation, donner un sentiment de trop grande anticipation rythmique dans la huitième, avant de dilater le tempo et le discours de la neuvième jusqu’au non-sens, bousculer la onzième, hacher menu la douzième, s’emporter digitalement jusqu’au décalage et confondre vitesse et précipitation dans la treizième, dynamiter l’instrument dès le premier accord de l’ouverture à la française qu’est la seizième, jouer avec un goût très discutable sur les registres de l’instrument dans la dix-neuvième, faire montre de la vélocité la plus creuse durant les vingtième et vingt-troisième puis ânonner prosaïquement la vingt-quatrième ?

Certes, les trois variations en mode mineur (15, 21 et surtout 25) nous laissent – enfin -l’impression d’un interprète en phase avec l’œuvre et aux capacités expressives indéniables. Mais la volonté de se différencier par trop d’originalité  tue en quelque sorte le projet interprétatif assez flou dans sa globalité par une sorte de myopie de l’instantané. L’indiscutable personnalité du claveciniste tonitrue ainsi trop souvent, à la limite du caricatural, et l’œuvre finit par tourner à vide. D’où ce sentiment de fatigue auditive qui nous a tenaillé à chaque nouvelle audition de cet album, aux trois-quarts du parcours.

Pour vraiment  écouter ce cycle majeur de par le truchement – et non le prisme déformant – de ses interprètes, revenons vite – entre autres, et en nous limitant au seul clavecin – à la spartiate austérité de Gustav Leonhardt (surtout dans la version Telefunken – das Alte Werk de 1968), l’épure signée Blandine Verlet (Astrée), la sérénité poétique de Pierre Hantaï (opus 111, réédition Naïve), l’imagination maîtrisée de Céline Frisch (Alpha) ou la verve canalisée d’Andreas Staier aux prises avec un clavecin quasi « monstrueux » de puissance (Harmonia Mundi).

Car hélas, Esfahani, artiste prometteur mais en devenir, ne retrouve ici pas le naturel épanchement de ses précédents enregistrements, essentiellement pour Hyperion (intégrale de l’œuvre de Rameau, et surtout, les sonates würtembourgeoises de Carl Philipp Emmanuel Bach). Osons ici avouer une cruelle déception face à un enregistrement annoncé par certains (et avec grand fracas) comme une révélation.

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Variations Goldberg BWV 988. Mahan Esfahani, clavecin. 1 CD DGG 4795928. Enregistré en 2016. Textes de présentation en allemand, anglais et français. Durée : 78′.

 
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