La Passagère de Weinberg en première scénique russe

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Mieczysław Weinberg (1919-1996) : La Passagère. Opéra en 2 actes sur un livret d’Alexander Medvedev, d’après un roman de Zofia Posmysz. Mise en scène de Thaddeus Strassberger. Avec : Natalia Karlova (Marta) ; Dmitri Starodubov (Taddeus) ; Olga Tenyakova (Katya) ; Ekaterina Neyzhmak (Krystyna) ; Irina Kulibovskaya (Vlasta) ; Tatiana Nikandrova (Hannah) ; Aleksandra Kulikova (Bronka) ; Natalia Mokeeva (Yvette) ; Nadezhda Babintseva (Liese) ; Vladimir Cheberyak (Walter) ; Lubov Shevdenko (La vieille dame). Ballet et Orchestre de l’Opéra d’Ekaterinbourg, direction : Oliver von Dohnányi. 1 DVD DUX 8387. Livret trilingue, russe-polonais-anglais. Enregistré à l’Opéra d’Ekaterinbourg le 15 septembre 2016. Durée : 160:34. Première création scénique russe.

 

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passenger_weinbergMettre la Shoah en musique ? Salutaire devoir de mémoire, ou détestable provocation ? Question difficile s’il en est, à laquelle apporte une réponse édifiante avec son opéra La Passagère présenté, ici, pour la première fois en Russie, dans sa représentation scénique, captée à l’opéra d’Ekaterinbourg. Un DVD qui prend valeur de document indispensable, conciliant à la fois, découverte musicale et témoignage historique.

Composée en 1967-1968 par , compositeur d’origine polonaise et juive, né à Varsovie en 1919 et mort à Moscou en 1996, La Passagère fut mis à l’index par les autorités soviétiques pendant une quarantaine d’années, le Bolchoï ne trouvant pas le sujet intéressant… Sa première apparition russe, en version de concert, date de 2006, tandis que sa première version scénique eut lieu en Allemagne, au festival de Bregenz en 2010, sous la baguette de Theodor Currentzis (DVD Neos, Clef d’Or 2011 Resmusica). Il fallut attendre 2016 pour la voir et l’entendre en intégralité  en Russie, donnée par à la tête des forces de l’opéra d’Ekaterinbourg, dans une mise en scène de .

Le livret s’appuie sur un roman, « La Passagère de la cabine 45 », de Zofia Posmysz, qui fut, à l’instar de la famille de Weinberg, victime des camps de la mort. L’action se déroule sur un transatlantique faisant route pour le Brésil, emmenant Lise, ancienne surveillante d’Auschwitz et son futur mari, Walter, diplomate allemand en partance pour l’Amérique du Sud. Rencontre fantomatique ou réelle, Lise semble reconnaître sur le bateau, Marta, ancienne détenue, point de départ de tragiques réminiscences… Revivant les affres de son passé, Lise en fait confidence à Walter qui, après un moment de colère, s’accommode rapidement de ce passé gênant. C’est alors, pour Lise, un long cheminement à travers les souvenirs des camps autour desquels se bâtit l’opéra, mêlant scène d’horreur, intimidation, compassion, perversité et violence. Un ensemble de moments forts parmi lesquels semble surgir, comme une petite lumière inextinguible, dernière lueur d’une humanité agonisante la Chaconne de Bach jouée par Taddeus, le violoniste fiancé de Marta, en  lieu et place de la valse vulgaire attendue par le commandant du camp. Ultime sursaut de beauté, dernier rempart contre la barbarie, suprême témoignage de la culture allemande, mais aussi impardonnable provocation qui le conduira à la mort.

La Passagère est assurément un opéra pas comme les autres, par son sujet bien sur, par sa lourdeur psychologique et par la beauté de sa musique.

La mise en scène de Thaddeus Strasberger rend parfaitement compte de cette pesanteur psychologique, évitant tout maniérisme mal venu, s’en tenant à une lecture sobre et efficace, dans une scénographie dépouillée mettant en miroir le faste du navire et la noirceur du camp. La direction d’acteur est des plus pertinentes, limitée dans le camp, faisant contraste avec les scènes dansées sur le transatlantique.

Ami de Chostakovitch, sans en être le pâle épigone, Mieczysław Weinberg  sait assumer ses influences et nous livre, ici, une musique d’une tragique beauté, à la ligne chaotique, tendue, angoissante, fragmentée, parfois grotesque, au sein de laquelle émergent par instants de courtes lignes mélodiques, volontiers envoûtantes et de curieux accents jazzy. Les voix, quant à elles, assument, avec un même brio, chant et déclamation dans un casting assez homogène dominé par les voix féminines. Puissance, tessiture étendue et engagement scénique pour   qui parvient à donner au personnage de Lise toute son épaisseur psychologique, souplesse de la ligne pour (Marta), magnifiant son chant plein de douceur, de force et de compassion, superbe legato pour (Katia) qui fait de sa chanson populaire un grand moment, à l’instar du grand air de Marta dans le deuxième acte, sans oublier la fragile Yvette de Natalia Mokeeva ou le contralto impressionnant de Lubov Shechenko dans le rôle de la vieille dame. Les voix masculines de (Walter) et (Taddeus) ne déparent pas dans ce casting exemplaire. La direction musicale d’Oliver von Dohnăyi, l’orchestre, le ballet et le chœur de l’opéra d’Ekaterinbourg savent se montrer, de bout en bout, à la hauteur de l’enjeu.

Un opéra hors du commun qui se termine sur un saisissant face à face des deux héroïnes qui donne à réfléchir sur la banalité du mal…Plus qu’un opéra, un DVD qui fait figure de document musical et historique.

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