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Winnaretta Singer-Polignac : princesse, mécène et musicienne

À emporter, Biographies, Livre

Sylvia Kahan. Winnaretta Singer-Polignac, princesse, mécène et musicienne. Traduit de l’anglais (américain) par Charles Mouton. Les presses du réel. 808 pages. 42 €. Avril 2018

 

Les Clefs d'or 2018

Winnaretta-Singer-PolignacLa biographie de la richissime Winaretta Singer (1865-1943), devenue Princesse , est une somme impressionnante consacrée à une figure essentielle de l’élite musicale parisienne – et par là européenne – de la première moitié du XXe siècle. dresse un portrait sans concession d’un monde à la fois disparu et d’une femme dont la liberté rayonne encore aujourd’hui.

Cette biographie de 540 pages (plus de 800 avec les annexes) couvre tout la vie de son héroïne et est elle-même l’œuvre d’une vie, son auteure ayant commencé ses travaux de recherche en 1991. Après une première édition aux États-Unis en 2003, cette traduction est une version enrichie de l’ouvrage initial. Durant ces presque trois décennies de recherche, la biographe américaine a eu largement accès aux archives familiales et a développé sa connaissance tant des cercles élitistes de 1880 à 1940 que des descendants des familles Singer et Polignac. L’attachement qu’elle a développé avec son sujet et le fait que la fondation Singer-Polignac créée en 1928 par Winnaretta est toujours active aujourd’hui dans le mécénat musical, n’empêche pas de dresser un portrait ultra-documenté et précis, où l’affection n’exclut pas la lucidité sur les côtés moins sympathiques de la Princesse, laquelle ne faisait pas beaucoup d’efforts pour plaire et séduire.

Vingtième des vingt-quatre (!) enfants d’Isaac Singer, l’inventeur charismatique des fameuses machines à coudre qui finit à la tête d’une fortune colossale après avoir passé la moitié de sa vie dans le quasi-dénuement, Winnaretta eut trois adorations aux confins de l’amour, la première pour son père (qui mourut quand elle avait onze ans), la deuxième pour son second mari et la dernière pour Nadia Boulanger. Elle eut plusieurs amours avec des femmes, tout au long de sa vie, et avec le souci de la discrétion. Sa fortune héritée, son titre obtenu par alliance, sa sagacité musicale travaillée continuellement et sa bonne gestion de ses affaires (confinant parfois à la radinerie) lui permirent de s’imposer comme une mécène de premier plan de la vie musicale française, dont les principaux bénéficiaires furent Gabriel Fauré, Erik Satie, Igor Stravinsky, Darius Milhaud, Manuel de Falla, Clara Haskil, Nadia Boulanger… Organisant des dizaines de concerts, elle fit avancer aussi bien la cause de la musique actuelle que de la musique baroque, Bach et Monteverdi en particulier. Proust a fréquenté le salon de la princesse, mais ils ne se sont pas compris, alors que curieusement le salon Singer-Polignac était bien à l’image de son époque et des descriptions de l’écrivain.

C’est peut-être Madeleine Milhaud, la femme du compositeur, qui a le mieux résumé les sentiments ambivalents de la bonne société française : « Elle était l’une de ces merveilleuses dames américaines. Elle n’était pas du tout chic ; elle n’était pas du genre souriant ou charmant : elle aboyait. Ses idées étaient bien à elle. Elle faisait simplement ce qu’elle voulait, ce qui, d’une certaine manière, est très américain ».

L’un des aspects les plus fascinants de cette biographie est qu’elle vous fait entrer dans l’intimité de la vie musicale d’une époque brillante. Mais elle le fait sans voyeurisme, à partir de faits, de dates, d’écrits. Concernant l’homosexualité de la Princesse Edmond de Polignac, la biographe n’y voit qu’une donnée de sa vie, et n’en tire pas de vaines analyses psychologiques. Tout au plus la musique, par sa sensualité, son ambiguïté, et le salon, par son caractère privé et intime, permettaient-ils à de ressentir et de vivre ce qui ne devait pas être affiché publiquement.

Et l’apport de Singer-Polignac dépasse la musique pour toucher à la science, à l’architecture, au social. À la croisée de la musique et de l’architecture, c’est elle qui poussa Alfred Cortot à choisir Auguste Perret pour la salle de concert de l’École normale de musique, et qui paya les honoraires de l’architecte. Cela donna en 1929 l’actuelle Salle Cortot, la meilleure acoustique de tout Paris jusqu’aux récents Auditorium de Radio France et Philharmonie de Paris. À la croisée de l’architecture et du social, elle fut un soutien majeur de l’Armée du Salut, permettant notamment l’édification de la Cité de Refuge par Le Corbusier, qui fut la réalisation la plus avancée de l’architecte à l’époque. C’est encore elle qui imposa l’architecte et permit l’achèvement de ce bâtiment parisien de 500 lits pour les plus démunis, qui existe toujours et a été récemment rénové.

Croiser les univers, en se moquant du « qu’en dira-t-on » est un trait les plus glorieux et les plus modernes de la princesse américaine. Ainsi le poète Max Jacob raconta qu’à l’un de ces dîners, il fut « honoré de la confidence d’un noble inconnu qui, ne sachant évidemment pas qui [il était], [lui] dit : « On rencontre ici des gens bien bizarres… des ARTISTES ! » un peu comme il eût parlé de la manie de ses hôtes d’avoir des singes ou des perroquets ! ».

Sans le travail phénoménal de Sylvia Kahn, parions que la vie de la riche héritière aurait été réduite à de bien maigres clichés. Cela aurait été dommage pour cette femme hors norme et pour notre compréhension de la vie intellectuelle à Paris, mais pas seulement. Dans notre époque où les multi-milliardaires se multiplient en Amérique du Nord et en Asie et que ceux-ci se posent de plus en plus ouvertement la question de la pertinence d’être si riche dans un monde aussi inéquitable, apparaît comme une figure avant-gardiste du mécénat, une référence majeure sur le moyen d’œuvrer de manière utile et pérenne au soutien à la création, de faire avancer les arts pour faire progresser l’humanité.

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