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La Passagère de Weinberg marque le Semperoper de Dresde

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Dresde. Semperoper. 24-VI-2017. Mieczysław Weinberg (1919-1996) : La Passagère. Opéra en deux actes, huit tableaux et un épilogue sur un livret d’Alexander Medwadew, d’après le roman éponyme de Zofia Posmysz. Mise en scène : Anselm Weber. Assitante : Corinna Tetzel. Décors : Katja Haß. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Olaf Winter. Vidéos : Bibi Abel. Avec : Christina Bock, Lisa ; Jürgen Müller, Walter ; Barbara Dobrzanska, Marta ; Markus Butter, Tadeusz ; Emily Dorn, Katja ; Ewa Zeuner, Krystina ; Lucie Ceralovà, Vlasta ; Anna Borucka, Hannah ; Larissa Wäspy, Yvette ; Franziska Gottwald, Bronka ; Sabine Brohm, Vieille ; Matthias Henneberg, Michael Eder, Tom Martinsen, Trois Soldats SS ; Hannelore Koch, Kapo ; Timothy Oliver, Stewart. Sächsischer Staatskopernchor Dresden (chef de choeur : Jörn Hinnerk Andresen). Komparserie. Sächsische Staatskapelle Dresden, direction : Christoph Gedschold.

csm_Die-Passagierin-KHP-Foto-JQuast_044_8e2eedc84c-728x364Prévu au Semperoper en même temps que le Festival Chostakovitch de Gohrisch non loin de là, l’opéra La Passagère de dans la production d’ créée en 2015 à l’Oper Frankfurt aura bénéficié d’une équipe musicale haut de gamme. Les chanteurs, pour la plupart issus de la troupe, créent une dynamique d’ensemble particulièrement importante pour traiter cette trouble histoire dont une partie se passe à Auschwitz, sujet d’autant plus grave dans la capitale saxonne qu’elle est régulièrement le théâtre de démonstrations néo-nazies. L’œuvre trouve également un chœur de grande qualité, en plus d’un orchestre exceptionnel, mené d’une main de maître par le chef .

Il aura fallu près de quarante ans à La Passagère pour que l’opéra puisse enfin être créé, d’abord en version concertante à Moscou en 2006, puis en version scénique en 2010 à Bregenz, pour la première fois sous la direction de Teodor Currentzis. Depuis, ce livret très cinématographique autour d’un sujet de camp de concentration et de ses conséquences pour les oppresseurs et les oppressés, qui se recroisent plusieurs années après lors d’une croisière, a trouvé son public. Il a même bénéficié d’une dynamique exceptionnelle. La production liminaire a immédiatement quitté le Festival de Bregenz pour Londres, avant une tournée dans quatre grandes villes des États-Unis, tandis qu’en Russie une autre mise en scène a vu le jour, et en Allemagne trois de plus : en 2013 Holger Müller-Brandes à Karlsruhe, en 2015 à Francfort et cette année Gabriele Rech à Gelsenkirchen.

La France mettra sans doute du temps à créer l’ouvrage, mais en attendant il fait son chemin dans le monde, et trouve avant Aahrus en août le superbe Semperoper de Dresde, dans la production francfortoise. Le double livret tiré d’un roman autobiographique de Zofia Posmysz oblige à traiter par moments la croisière amoureuse de Lisa, ancienne Kapo SS, et son mari Walther, et souvent les réminiscences cauchemardesques du camp de concentration nazi. Il n’y a donc que trois moyens laissés au metteur en scène, celui de jouer sur deux hauteurs, ce qu’a choisi David Pountney lors de la création, celui de séparer la scène en deux, et celui de jouer sur plateau tournant, choix validé par Anselm Weber. Une quatrième possibilité pourrait être de spatialiser l’action en déportant l’opéra hors d’une salle conventionnelle, et une cinquième, dangereuse, de jouer avec des vidéos pour l’une des deux parties.

