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Une Maison des Morts pour la fosse à l’Oper Frankfurt

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Frankfurt-am-Main. Oper Frankfurt. 1-IV-2018. Leoš Janáček (1854-1928) : Z mrtvého domu (De la Maison des Morts), drame lyrique en trois actes sur un livret du compositeur, d’après Souvenir de la maison morte de Fiodor Dostoïevski. Mise en scène : David Hermann. Décors : Johannes Schütz. Costumes : Michaela Barth. Lumières : Joachim Klein. Dramaturgie : Norbert Abels. Avec : Gordon Bintner, Alexandr Petrovič Gorjančikov/Don Juan/Der Teufel ; Karen Vuong, Aljeja ; Vincent Wolfsteiner, Filka Morozov (en prison sous le nom de Luka Kuzmič) ; AJ Glueckert, Skuratov ; Johannes Martin Kränzle, Šiškov ; Ralf Simon, Le Gros Prisonnier/Čerevin/Le forçat avec l’aigle ; Gurgen Baveyan, Le Petit Prisonnier/ Čekunov ; Barnaby Rea, Le Gouverneur ; Samuel Levine, Le Vieux Prisonnier ; Jaeil Kim, Kedril/Condamné/Acteur ; Hans-Jürgen Lazar, Le Condamné Ivre ; Iain MacNeil, Cuisinier/Condamné ; Mikołaj Trąbka, Le Forgeron/Prisonnier ; Thesele Kemane, Le Prêtre/Condamné ; Ingyu Hwang, Le Jeune Condamné ; Barbara Zechmeister, La Prostituée ; Dietrich Volle, Le Prisonnier aigri ; Brandon Cedel, Comdamné ; Peter Marsh, Šapkin/Le Prisonnier Joyeux ; Gael Fefferman, Une Jeune Femme. Herren der Chor der Oper Frankfurt (chef de chœur : Tilman Michael). Frankfurter Opern- und Museumsorchester, direction musicale : Tito Ceccherini

3553_auseinemtotenhaus16_grossQuelques semaines seulement après Krzysztof Warlikowski pour le Royal Opera House et avant Frank Castorf pour la Bayerische Staatsoper, propose sa propre vision de l’ultime chef-d’œuvre de à l’Oper Frankfurt, joué sur la base de l’édition critique de 2017. La mise en scène ne passionne cependant pas autant que la distribution portée par le forçat Šiškov de , et surtout la fosse soutenue par la direction extrêmement moderne de .

Connu en France grâce à l’Opéra de Nancy pour lequel il a déjà réalisé L’Italienne à Alger, Iolanta, Armide ou Ariadne auf Naxos, revient à Janáček après une Affaire Makropoulos discutable pour la Deutsche Oper en 2016. Vu à une semaine d’écart de la production particulièrement inspirée de Warlikowski pour Londres, le spectacle déçoit et reste quelque peu hermétique à la problématique de l’œuvre en fuyant le livret pour conter une autre histoire.

Juste avant le Prélude, , dans le rôle d’Alexandr Petrovič Gorjančikov, est assis à table avec celle qui semble être sa femme, un rôle muet omniprésent durant tout le premier acte. Des hommes masqués entrent par effraction et bâillonnent la femme tandis qu’ils emmènent Gorjančikov en cellule. Le décor de Johannes Schütz ne délimite jamais vraiment les parties, mais tourne sur lui-même pendant les trois actes tandis que les murs sont ajustés aux besoins, forçant parfois les artistes du plateau à courir ou à faire semblant de courir en restant quasi sur place, comme le Prêtre de Thesele Kemane, dont la très belle première phrase ne peut être suivie avec autant de souffle par les suivantes, puisque entre les deux il s’est démené physiquement. Après un passage sur un lit d’hôpital à la fin du premier acte, en observation devant Filka Morozov (prestation engagée au haut-médium acide à souhait du ténor ), et à côté d’Ajeja (rôle tenu ici par la soprano travestie en homme et son timbre aigu clair et chamarré), Gorjančikov, à qui l’on a d’abord broyé les mains, revoit sa femme à l’acte médian, sans pouvoir la caresser à cause des bandages.

