Resmusica Rouge

Neuvième volume de l’intégrale des enregistrements de Josef Hofmann

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Anton Rubinstein (1829-1894) : Contredanses A et B op. 14 n° 3. Richard Wagner (1813-1883) / Louis Brassin (1840-1884) : Le brasier magique (de « La Walkyrie », 2 gravures). Felix Mendelssohn (1809-1847) : « Appassionata » op. 38 n° 5 (de « Romances sans paroles »). Franz Schubert (1797-1828) / Carl Tausig (1841-1871) : « Marche militaire ». Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Prélude en ut dièse mineur op. 3 n° 2 (2 gravures). Domenico Scarlatti (1686-1757) / Carl Tausig : Pastorale en ré mineur K. 9 et Capriccio en la majeur K. 20. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano op. 27 n° 2 ; version raccourcie du Rondo, dernier mouvement du Concerto pour piano n° 5. Frédéric Chopin (1810-1849) : Nocturne en fa dièse majeur op. 15 n° 2 ; Valse en la bémol majeur op. 42 ; Valse en ré bémol majeur op. 64 n° 1. Treize entretiens autour de Josef Hofmann. Dagmar Godowsky et Betty Hofmann en répétition. Josef Hofmann, piano. Bell Telephone Hour Orchestra, direction : Donald Voorhees. 2 CD Marston Records. Enregistré entre le 24 décembre 1895 et le 30 juillet 1945 à Moscou et New York (les gravures de Josef Hofmann) ; de 1959 à 2002 (les entretiens) ; c. 1937 (la répétition de Dagmar Godowsky et Betty Hofmann). Textes de présentation en anglais. Durée : 152′51

 

Hofmann 1Après nous avoir fait patienter une bonne dizaine d’années, le label Marston Records – ayant espéré redécouvrir, en vain, toutes les gravures égarées de Josef Hofmann – rend finalement accessible le neuvième volume de l’intégrale des enregistrements du légendaire musicien polonais, également compositeur, qui était l’un des meilleurs pianistes de son époque, voire probablement de tous les temps.

Rappelons que la série a pour but de recueillir toutes les interprétations que Josef Hofmann a fait immortaliser en se servant d’un piano à queue, et non pas d’un piano mécanique, même s’il préférait cependant l’utilisation de ce dernier, pour des raisons de prise de son : il considérait que les techniques de l’époque (respectivement les enregistrements cylindriques, acoustiques et électriques, ayant jalonné l’histoire du disque) ne procuraient pas une image fidèle de son jeu. En ce qui concerne les pianos mécaniques, ils reproduisent encore à ce jour ses anciennes prestations, parfois même datant de la première décennie du XXe siècle, et ce, sans bruits de fond. Mais d’autre part, cela ne peut s’effectuer qu’à partir de cartes perforées en papier entoilé ou rouleau cylindrique à picots, placés dans un mécanisme faisant retentir la musique automatiquement, soit dans un tempo incertain. De nos jours, c’est bien évidemment les gravures réalisées à l’aide des appareils enregistreurs qui sont les seules à être appréciées comme « authentiques ».

Les quatre premiers volumes de cette intégrale (un total de six disques) ont été publiés dans les années 1992-1993 par VAI Audio, et le volume 1 a été réédité en 2007 suite à la découverte d’un matériel sonore d’une meilleure qualité que le précédent. Pour ce qui est des volumes 5 à 8 (huit disques), c’est l’étiquette Marston Records qui a pris en charge leur édition, qui a eu lieu entre 1997 et 2005, toujours avec Ward Marston en tant que responsable des reports. Ce neuvième volume est une mosaïque d’enregistrements effectués à des étapes différentes de la carrière pianistique de Josef Hofmann.

