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Sir Mark Elder, l’expérience pour les jeunes générations

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Directeur musical du de Manchester depuis vingt ans, Sir revient sur son parcours et évoque la mise en avant du partenariat artistique avec Siemens, par la création d’un concours de chefs destiné à trouver ce mois-ci le nouvel assistant de la formation pour ces deux prochaines années.

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ResMusica : Sir , vous organisez sous le parrainage de Siemens une compétition de chefs d’orchestre dont le but est de trouver un nouvel assistant au . Pourquoi cette méthode ?

Mark Elder : Lorsque je suis arrivé au Hallé, il n’y avait pas la tradition d’avoir un assistant, alors qu’il est très important pour moi d’encourager les nouvelles générations. Nous avions de si faibles opportunités pour cela en Angleterre, que j’ai poussé à créer ce poste très rapidement, et même participé financièrement au début pour faire avancer cette idée. Au fur et à mesure, l’orchestre a de mieux en mieux compris la fonction pour laquelle nous avons trouvé de très bons artistes, à commencer par le premier, .

Dans le même temps, Siemens nous a apporté un support financier de plus en plus important, que nous avons voulu mettre en avant en renforçant cette relation. Nous avons alors rencontré Stephen Frucht, directeur artistique du programme d’Arts de Siemens, intéressé par un renforcement de nos échanges, avec notamment la création d’un évènement qui permettrait d’apporter une véritable visibilité. De là est venue l’idée d’une compétition organisée conjointement par le Hallé et Siemens, pour sélectionner, par un processus le plus rigoureux possible, le candidat ou la candidate idéal.e pour les deux années à venir.

RM : Que représente pour vous le rôle d’assistant au Hallé ?

ME : Je recherche tout d’abord quelqu’un que je veux aider. Ma vision d’un assistant n’est pas du tout qu’il répète à ma place ou prépare l’orchestre pour que j’arrive au dernier moment. L’idée est bien plus basée sur une notion de partage, pour apporter du sang neuf à notre famille et donner dans le même temps des opportunités à un jeune de diriger et de tester des choses. Il ou elle sera aussi directeur du Youth Orchestra of Hallé, et d’un autre côté, en tant que mon assistant, il deviendra je l’espère un collègue important.

Il pourra apprendre de mon expérience, et je pourrai apprendre avec lui en l’encourageant à écouter différemment, en découvrant une façon neuve d’entendre ou de percevoir les choses. Par exemple, nous avons une superbe salle de concert à Manchester, mais ce qu’entend l’audience n’est jamais ce que moi j’entends. Donc j’ai besoin d’une autre paire d’oreilles dans la salle. Il aura également la possibilité de diriger le Hallé lors de concerts éducatifs, et selon les résultats, j’espère des concerts importants à la fin de la période, afin de lui donner une visibilité pour son futur.

RM : Quelles doivent être les principales qualités d’un assistant ?

ME : Je souhaite tout d’abord trouver quelqu’un qui ait la bonne attitude, qui soit heureux d’apprendre et ne soit pas arrogant. Nous cherchons quelqu’un qui s’intègre dans l’équipe et apprécie le fait d’être avec nous. Il doit aussi évidemment savoir diriger correctement, et surtout avoir de bonnes oreilles, pour vite repérer ce qui ne va pas. S’il manque d’expérience, ce n’est pas grave, car nous serons là pour lui donner et le soutenir dans ses réflexions et ses doutes.


RM : Quel type de candidats avez-vous sélectionné pour les phases préliminaires ?

ME : Ce qui est très intéressant dans cette compétition est le nombre de nationalités différentes des candidats. Nous avons reçu plus de deux cents artistes du monde entier et en avons sélectionné dix pour les phases finales. Puis nous devrons graduellement en garder trois ou quatre, et à la fin un seul d’entre eux. Mais je dois dire qu’il est pour moi très excitant de voir autant d’expériences distinctes. Dans la sélection en demi-finale, il y a trois femmes pour sept hommes, dont deux sont français. C’est intéressant, car nous avons déjà eu des non-anglais dans le passé, mais pas tant que cela, or il y a cette fois une forte probabilité que le vainqueur ne soit pas anglais.

RM : Vous dirigez depuis près de cinquante ans et êtes directeur du Hallé depuis plus de vingt ans. Comment avez-vous vu évoluer les chefs, et pensez-vous qu’ils sont aujourd’hui différents que par le passé ?

ME : Pour moi, le niveau est de plus en plus élevé et de plus en plus de gens sont intéressés pour diriger et pour prendre ce type de postes. Lorsque est arrivé, il était très jeune, tout comme le dernier assistant que nous ayons eu, . Or quand on est jeune, on essaye de contrôler beaucoup plus que l’on en a en réellement besoin, car on est toujours inquiet de perdre le contrôle. On se focalise alors en partie là-dessus, sans pouvoir aller dans le même temps au fond de la musique, dans ce qu’elle implique profondément et dans ce qu’elle raconte, alors que c’est le but d’un chef d’orchestre : trouver une raison à la musique que l’on dirige et faire ce que l’on peut pour que cela transparaisse par le biais de l’orchestre.

Pour pouvoir développer cette approche, il faut d’abord être rassuré sur le contrôle qu’on a, et cela ne peut venir que de l’expérience de la direction. Se dire que maintenant, vous êtes tranquille pour être suivi et que vous pouvez aller plus loin est quelque chose qu’un nombre extrêmement limité de chefs ont. C’est avant tout pour ces raisons que nous voulons former, au sens littéral de donner une forme, en créant l’opportunité de diriger régulièrement, mais aussi pour permettre des erreurs, sans s’inquiéter de la réaction du public ; se sentir à la maison en ayant un feedback non seulement de ma part, mais aussi de celle d’un comité de musiciens de l’orchestre.