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Après d’autres nombreux tours de plateau et un refus de traiter la pantomime, vaguement annoncée par la première histoire de Don Juan (encore ) et Kedril (prestation dynamique du ténor ), les scènes successives mettent en avant ici le prisonnier Ivre d’Hans-Jürgen Lazar, là le Skuratov d’, ainsi que les autres chanteurs de l’Ensemble et le chœur très solide de l’Oper Frankfurt. Gorjančikov est finalement libéré et ramené chez lui ; il retrouve sa femme encore bâillonnée, mais bien vivante. Cette proposition cherche donc à traiter en filigrane l’erreur judiciaire, soumise dans le texte initial de Dostoïevski, qui écrit son récit après le bagne et un simulacre d’exécution, avant d’être finalement gracié.

Mais plutôt que de s’intéresser à la problématique politique, Hermann traite une sorte de faux procès kafkaïen avec des relents d’absurde, inspiré peut-être du film Brazil de Terry Gilliam (metteur en scène de la reprise à l’Opéra de Paris de Benvenuto Cellini). Sa production a toutefois l’avantage de mettre en avant le rôle principal, et donc le chanteur Gordon Bintner, nerveux autant que bien présent vocalement et scéniquement, et surtout de laisser une place prépondérante au Šiškov outrageusement visible de , en l’attachant face à nous pendant toute sa scène. Sans doute celui-ci est-il encore plus impressionnant que Peter Mattei récemment dans la reprise parisienne de la mise en scène de Patrice Chéreau.

La grande force du spectacle vient cependant avant tout de la fosse, avec un orchestre dense et compressé, d’abord trop « germanique » et pas assez coloré ni fluide, puis de plus en plus délié, et surtout incroyablement modernisé vers des sonorités typiques de la Seconde École de Vienne, grâce à la direction particulièrement novatrice du chef italien . On se délecte alors de l’ouverture anguleuse, de laquelle les thèmes et cellules musicales ressortent presque à la façon de séries bergiennes, puis des sons aigres et violents dès la première scène, et enfin de la compassion des nappes de violons et d’altos à l’acte III. Dommage que Ceccherini n’ose comme Mackerras et comme entendu à Londres utiliser de vraies chaînes de forçats bien sonores, car le reste est passionnant de la première à la dernière note !

Crédit photographiques : © Barbara Aumüller

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Frankfurt-am-Main. Oper Frankfurt. 1-IV-2018. Leoš Janáček (1854-1928) : Z mrtvého domu (De la Maison des Morts), drame lyrique en trois actes sur un livret du compositeur, d’après Souvenir de la maison morte de Fiodor Dostoïevski. Mise en scène : David Hermann. Décors : Johannes Schütz. Costumes : Michaela Barth. Lumières : Joachim Klein. Dramaturgie : Norbert Abels. Avec : Gordon Bintner, Alexandr Petrovič Gorjančikov/Don Juan/Der Teufel ; Karen Vuong, Aljeja ; Vincent Wolfsteiner, Filka Morozov (en prison sous le nom de Luka Kuzmič) ; AJ Glueckert, Skuratov ; Johannes Martin Kränzle, Šiškov ; Ralf Simon, Le Gros Prisonnier/Čerevin/Le forçat avec l’aigle ; Gurgen Baveyan, Le Petit Prisonnier/ Čekunov ; Barnaby Rea, Le Gouverneur ; Samuel Levine, Le Vieux Prisonnier ; Jaeil Kim, Kedril/Condamné/Acteur ; Hans-Jürgen Lazar, Le Condamné Ivre ; Iain MacNeil, Cuisinier/Condamné ; Mikołaj Trąbka, Le Forgeron/Prisonnier ; Thesele Kemane, Le Prêtre/Condamné ; Ingyu Hwang, Le Jeune Condamné ; Barbara Zechmeister, La Prostituée ; Dietrich Volle, Le Prisonnier aigri ; Brandon Cedel, Comdamné ; Peter Marsh, Šapkin/Le Prisonnier Joyeux ; Gael Fefferman, Une Jeune Femme. Herren der Chor der Oper Frankfurt (chef de chœur : Tilman Michael). Frankfurter Opern- und Museumsorchester, direction musicale : Tito Ceccherini

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