2Quatre cylindres de cire (gravures moscovites de 1895-1896)

Élève d’ à Dresde, Josef Hofmann – l’un de ces quelques enfants prodiges auxquels l’avenir réservait le rayonnement et la gloire de l’âge adulte – ne réalisa sa première tournée de concerts en Russie qu’au tournant de 1895 et 1896, soit un an environ après la mort de son maître. Cette tournée commença le 18 novembre 1895 par un concert symphonique à Saint-Pétersbourg. Deux jours après, le débutant, alors âgé de moins de vingt ans, donna son premier récital, et le succès fut éclatant. Après l’événement, la presse locale parlait d’un « divin feu », « vrai génie », « tsar contemporain des pianistes » ou encore d’une « franche inspiration » et de « grande sensation ». Dans la saison 1895-1896, Hofmann donna dix concerts à Saint-Pétersbourg et onze concerts à Moscou, qui lui méritèrent à chaque fois l’admiration et la plus haute appréciation.

Le nouvel album débute par quatre gravures miraculeusement conservées (et retrouvées dans des archives américaines !) de cette tournée, effectuées sur des cylindres de cire à Moscou le 24 décembre 1895 et peu après, en 1896, par un homme d’affaires britannique Julius Block : deux Contredanses op. 14 n° 3 de Rubinstein, « Le brasier magique » extrait de La Walkyrie de Wagner dans l’arrangement pour piano seul de Louis Brassin, ainsi que la miniature « Appassionata » op. 38 n° 5 de Mendelssohn. Ward Marston les a déjà toutes incluses dans l’album « L’Aube de l’enregistrement », paru en 2008, mais cette fois-ci, pour les transferts – d’une transparence et profondeur étonnantes – il a pu bénéficier d’une nouvelle technologie de stabilisation de hauteur, ce qui a eu pour conséquence une légère amélioration du son des cylindres.

On avoue que la technique de Josef Hofmann était à ce moment-là éblouissante, et on y reconnaît la plupart des traits caractéristiques de ce jeu qui, au cours de sa carrière et après son décès, exercèrent une influence profonde sur les générations suivantes de pianistes : la fraîcheur des idées, la perfection du contour, la noblesse du ton et du style, l’extraordinaire précision articulatoire et une vaste palette des nuances. En outre, les prestations brillantes d’Hofmann se distinguent par le raffinement des détails, l’élégance des phrasés impressionnants de musicalité, de même que par une certaine vivacité du rythme.

Quatre enregistrements acoustiques new-yorkais (de 1911 et 1923)

Cette fraîcheur des idées et de conception est audible aussi dans quatre gravures new-yorkaises de studio. Les deux premières datent du 4 avril 1911, et sont des prises de son effectuées par le label Columbia : la Marche militaire de Schubert dans l’arrangement pour piano seul de Carl Tausig, et le Prélude en ut dièse mineur op. 3 n° 2 de Rachmaninov. Les deux suivantes proviennent des sessions réalisées par Brunswick en avril 1923, et sont des prises alternatives des morceaux ayant déjà été publiés par VAI Audio (elles rendent l’album « The Complete Josef Hofmann Vol. 4. The Acoustic Brunswick Recordings 1922-1923 » achevé) : la Pastorale en ré mineur K. 9 accompagnée du Capriccio en la majeur K. 20 de dans l’arrangement pour piano de Tausig et, encore une fois sur ce disque, « Le brasier magique » de Wagner dans l’arrangement de Louis Brassin.

D’une part, les interprétations données ici par Josef Hofmann sont pleines de vigueur et de spontanéité, comme si elles étaient le résultat d’une inspiration authentique s’emparant du pianiste sur scène ; d’autre part, chose qui peut sembler curieuse, on y perçoit une sorte de maîtrise intellectuelle, surtout pour ce qui est de la conscience de la forme musicale (une étude comparative de différentes interprétations d’une même œuvre que Hofmann nous a laissées montre une richesse des idées qui changent d’une exécution à l’autre). Comment expliquer ce paradoxe ? Hofmann était un instrumentiste qui choisissait sciemment les moyens dont il se servait, tout en estimant que « la technique du pianiste est comme une boîte à outils, qu’on atteint dans un but précis et avec une pleine conscience de ses besoins ».

L’artiste sait parfaitement combiner le toucher extrêmement sensible et délicat (notamment dans le Scarlatti) avec une incroyable variété de nuances (Schubert et Rachmaninov). Les sonorités se dégageant sous ses doigts, magnifiquement travaillées et douces comme des perles, sont une merveille de finesse et de poésie (de nouveau Scarlatti, ainsi que Wagner). Dans son jeu, on trouve également une plasticité et une clarté incomparables de chaque voix (Wagner).

