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Nelson Goerner ouvre le bal aux Flagey Piano Days de Bruxelles

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Bruxelles. Flagey. Studio 4. 7-II-2020. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903; Ludwig van Beethoven ( 1770-1827) : Quinze variations et fugue sur un thème original en mi bémol majeur « Eroïca » , opus 35 ; Sonate pour piano n°23 en fa mineur « Appassionata »; Gabriel Fauré (1845-1924) : Thème et variations en uth dièse mineur, opus 73. Nelson Goerner, piano

 

La programmation 2020 des Flagey Piano Days s’articule autour de deux axes thématiques : d’une part, celui de l’entière saison culturelle du lieu : « les Deutschlands », explorant la multiculturalité allemande et de l’autre, l’incontournable commémoration du 250ᵉ anniversaire de la naissance de . En concert d’ouverture, propose un copieux programme où le maître de Bonn se taille la part du lion.


avait clôturé à la fois avec panache et sensibilité l’édition 2018 du festival. Cette année, en cette soirée d’ouverture, il ose un programme ambitieux où les œuvres se répondent par-delà leurs différences de style et d’époques : l’évolution même du concept de variations y tient une place centrale à la fois par la projection d’une idée musicale dans la monumentalité, et par la grande diversité des affects des œuvres retenues, jalonnant presque trois siècles d’histoire de la musique.

La Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903 de Bach ouvre les débats : le pianiste, dans des tempi très rapides, et dans une articulation d’une précision chirurgicale y fait montre d’une incroyable légèreté de touche doublée d’une idéale spiritualité. L’équilibre des registres, toujours assez délicat quand on aborde Bach au piano moderne, est parfaitement réalisé, la sonorité demeure assez courte par un usage très parcimonieux de la pédale, cependant sans aucune nostalgie de l’instrumentarium ancien. A la fantaisie augurale, riche d’une imagination interprétative sans bornes au travers des innombrables méandres harmoniques, héritées du stylus phantasticus, répond une fugue très habilement construite dans sa restitution, tant par l’étagement des plans sonores que dans sa progression dynamique et dramatique, même si l’on peut regretter parfois au fil des entrées successives d’un discours de plus en plus serré une très légère tendance à presser le tempo.

Les Variations eroica op. 35 de Beethoven , au surnom quelque peu arbitraire (elles ont en communs, pour un parcours très différent, le même matériel thématique issu du ballet des Créatures de Prométhée que le futur final de la Symphonie n° 3), constituent le plat de résistance de cette première partie de récital : elles relèvent par leur vaste propos d’autres exigences à la fois techniques, conceptuelles et architecturales. Goerner se joue, avec une facilité presque insolente, des incroyables difficultés de l’œuvre, dans une approche cursive rondement menée, magnifiée par une parfaite transparence polyphonique et une vaste palette expressive : l’humour le plus déboutonné voire l’autodérision un peu grinçante le disputent à une exquise pudeur (quatorzième variation en mode mineur) voire à une prégnante magnificence dans l’imposante fugue finale.

Après l’entracte, voici en totale opposition un autre Thème et variations, celui en ut dièse mineur op. 73 de Gabriel Fauré, où à la monumentalité du cycle répond un raffinement harmonique inouï : Goerner construit patiemment l’œuvre par une progressive amplification dramatique à laquelle s’oppose en fin de course l’infinie tendresse (enfin en mode majeur) d’une péroraison sublimée : un superbe moment poétique où la ferveur de l’interprétation, dans l’éternité de l’instant, est irisée d’une myriade de nuances et de couleurs, nimbant d’une riche parure la relative sévérité de l’œuvre, si lapidaire dans son énoncé initial.

L’enchaînement avec une très âpre et volcanique version de la Sonate n° 23 dit l’Appassionata (un surnom, rappelons-le apocryphe et éditorial), de l’opus 57 de Beethoven sonne comme un tragique et sonore retour au monde d’ici-bas. Pratiquant des tempi d’enfer, jamais Nelson Goerner n’y relâche la tension, et au fil de ses déferlantes d’accords et d’arpèges des temps extrêmes ne nous octroie le moindre répit : même l’andante con moto central – de nouveau… un thème et ses variations ! – semble inéluctable et impatient. Si la sonorité demeure très contrôlée avec des moments de pure magie, même dans les traits les plus rageurs, et si, malgré l’acoustique généreuse du Studio 4 et par-delà la vélocité imprimée à l’œuvre entière, la polyphonie demeure limpide même dans les brutales oppositions de dynamiques et de registres, peut-être souhaiterions-nous un peu plus d’aération, de pause et de ductilité dans la conduite du discours. Là où voyait ici « un torrent de feu dans un lit de granit », la flamme pourrait davantage à notre sens couver sous la cendre. Certes l’artiste y défend ses options avec conviction, engagement et probité, sans aucun prosaïsme ni faute de goût mais oserions-nous avouer une légère déception au terme de cette indomptable et abrasive course à l’abime, quelque peu univoque ?

Comme toujours très généreux, Nelson Goerner nous offre après cet orageuse sonate deux bis, un apaisant Nocturne en mi bémol d’Ignacy Jan Paderewski, avant d’abattre avec une incroyable fraîcheur au terme d’un récital aussi « physique », et avec un chic fou les (parfois) tapageuses et bavardes mais irrésistibles Arabesques sur les thèmes du Beau Danube bleu d’. Une ponctuation distinguée, quoique un brin narquoise, pour un récital par moment discutable mais passionnant.

Crédit photographique : Nelson Goerner © Marco Borggreve

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