John Cage, portrait pluriel d’un compositeur singulier

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John Cage. Anne de Fornel. Éditions Fayard. 695 p. 49 €. Mars 2019

 

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cage6Cette monographie est la première présentation systématique de l’œuvre protéiforme de , éclairée par sa biographie ainsi que des entretiens avec des personnalités diverses, et abondamment illustrée d’extraits musicaux, de peintures et d’installations. Onze années de travail, qui ont amené la pianiste et musicologue franco-américaine à mener des recherches de première main dans plusieurs fonds d’archives. Un livre essentiel.

Comment rendre justice à un créateur aussi original que controversé ? Dès l’avant-propos, énonce ce qui est au cœur d’une production irréductible à tout académisme : le changement. Et plus loin de citer le philosophe Ralph Waldo Emerson, qui, en 1844, affirmait que l’Amérique était « le pays de l’Avenir ». Cette conscience d’une réalité en perpétuel mouvement, ce goût de la transformation permanente et cette radicalité de l’innovation, c’est ce qui distingue peut-être un Américain d’un Européen, attaché, lui, à une longue tradition, comme Prométhée à son rocher. N’est-ce pas ce que révèle le jugement dépréciatif de Schoenberg sur son élève à Hollywood en 1934, réduit au statut de bricoleur : « Un inventeur de génie. Pas un compositeur, non, pas un compositeur, mais un inventeur. Un grand esprit » ? Au surplus, le caractère révolutionnaire de l’entreprise de (1912-1992) ne se résume pas à son éloignement des conventions : sa vie, sa musique, sa poésie, sa peinture, etc. sont intimement mêlées, et son œuvre veut battre au rythme du monde. Cela va donc bien au-delà de la simple posture esthétique. Voilà ce qu’il faut comprendre et que démontre l’étude d’Anne de Fornel, divisée en trois parties – « Production musicale », « Production plastique » et « Production d’installations et d’expositions » – et classiquement présentée de manière chronologique.

Esprit curieux, toujours en alerte, John Cage semble être en même temps mû par un certain art de trouver sans chercher, en étant simplement disponible. Disons qu’il a toujours su mettre à profit les multiples rencontres faites dès son adolescence. Sérendipité quand le réalisateur de cinéma d’animation Oskar Fischinger lui révèle le concept selon lequel « le son caractéristique d’un objet est l’émanation de son esprit », ce qui conduit Cage à la découverte si importante pour lui de la percussion. Sérendipité lorsque Henry Cowell, compositeur très influent et pionnier dans l’art de « préparer » le piano, lui suggère de poursuivre dans cette voie. Sérendipité encore avec Gita Sarabhai, chanteuse et joueuse de tabla indienne, qui l’apaise en lui disant que « le propos de la musique est de dégriser et d’apaiser l’esprit, le rendant dès lors plus accessible aux influences divines. » Sérendipité toujours quand Marcel Duchamp, son maître absolu aux échecs, le subjugue par ce conseil : « Ne joue pas seulement ta partie du jeu, joue les deux côtés. » Les exemples abondent et débordent bien entendu de la sphère musicale, puisque Cage peint, grave, filme et conçoit des expositions ainsi que des installations. Il a toujours été très proche d’un certain nombre de plasticiens dont Josef Albers, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Dorothea Tanning et Cy Twombly. C’est même la porosité de ce grand amoureux des êtres, de cet artiste qui a toujours suivi sa boussole intérieure, qui l’a conduit vers une création d’où est chassée toute intention.

Anne de Fornel entre dans l’atelier du musicien en analysant, partitions à l’appui, un certain nombre de ses pièces, par exemple pour illustrer des procédés impersonnels de composition tels que le « cadavre-exquis », le « pochoir », les « veinures du bois » et le « contour de la pierre ». Ce dernier donne lieu aux Ryoanji (1983-1985), série de cinq solos avec bande ad libitum et percussion ou vingt instruments au choix. Auparavant, elle consacre tout un chapitre au Yi Jing, livre de divination chinoise dont Cage, nourri de pensée bouddhiste zen, se sert à partir de 1951. Il est étonnant de constater à quel point sont minutieux les processus d’élaboration de ces morceaux résultant d’opérations de hasard ! Cette admirable plongée dans l’univers artistique du siècle passé s’achève par une chronologie, les catalogues des œuvres musicales et plastiques et une bibliographie sélective.

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