HofmannDiffusions radiophoniques et télévisuelles new-yorkaises (gravures de 1936 et 1945)

Par la suite, ce volume renferme une émission de radio « Cadillac Hour », enregistrée le 15 mars 1936, au cours de laquelle le pianiste interpréta de façon spectaculaire (tel un volcan débordant d’énergie) la Sonate « Clair de lune » de Beethoven, ainsi que trois œuvres de Chopin. Marston a déjà publié ce programme dans le sixième volume de la série, mais une nouvelle source – apportant des sonorités plus limpides (le grésillement de fond réduit) et une palette de couleurs plus ample que jamais – a été découverte, et il n’y avait aucun moyen de l’omettre.

Bien que Josef Hofmann se produise régulièrement (entre autres, environ trois fois par an dans son école où il enseigne jusqu’en 1938, ainsi que dans le cadre des émissions de radio) jusque dans les années 1940, ses capacités commencent à se détériorer déjà dans la seconde moitié des années 1930 ; puis, à partir des années 1940, ce problème devient plus sensible, particulièrement en raison de l’abus d’alcool. C’est avec du maquillage visant à masquer la fatigue mentale s’étalant sur son visage qu’il participa, le 30 juillet 1945, à l’enregistrement d’un film parlant, produit par Bell Telephone Company en vue d’être diffusé dans les salles de cinéma afin de promouvoir leur émission de radio « The Telephone Hour ». Pour cela, il exécuta le Prélude en ut dièse mineur op. 3 n° 2 de Rachmaninov et une version raccourcie du dernier mouvement du Concerto pour piano en mi bémol majeur de Beethoven avec l’accompagnement du Bell Telephone Hour Orchestra sous la baguette vigoureuse de Donald Voorhees. Malgré son âge assez avancé, Hofmann joue ici avec une énergie furieuse et d’une manière quasiment pure. On notera que la bande sonore de ce film fut gravée plus tôt dans la journée, lorsque l’artiste n’était pas en état d’ébriété, tandis que l’image fut tournée ultérieurement.

La dernière apparition professionnelle d’Hofmann, sa huitième diffusion sur Bell Telephone, date du 13 janvier 1947. Après que sa carrière eut pris fin, il vécut reclus, presque sans contact avec le monde, pendant une dizaine d’années en Californie.

Entretiens autour de Josef Hofmann (menés entre 1959 et 2002)

Treize interviews faites autour de Josef Hofmann en anglais dans le cadre de recherches biographiques enrichissent le contenu de ce neuvième volume en proposant toute une gamme de perspectives, y compris des informations sur la vie privée du pianiste. En effectuant la sélection, Ward Marston a choisi parmi les bandes présentant la meilleure qualité sonore. Parmi les personnes interrogées, on trouve : Charles Rosen, Constance Keene, Jorge Bolet, Glenn Gould, Witold Lutosławski, Rudolph Ganz, Ruth Steinway, Tadeusz Sadłowski, Gian Carlo Menotti, Aniela Rubinstein, Nadia Reisenberg, Irene Wolf et Anton Hofmann (fils de Josef). Hormis les entretiens, nous avons encore ici une minute et demie de « répétition » que Dagmar Godowsky (sœur de Leopold) et Betty Hofmann (épouse de Josef) ont fait enregistrer lors des préparatifs pour un programme radiophonique destiné aux jeunes, portant sur l’enfance de Josef Hofmann.

Comme le remarque dans les notes de présentation de l’album, Hofmann « était l’un des artistes musicaux les plus intelligents et les plus compliqués de tous les temps, un génie plein de contradictions ». La fin du livret (qui, outre les textes, offre beaucoup de photos rares) spécifie les enregistrements perdus du maître, qu’on espère un jour retrouver afin qu’un volume suivant de l’intégrale puisse voir le jour. En attendant, celui-ci est un must pour tous les aficionados du grand pianiste.

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