Le dernier récital de Dinu Lipatti

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Partita n° 1 en si bémol majeur BWV 825. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano n° 8 en la mineur K. 310. Franz Schubert (1797-1828) : Impromptus D. 899 n° 3 et 2. Frédéric Chopin (1810-1849) : Valse en la bémol majeur op. 42 ; Valse en ré bémol majeur op. 64 n° 1 ; Valse en la bémol majeur op. posth. 69 n° 1 ; Valse en ut dièse mineur op. 64 n° 2 ; Valse en sol bémol majeur op. posth. 70 n° 1 ; Valse en si mineur op. posth. 69 n° 2 ; Valse en mi mineur op. posth. KK IVa/15 (ou, selon d’autres catalogues, B. 56, ou encore P1/15) ; Valse en la mineur op. 34 n° 2 ; Valse en fa majeur op. 34 n° 3 ; Valse en fa mineur op. posth. 70 n° 2 ; Valse en ré bémol majeur op. posth. 70 n° 3 ; Valse en la bémol majeur op. 64 n° 3 ; Valse en mi bémol majeur op. 18. Dinu Lipatti, piano. 1 CD Solstice. Enregistré dans la salle du Parlement du Palais de Justice de Besançon le 16 septembre 1950. Textes de présentation en français et anglais. Durée : 81:24

 

Lipatti Solstice

Le nouveau disque Lipatti paru chez Solstice est une réussite dans tous les sens du terme.

Il paraissait que tout avait été dit au sujet de ce récital, mais il s’avère que non. Et bien que cette nouvelle parution de Solstice soit une reprise du matériel sonore déjà repiqué un grand nombre de fois, et ce, par plusieurs labels (comme EMI / Warner ou, plus récemment, Profil Medien), un vent de fraîcheur souffle sur elle, tellement elle est soigneuse et innovatrice du point de vue technique et éditorial. Ce dernier récital de donné dans le cadre du troisième festival de musique de Besançon, son adieu à l’auditoire, est probablement le concert public le plus connu dans l’histoire de la phonographie. Il est désormais disponible dans une version nouvellement restaurée à partir de la bande originale.

Avec cet album, on obtient un vrai produit physique de luxe : conditionné dans un emballage recyclable « écopak » en carton de dimensions dépassant le format standard (de 14 sur 14 cm) et muni d’un livret de 52 pages en papier craie de haute qualité, agrémenté de nombreuses photos rares – dont certaines sont inédites et ont été faites pendant ce récital et directement avant lui, quand le pianiste était en répétition –, ainsi que de commentaires signés par Brigitte Decroix (documentaliste multimédia de l’INA) et Mark Ainley, le plus éminent connaisseur de l’art de Lipatti aujourd’hui. En outre, comme si ce n’était pas assez, le disque, tout noir sur les deux faces et marqué par des microsillons au recto, fait penser à un vrai 33 tours.

Nouveaux transferts

Deuxièmement, et peut-être avant tout, car ceci est le plus précieux pour les fans de Lipatti, cet album puise sa substance sonore dans une source jusqu’alors inexploitée : les bandes radio originales, dont le contenu fut consciencieusement restauré par Ian Debeerst de l’INA. Et si un léger souffle est audible en fond de la gravure, celle-ci est empreinte d’un cachet d’authenticité, absent des éditions CD précédentes, s’étant nourries des premiers pressages de vinyle, parmi lesquelles la parution Naxos nous semble la plus réussie en terme de la qualité des reports, scrupuleusement effectués par Mark Obert-Thorn. Rappelons que les 33 tours commerciaux, sortis en 1957, avaient vraisemblablement comme support les disques acétate 78 tours sur lesquels le concert fut primitivement enregistré en vue d’une diffusion radiophonique indirecte (les ingénieurs de la radio ont renoncé à la diffusion directe en raison de l’état de santé précaire du pianiste), et qui devaient par la suite être transférés sur bande magnétique, avec des annonces faites par Jean Toscane. On notera que celles-ci sont entièrement conservées dans la présente réalisation de Solstice, tout comme les longs applaudissements du public. Et c’est grâce à ces nouveaux reports que le jeu de nous paraît plus frais, plus direct et plus profond que jamais en distribution commerciale : à l’écoute, cela nous rapproche davantage, en dépit de quelques légères distorsions et saturations absentes des éditions CD précédentes (ou peut-être à cause de cela !), de lui et de son art impérissable.

Cette parution est aussi plus authentique que les autres car elle est la seule à offrir ce concert tel qu’il a été donné par le soliste, c’est-à-dire sans coupures et sans retouches. Sur ce disque, enfin, sont présentés intégralement les arpèges que Lipatti jouait en guise de courts « préludes » (mode des grands maîtres du piano au XIXe et au début du XXe siècle, pratiquement passée en 1950) avant de s’attaquer à chaque partie du programme, que ce soit la Partita de Bach, la Sonate de Mozart ou les Valses de Chopin. En outre, en ce qui concerne lesdites retouches, toutes les versions jusqu’alors disponibles de ce récital, y compris celle gravée sur la bande pour les transmissions radiophoniques, exhibent, pour l’Impromptu en sol bémol majeur de Schubert, une coupure visant à substituer le fragment de l’enregistrement compris entre la deuxième moitié de la mesure 16 et la fin de la mesure 24, par un matériel similaire (soit sans qu’il manque de musique dans la version proposée aux mélomanes à la radio et en disque commercial, dans le but de mettre à disposition l’œuvre dans son intégralité), trouvable dans les mesures 62–70, et ce, pour camoufler une fausse note qui s’était glissée à la basse au début de la mesure 20. On notera que ces deux extraits de la partition ne sont pas identiques et que ceci est détectable pour une oreille entraînée. On ne sait pas, par contre, qui a demandé de faire ce montage. On suppose que c’est l’épouse de Dinu Lipatti, Madeleine, qui voulait défendre la réputation de perfectionniste de son mari. Le présent CD comprend donc les mesures inédites (ce léger accroc tout à fait humain) absentes même de la bande radio, qui nous sont restituées par Solstice à partir d’un disque de transcription qui avait été initialement déposé entre les mains de Madeleine Lipatti et, puis, après le décès de celle-ci le 27 juillet 1983, était passé d’une collection privée à l’autre.