À Dresde, le jeu sur plateau rotatif fonctionne particulièrement bien, d’autant que le décor de Katja Haß est d’excellente facture. Il représente sur les deux tranches les flancs d’un paquebot de croisière, et au milieu une coque vide sous forme de Konzentrationslager, sauf à la dernière scène avant l’épilogue, où la scène sert d’abord de bal, avant de se retransformer en lieu d’épouvante.

À cet écrin simple mais efficace sont ajoutées des vidéos, souvent seulement des mots, en plusieurs langues, utilisées également dans cet opéra qui associe l’allemand des SS au russe de la plupart des scènes concentrationnaires, en plus de passages chantés par les femmes dans leur idiome natal, le yiddish, le polonais ou le français. À ce jeu la jeune Yvette de touche particulièrement, de sa voix fluette avec son texte de dijonnaise, quand à leur façon (Krystin), (Vlasta) et (Hannah) émeuvent aussi avec leurs interventions. Des seconds rôles, le plus important reste toutefois celui de Katja, superbe d’émotion et de douceur dans son chant du Soleil d’Hiver au sixième tableau.

Dans les premiers rôles, le plus impressionnant est celui de Martha, l’ancienne détenue qui a survécu et se trouve maintenant dans le même bateau que son bourreau, pour un entretien final d’une violence contenue dans la voix particulièrement bien placée et large dans la tessiture de , déjà titulaire du rôle en 2014 dans la production de Karlsruhe. Francfort avait utilisé sa troupe et Dresde utilise la sienne. On retrouve donc dans le rôle principale de Lisa, projection claire mais couleur de mezzo, très à l’aise dans le lyrisme comme dans la prononciation de sa langue natale, l’allemand. Jürgen Müller campe un mari tendu à l’aigu mais bien engagé scéniquement, plus galant et classieux que l’homme de Martha, le Tadeusz baryton de .

csm_Die-Passagierin-KHP-Foto-JQuast_486_6de8996b29-728x364Le reste de la troupe convainc tout autant, des Soldats SS de , et , ce dernier chantant aussi en anglais le rôle du Stewart. Il faut à cela ajouter un Sächsischer Staatskopernchor Dresden particulièrement bien préparé, mystique comme s’il abordait Parsifal lors de ses interventions en coulisse. Pourtant, la véritable puissance revient à la fosse, avec à l’intérieur l’un des meilleurs orchestres d’opéra du monde. La , est ici autant à l’aise dans les moments sombres de la partition que dans les foxtrots et motifs plus heureux, pour un ouvrage qui mélange sans difficulté des thèmes chostakoviens à des airs ressemblant aux écrits de camps de Schulhoff ou Ullmann. Le tout est particulièrement bien dirigé par le chef , passionnant de bout en bout pour varier les couleurs de cette partition et lui donner tantôt du noir et tantôt du blanc, en plus de souvent la nuancer dans les palettes grises et sales retrouvées sur les costumes de prisonniers du plateau.

Crédits photographiques : © KHP Fotos JQuast

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Dresde. Semperoper. 24-VI-2017. Mieczysław Weinberg (1919-1996) : La Passagère. Opéra en deux actes, huit tableaux et un épilogue sur un livret d’Alexander Medwadew, d’après le roman éponyme de Zofia Posmysz. Mise en scène : Anselm Weber. Assitante : Corinna Tetzel. Décors : Katja Haß. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Olaf Winter. Vidéos : Bibi Abel. Avec : Christina Bock, Lisa ; Jürgen Müller, Walter ; Barbara Dobrzanska, Marta ; Markus Butter, Tadeusz ; Emily Dorn, Katja ; Ewa Zeuner, Krystina ; Lucie Ceralovà, Vlasta ; Anna Borucka, Hannah ; Larissa Wäspy, Yvette ; Franziska Gottwald, Bronka ; Sabine Brohm, Vieille ; Matthias Henneberg, Michael Eder, Tom Martinsen, Trois Soldats SS ; Hannelore Koch, Kapo ; Timothy Oliver, Stewart. Sächsischer Staatskopernchor Dresden (chef de choeur : Jörn Hinnerk Andresen). Komparserie. Sächsische Staatskapelle Dresden, direction : Christoph Gedschold.

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