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Dutilleux et Ledoux sous les doigts experts d’Élodie Vignon

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Claude Ledoux (né en 1960) : Surgir. Henri Dutilleux (1916-2013) : Trois Préludes ; Sonate pour piano. Élodie Vignon, piano. 1 CD Cyprès. Enregistré en novembre 2019 au Studio 1 de Flagey à Bruxelles. Textes de présentation en français et anglais. Durée : 56:26

 

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D’ombres… mais quelles sont ces mânes qui flottent au-dessus de nos têtes ? Celle de Debussy déjà, compositeur joué par dans un premier disque et dont celui-ci est la continuité. Deux compositeurs – Dutilleux et Ledoux – et trois opus sont réunis dans un programme homogène, exigeant et très bien pensé qui célèbre le piano solo. Un défi splendidement relevé.

Claude Ledoux_Henri Dutilleux_Élodie Vignon_CyprèsNon, cette première note grave frappée avec insistance et son double harmonique, ce n’est pas le destin qui frappe à la porte, mais tout simplement la musique qui surgit ! Comme la lumière troue l’ombre ? En tout cas comme un tremplin qui autorise tous les développements. D’emblée, le timbre du piano et sa résonance se trouvent au cœur d’une œuvre à la fois concentrée et flamboyante. Dans Surgir (2019), tout y est : énergie, expressivité, narration étirée, suspensions, tension dramatique et unité d’ensemble. , nourri de musiques extra-européennes et féru de technologies de pointe, est réputé pratiquer les « traverses musicales ». Ici, nous sommes plutôt dans la grande tradition du piano, entre Debussy et Ligeti (Ledoux a suivi ses cours de composition), même si se perçoit l’influence asiatique – distorsion métallique du son auréolé de ses harmoniques, attraction modale et forme cyclique – que justement ces deux derniers musiciens aimaient tant. Debussyste, la mobilité permanente, la transparence et l’errance thématique. Le spectre de Ligeti, celui des Études pour piano, hante également Surgir, le premier mouvement, tout en nerf, rappelant Fanfares, basé sur une course-poursuite d’ostinati ; le second, dans les mêmes couleurs mais à l’inverse méditatif, réveillant le souvenir d’Arc-en-Ciel. Aucune gratuité, pas une note de trop : nulle place pour l’ennui dans cet ouvrage magnifique qui à chaque moment fait sentir sa nécessité. C’est une musique vivante, tendue et fascinée par les sons qu’elle produit et qui l’engendrent. Elle est ici créée à l’enregistrement par sa dédicataire, qui en saisit tous les aspects, faisant éclore complètement ce monde sonore contenu en germe dans un piano.

L’attention au timbre, le jeu sur la résonance et le caractère introspectif imprègnent tout autant les Trois Préludes (1973-1988) de Dutilleux. Trois pièces écrites à des moments différents, réunies en 1994 seulement et qui ne montrent pas de lien évident, si ce n’est dans une certaine économie de moyens, une expressivité jamais arbitraire (en particulier dans les deux premiers) et la même exploitation systématique des possibilités du piano à l’intérieur d’une forme narrative. Tout en suspension et délicatesse, D’ombre et de silence, le premier prélude, passe progressivement des graves aux aigus. Comme l’indique le titre, Sur un même accord s’ouvre sur un accord de quatre sons s’épanouissant en polyphonie. Là encore, la musique n’a d’objet qu’elle-même. Plus complexe et deux fois plus longs que les deux premiers préludes est Le jeu des contraires, basé, aux dires du compositeur, sur un jeu d’écriture reprenant linéairement ou harmoniquement les procédés en miroir : un palindrome musical. Le jeu d’, clair, sobre, nuancé, colle parfaitement à cette esthétique.

Antérieure aux Trois Préludes, l’admirable Sonate pour piano (1947-1948) en a la dimension d’exploration, en affichant à la fois un vrai allant, une certaine douceur et une confiance en soi évidentes. C’est vrai du thème inaugurant le premier mouvement, « Allegro con moto », repris puis dérivé en un second thème, après une pause sur une note grave unique et répétée, qui remet en mémoire la première œuvre du CD. La musique enfle, accroissant son architecture. Suit le « Lied », plus fin, lancinant. La limpidité du jeu des deux mains est encore ici éclatante. Tout coule naturellement sous les doigts d’Élodie Vignon, qui laisse courir la musique. Les mêmes indiscutables éloges, auxquels s’ajoute un sens palpable de la construction (une donnée importante chez Dutilleux), peuvent lui être adressés dans le troisième et dernier mouvement, « Choral et variations », sur lequel plane l’ombre de Debussy. L’exigence qui motive cette sonate ne nuit jamais à sa beauté.

Le choix des pièces et leur interprétation font de ce CD une très grande réussite.

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Claude Ledoux (né en 1960) : Surgir. Henri Dutilleux (1916-2013) : Trois Préludes ; Sonate pour piano. Élodie Vignon, piano. 1 CD Cyprès. Enregistré en novembre 2019 au Studio 1 de Flagey à Bruxelles. Textes de présentation en français et anglais. Durée : 56:26

 
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