Le riche contrepoint de Stile Antico à Bruxelles

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Bruxelles. Bozar. 13-lll-2017. John Dowland (1563-1626) : Flow my tears ; In this trembling shadow cast. Philip de Monte (1560-1628) : Super Flumina Babylonis. William Byrd (c.1540-1623) : Quomodo cantabimus ; Tristitia et anxietas ; Haec Dies. Richard Dering (c.1580-1630) : Sancta et immaculata virginitas ; Factum est silentium. Thomas Tallis (c.1505-1585) : In ieiunio et fletu. Peter Philips (1560-1628) : Regina caeli laetare ; Gaude Maria Virgo. Robert White (1538-1574) : Lamentations. Ensemble Stile Antico.

Stile Antico 2010Photo: Marco BorggreveLes mélomanes de Bruxelles (d’Anvers et Bruges également) vivent depuis quelques jours déjà au rythme du Klarafestival. C’est dans le cadre de cette programmation que se tient ce soir un concert de l’ensemble britannique Stile Antico (Clef ResMusica pour leur CD Divine Theatre). Formé il y a dix ans et spécialisé dans la musique ancienne, Stile Antico est composé de douze chanteurs de grande qualité réunis sans chef de chœur. L’ensemble est en résidence cette saison à Bozar.

Le concert de ce soir nous emmène « In a strange land », aux côtés des compositeurs anglais catholiques du XVIe siècle dont la patrie, troublée depuis Henri VIII et Édouard VI, fut affectée par l’établissement du nouveau régime élisabéthain qui se durcit à leur égard après la bulle de Pie VII en 1570. Certains prirent la route de l’exil, d’autres demeurèrent en leur contrée mais leur production artistique est dès lors empreinte d’accents mélancoliques.

Les douze chanteurs entrent en scène. Ils sont six hommes, six femmes ventilés en trois chanteurs par registre vocal. Après une première pièce presque timide, les chanteurs trouvent leurs marques. Ils ne sont pas aidés en cela par l’acoustique peu gratifiante du hall Horta qui sert habituellement de bar et de hall aux expositions. L’arrière-scène et les spectateurs sont inondés d’une lumière crue et bleutée. En dépit de cela, ils développent leur style chaud et un art du contrepoint vivant, riche et complexe. Leur communication est presque énigmatique, ils se regardent à peine, les enchaînements de phrases sont soutenus et cependant, ils se coordonnent de manière souple, chargés alternativement de donner le « la » et le signe du départ.

Au fur et à mesure que se déroule ce programme touchant, principalement composé de courtes pièces sacrées, on distingue, comme dans un feu d’artifice, les différents timbres et couleurs des voix. Appuyées sur des basses qui étoffent subtilement les textures musicales, les sopranos apportent beaucoup d’éclat (et de volume sonore) aux pièces. Cependant, le cantus firmus et les lignes mélodiques ne sont ici pas l’apanage strict des sopranos mais se voient partagés parmi les quatre registres. À l’image d’un pont lancé vers leurs congénères, certaines voix telles les altos ou les ténors s’étendent parfois aux limites de leur registre comme dans le In ieiunio et fletu de .

L’ensemble donne un éclairage nouveau à des pièces forts connues de ce « style antique » (l’arrangement pour consort de la « lute song » Flow my tears de ou le Haec dies de ) comme à des motets moins fréquemment joués. L’intelligence du texte, davantage subordonné à la musique dans le stile antico, est perceptible et la diction très soignée. Les qualités des chanteurs sont telles qu’il est presque délicat de confesser quelques bémols qui ont crû au fil de ces deux heures. Précisons d’emblée qu’il ne tiennent pas aux compétences techniques ou artistiques de l’ensemble, loin s’en faut.

Le fait est qu’on perçoit peu de contrastes entre les pièces comme en leur sein, quand bien même l’écriture en est variée (perceptible dans le Regina caeli laetare de ). Mais avec la technique polyphonique qui leur est appliquée, elles nous sont apparues un peu trop homogènes. Émettons l’hypothèse que le « piano » est moins aisé à atteindre avec un tel effectif de chanteurs lorsque l’ensemble est au complet et avec le mécanisme, superbe au demeurant, des résonances. Mais c’est, plus encore, le manque de silence, de respirations qui se fait sentir, chaque voix prenant le relai de l’autre ; et on ne bénéficie pas des espaces offerts, dans d’autres genres, par des récitatifs plus sobres, des passages solos ou des passages instrumentaux. La soirée évolue sur une ligne de crêtes, l’explosion des voix étant toujours à leur maximum, ce qui est tout à leur honneur mais rend l’écoute un peu sportive.

Aussi, on goûte à la variété offerte par les changements de formations du Factum est silentium de , du In Iéna et fletu de Tallis, ou à des dispositifs ingénieux tel ce mécanisme de réponses entre six chanteurs restés sur scène et six autres leur répondant, cachés dans l’arrière-scène, pour une fort belle pièce de Dowland où la fraîcheur de Stile Antico aura fait nos délices. L’unique bis Gaude Maria Virgo de (exilé à Bruxelles !) met en exergue la maîtrise des jeux rythmiques par ce jeune et brillant ensemble.

Photo : Stile Antico © Marco Borggreve

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.