Versions univoques de quatuors de Schubert par le Quatuor Van Kuijk

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Franz Schubert (1797-1828) : quatuors à cordes n°10 en mi bémol majeur D.87, et n°14 en ré mineur D.810 « la jeune fille et la mort ». Quatuor Van Kuijk. 1 CD Alpha. Enregistré en février 2018 au SRF studio de Zürich. Notice en français, anglais et allemand. Durée : 59:14

 

schubert van kuijkLe jeune propose un étonnant périple schubertien, résumé de dix ans de vie créatrice, entre verve juvénile et course à l’abîme, dans des interprétations audacieuses d’engagement mais un peu péremptoires de ton.

Fondé en 2012 à Paris, sous l’égide du Quatuor Ysaye, cornaqué par divers membres des , des Hagen, ou des Artemis, le a accumulé les distinctions (premiers prix aux concours de Trondheim et du Wigmore hall de Londres, Rising stars du réseau ECHO la saison dernière, entre autres) et a déjà publié chez Alpha deux disques fort remarqués consacrés essentiellement à deux quatuors dédiés à Haydn de Mozart et au classique couplage Debussy-Ravel. Il nous propose aujourd’hui l’enregistrement d’un autre pilier du répertoire pour la formation, La jeune fille et la mort de , complété par le plus juvénile mais déjà très abouti quatuor D.87 du même maître viennois.

Ce dernier, dont le manuscrit a été retrouvé durant la première mondiale, est donc longtemps passé pour une oeuvre de maturité alors qu’il est une des œuvres témoignant de l’essor adolescent du compositeur, comme par exemple sa première symphonie D.82 contemporaine. Il est à juste titre le plus enregistré (hors intégrales) des quatuors de jeunesse du maître, car il séduit autant par la maîtrise d’écriture et la connaissance intime de la pratique instrumentale, que par la synthèse originale de l’héritage du lyrisme mozartien le plus souriant avec les acquis des six chefs-d’œuvre de l’opus 18 beethovénien. L’interprétation très fraîche des Van Kuijk, très – voire trop – économe sur le plan du vibrato, exacerbe les contrastes, avec ces légères et enjôleuses fluctuations de tempi dans l’Allegro moderato initial, très déboutonné, ou ce Scherzo mordant et presque rageur ou encore un final finement spirituel. Cette approche plafonne malheureusement dans un Adagio, linéairement expédié, peu creusé, et à vrai dire bien plus inspiré sous d’autres archets. Globalement, cette version, belle mais inégale, le cède de peu aux références signées par les ou les Belcea (tous deux chez Warner classics) ou encore par  les Zemlinsky dans leur coffret consacré aux quatuors de l’adolescence schubertienne (Praga).

Le célébrissime quatuor La jeune fille et la mort (titre donné à l’œuvre, rappelons-le, vu l’emprunt pour son mouvement lent à variations du profil thématique du lied éponyme) relève sous les archets des Van Kuijk d’une approche farouchement volontaire, tendue et uniment tragique. Les quatre instrumentistes semblent ainsi presque saisir dès l’exorde de l’Allegro initial le destin à la gorge, dans le lointain souvenir du quartetto serioso beethovénien. Tout concours à un sentiment d’urgence presque panique pour l’auditeur : citons entre autres ces fluctuations agogiques de l’Allegro initial très dru et à la reprise de l’exposition non observée, ces variations de l’Andante con moto enfilées dans un tempo unitaire et sévèrement tenu, sans place pour le moindre épanchement, un Scherzo tendu à l’extrême, et un final envisagé dans le tempo d’un vrai Presto, tel une inexorable et expéditive course à la mort dans l’esprit du Erlkönig. Cette vision un peu univoque laisse peu de place au répit, au moindre clin d’œil ou demi-sourire « viennois » (second thème de l’Allegro initial, quatrième variation de l’Andante, trio du Scherzo). Certes, lors de courtes incisives, le tempo fléchit, mais alors au détriment de la fluidité de l’agogique ou au prix de véritables ruptures du discours (Allegro initial à 3’30, entre autres). Et au fil des variations de l’Andante, si le violon de Nicolas Van Kuijk est assez souverain dans cette approche radicale, le violoncelle de François Robin apparaît quelque peu timide et en retrait.

Cette approche défendue  avec ardeur et véhémence est respectable, mais nous lui préférons des versions plurielles dans leur esthétique, magnifiant davantage le discours de respirations musicales ou de haltes salutaires bienvenues, dans un contexte de progressions dynamiques plus naturelles, tels autrefois le (Warner) ou l’Hollywood String Quartet (réédité par nos confrères de Diapason), et plus près de nous les Orlando (Decca, à rééditer), les Alban Berg par deux fois (avec une petite préférence pour leur première mouture chez Warner) ou les Belcea (Warner). Les Van Kuijk séduiront surtout les amateurs d’émotions fortes et de tension permanente mais dans ce registre, les Amadeus dans leurs diverses gravures studio (DGG) ou radio (Audite) et Tackacs (Hyperion) ont, par un plus fin équilibre dans la réalisation des effets, bien mieux réussi leur pari.

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