Le concert

Ce n’est qu’à cause de la maladie que Lipatti avait arrangé un programme « moins fatigant », qu’il rodait à partir de 1949, le jouant pour la première fois à Berne en décembre de cette année, et le proposant aussi à Besançon. Selon les témoignages de l’époque, l’état de Dinu Lipatti – venu dans le Doubs la veille du concert en compagnie de quatre personnes, parmi lesquelles il faut mentionner sa femme et son médecin –, s’est brusquement aggravé le jour même où il allait jouer devant le public : il avait une fièvre terrible et des crises douloureuses. Il est donc devenu évident que ce récital serait annulé. Néanmoins quand l’artiste apprit que la salle était pleine déjà à 15 heures, soit deux heures avant le début prévu de l’événement, il revint sur sa décision, d’autant que la crise avait été temporairement apaisée et qu’il se sentait mieux. Malgré cela, à l’arrivée dans la salle du Parlement, il ne fût pas en mesure de monter les escaliers sans le soutien de ses proches, ce qui rappelle la dernière apparition publique de , au Guildhall à Londres, le 16 novembre 1848. Les photos prises lors du concert de Besançon nous font voir un être à bout de forces. Cet épuisement, en revanche, n’est pas perceptible dans les interprétations de Lipatti, données sur un piano Gaveau. Pour la Partita en si bémol majeur de Bach, le soliste en propose une lecture à la fois vigoureuse et poétique, baignée dans les rayons du soleil et débordante de lyrisme. Son Mozart est, à son tour, brillant et énergique, mais également d’une simplicité d’expression extraordinaire, renvoyant quelque peu à celui de dans ses dernières années. En ce qui concerne la célèbre exécution des deux pages de Schubert, le moment particulièrement émouvant est celui de la découverte de la fausse note à la basse au début de la mesure 20 de l’Impromptu en sol bémol majeur. Le jeu de Lipatti est humain comme jamais auparavant, et mis au service de la sincérité et de la passion. On se délectera aussi bien de la précision de l’articulation que d’une large gamme de demi-teintes qui rendent cette prestation tantôt savoureuse, tantôt douloureuse.

Il est à noter que pour l’interprétation des Valses de Chopin, Lipatti en présente son propre ordonnancement, les faisant entendre dans un enchaînement légèrement différent de celui trouvable en gravure de studio, pour laquelle l’agencement du programme était conditionné, entre autres, par la durée d’une face de 78 tours (de quatre à cinq minutes). Tout comme le Bach, le Mozart et les Schubert, les Chopin de Lipatti – les plus naturels possible, paraît-il – sont pleines de délicatesse, de douceur et de franchise, tout autant qu’empreints de brio, nous faisant percevoir la profondeur et l’agilité des trilles perlés, ainsi que la mise en valeur de la finesse du contour mélodique. Si cette prestation ravit par la rondeur du timbre (la qualité de la prise de son est supérieure à celle de l’enregistrement genevois de juillet 1950, notamment parce qu’elle n’est pas sèche), ce toucher de velours qui nous saisissait dès le début de sa carrière, l’élégance des phrasés et la musicalité hors norme, elle nous fait entendre également quelques menues erreurs digitales, omissions des reprises et abréviations dues à la progression de la fatigue, par exemple dans la Valse en la mineur op. 34 n° 2 (8e du programme) et dans les Valses op. posth. 70 n° 2 et 3 (10e et 11e du programme). Dinu Lipatti arrête ce récital au début de l’exécution de la « quatorzième » valse, celle en la bémol majeur op. 34 n° 1, car il se sent trop faible pour continuer. Sauf erreur de notre part, ce moment n’a pas été capté par le matériel de prise de son, de même d’ailleurs que les trois bis que l’artiste joua au retour à la scène, parmi lesquels figuraient des œuvres de  : la transcription du choral Jésus, demeure ma joie (extrait de la cantate Herz und Mund und Tat und Leben BWV 147) faite par Myra Hess, soit la même pièce que Lipatti avait exécutée à son premier récital parisien, en 1935, ainsi que deux autres miniatures qui ne furent pas reconnues ou, du moins, listées par les critiques ayant chroniqué ce concert. On suppose qu’il s’agissait de la Pastorale BWV 590 dans son propre arrangement, et de la Sicilienne (de la Sonate en mi bémol majeur pour flûte BWV 1031) adaptée par .

Comme on lit dans le livret de cet album, , le professeur de composition de Lipatti, conseillait aux mélomanes ce qui suit : « Écoutez les disques de Dinu Lipatti. Écoutez-les de nombreuses fois. Entourez-les de silence, sans lequel il n’y a pas de réelle attention et vous comprendrez quel message ils nous délivrent ». Voici un témoignage émouvant et unique, le résultat d’un travail d’équipe ayant duré plusieurs mois, un chef-d’œuvre éditorial et une aubaine pour les fans du pianiste trop tôt disparu, qui, ces dernières années, ont beaucoup de raisons d’être heureux.

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