RM : Dans votre répertoire et plus particulièrement avec le Hallé, il y a un mélange de classique, Debussy, Sibelius ou Wagner par exemple, et de raretés, notamment les oratorios de Elgar, The Apostles ou The Kingdom. Que souhaitez-vous léguer de vos années avec l’ensemble ?

ME : Je crois que chaque directeur doit savoir où il veut aller et quel est le cœur de répertoire de sa formation. Il doit dans le même temps permettre à l’ensemble d’être totalement flexible à différents styles, pour ne surtout pas se cantonner non plus à son répertoire favori. L’un des compositeurs qui permet le mieux de développer l’habilité est Wagner, tout particulièrement ses pièces les plus matures, le Ring et Parsifal. Et pour posséder cette habilité, un orchestre a besoin d’avoir une parfaite cohésion, comme s’il jouait une musique de chambre en effectif complet. Parsifal a d’ailleurs été enregistré aux Proms et je suis particulièrement content du résultat symphonique.

Ensuite, ils ont besoin d’avoir confiance dans de nombreux idiomes, c’est pour cela que j’ai traité tous les répertoires avec l’orchestre, excepté peut-être Bruckner, que nous n’avons joué qu’une seule fois. J’ai aussi maintenu un répertoire aujourd’hui considéré pour formation baroque, Bach et surtout Haendel, ainsi que les classiques, Mozart et maintenant beaucoup Beethoven. Avec ce dernier, nous avons d’ailleurs une véritable approche personnelle, nous savons comment nous le ressentons et comment nous voulons le jouer.

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RM : Pensez-vous que le Hallé Orchestra possède un son typique ou des caractéristiques propres ?

ME : Le Hallé a un son initié par Barbirolli après la Seconde Guerre mondiale. Il était à la base violoncelliste, et l’orchestre a gardé une façon particulière de jouer les parties de cordes. Cela a une vraie importance pour moi. Mais à mon arrivée, j’ai trouvé un orchestre qui n’avait plus confiance en lui, profondément, jusqu’au fond de lui. Il était au bord d’une crise, pas seulement financière, même si les années 90 ont été très compliquées en Angleterre. Artistiquement, les musiciens étaient très incertains, et j’ai essayé dès le début d’être le plus direct possible avec eux, pour dire que l’on avait un travail à faire, pour les gens, pour les stimuler, pour leur donner des grands moments. En Angleterre, il y a une bataille de tous les jours pour survivre, qui vous force à être toujours à votre maximum. Un orchestre qui joue mal, ou sans l’esprit de vouloir bien jouer, ne fait rien pour exister et ne trouvera pas l’argent pour se maintenir auprès des mécènes et du public. Ailleurs, une fois que l’orchestre est créé, l’argent pour subsister, en tout cas dans les grandes formations, est plus confortable. Du coup, certains orchestres n’ont pas une bonne attitude.

Aujourd’hui, les musiciens du Hallé savent vraiment qui ils sont, pourquoi ils sont là, et ce qu’ils doivent faire pour rester proches du public, pas seulement à Manchester, mais aussi à Nottingham par exemple. Je crois que c’est l’une des meilleures choses que j’ai pu donner de moi et j’en suis très fier. Ce qui fait que nos concerts sont mémorables à Manchester, vient aussi du fait que le public grandit avec l’orchestre, et qu’il y a une véritable proximité, qui porte l’orchestre à être de plus en plus expressif. C’est aussi pour cela que j’ai voulu rester si longtemps avec cet ensemble, pour véritablement créer et maintenir une relation très forte.

RM : Pour rester aussi longtemps, avez-vous dû faire des choix et refuser d’autres contrats…

ME : Je suis intéressé par le long terme. Auparavant, j’ai été directeur de l’, avec une équipe très solide, également sur une longue période. Je n’ai jamais souhaité prendre une formation pour deux ou trois ans et disparaître. Contrairement à d’autres chefs, je suis particulièrement intéressé par le rôle de directeur musical, et pas seulement par celui de diriger. Je suis curieux de savoir qui nous rencontrons, qui nous allons recruter, pas uniquement un bon musicien, mais aussi un homme ou une femme avec le bon caractère pour cette formation. C’est parfois compliqué, surtout si vous devez choisir quelqu’un de légèrement moins bon, mais dont vous ressentez mieux la personnalité.

Je crois que nous avons su faire ces choix et définir ce que doit aujourd’hui être un orchestre anglais dans le monde moderne. Nous avons une vie éducative extrêmement importante, qui provient directement de nous et pas de programmes que l’on achète pour être à la mode. Nous développons donc nos propres compétences, avec des personnes brillantes qui font partie intégrante de l’orchestre. De la même façon, il est très important, pour maintenir la musique en vie, de maintenir un répertoire contemporain avec des compositeurs eux aussi encore vivants.

RM : Quels sont vos projets pour le futur avec le Hallé ?

ME : Malheureusement, nous n’avons pas les budgets pour pouvoir faire de grandes tournées en Europe où nous adorerions pouvoir venir et montrer qui nous sommes. En vingt ans, je ne suis par exemple jamais venu en France avec l’orchestre. Mais pour tout le reste, je suis très heureux d’être au Hallé, et ce pour encore quelques années. Ensuite, il sera sans doute temps pour moi de laisser la place, afin de trouver une autre énergie et donner une opportunité à un plus jeune que moi.

Crédits photos : Portrait © Merlin/NYT ; Répétition : © ROH/ Flickr; Concert : © Russell Hart

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