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Une nouvelle production de Zaïde à l’Opéra de Rome

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Rome. Teatro Costanzi. 18-X-2020. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Zaïde, un singspiel inachevé, sur un livret de Johann Andreas Schachtner. Texte : Italo Calvino. Mise en scène : Graham Vick. Costumes et décors : Italo Grassi. Lumières : Giuseppe Di Iorio. Mouvements mimiques : Ron Howell. Avec : Chen Reiss, Zaïde ; Jaun Francisco Gatell, Gomatz ; Markus Werba, Allazim ; Paul Nilon, Soliman ; Davide Giangregorio, Osmin ; Raffaele Feo, Premier esclave ; Luca Cervoni, Deuxième esclave ; Domingo Pellicola, Troisième esclave ; Rodrigo Ortiz, Quatrième esclave. Récitant, Remo Girone. Orchestre de l’Opéra de Rome, direction : Daniele Gatti

À Rome, en ces temps du Covid-19, le Théâtre Costanzi rouvre ses portes avec une nouvelle production de Zaïde.

Zaide_Werba (Allazim), Girone, Gatell (Gomatz), Reiss (Zaide)_ph Yasuko Kageyama-Opera di Roma 2020
Le Teatro Opera di Roma, qui a été restauré pendant la pandémie, lève le rideau pour accueillir la moitié de son public habituel, soit seulement 500 spectateurs dûment répartis. Au lieu de la production initialement prévue (The Rake’s Progress d’Igor Stravinski) l’institution propose une nouvelle mise en scène du premier singspiel de Mozart, en coproduction avec le Circuito Lirico Lombardo et avec un contrôle strict des coûts.

Pour cette œuvre, Graham Vick, en vue du Festival Musica nel Chiostro, organisé à Batignano (Toscane) par Adam Pollock en 1981, avait demandé et obtenu de l’écrivain Italo Calvino un texte qui servirait de lien avec les paroles des différents airs écrits en allemand par Johann Andreas Schachtner. Aujourd’hui, cette étrange création contemporaine, modelée sur des pièces du passé, est mise en scène par le metteur en scène anglais lui-même, qui la considère comme « un riff ironique et ultramozartien éblouissant sur l’opéra du XVIIIᵉ siècle». Graham Vick, avec son économie de moyens habituelle et son ironie provocante, réussit à restituer pleinement la magie du théâtre musical de Mozart et son sens profond de la liberté, dans une dimension d’incertitude et de solitude terriblement actuelle.

La scène se confond avec les coulisses, avec ses échafaudages, ses tuyaux, ses fils électriques et tous les dispositifs théâtraux exposés sans voile, dans leur simple vérité. Au centre, une bétonnière jaune lève sa tourelle vers le ciel, pour culminer dans un palmier, et sert d’échelle de soie au protagoniste, l’esclave Gometz, qui doit l’escalader pour atteindre sa bien-aimée Zaïde, la favorite du sultan. Au fond, une cloison ondulée partage la scène à mi-hauteur, et laisse découvrir à l’arrière les jeux d’eau dans le jardin du palais du sultan. Sur les côtés, les petits trous dans la feuille de plastique orange, recouvrant un autre échafaudage, représentent les grilles du sérail derrière lesquelles on peut apercevoir une odalisque exécutant une danse du ventre et le favori de Suleiman, le serviteur Alazzim, suppliant. L’acteur Renzo Girone, en habits contemporains et dans le rôle du narrateur, ouvre le coffre où sont conservées les partitions de Mozart, commence à raconter l’histoire de Calvino, tandis que Gomatz, prisonnier du sultan, se débat dans les cachots du palais, puis s’endort en voyant en rêve la visite de Zaïde, qui lui laisse des colliers et des bijoux en gage, puis disparaît.

Ainsi que le souligne Daniele Gatti, les différents numéros musicaux évoquent parfois, comme dans le premier air de Gometz, le premier mouvement de la Symphonie n° 34 en do majeur, et pourtant souvent « produisent l’effet de syncopes involontaires », comme si Mozart s’identifiait aux états âme de ses personnages, donnant un souffle différent à sa musique. Mais la vraie surprise du spectacle qui a débuté à Rome est dans le parfait accord entre l’exécution de cet opéra incomplet, la mise en scène et le texte de Calvino. Ce n’est pas seulement l’effet du théâtre dans le théâtre, mais le résultat d’une opera aperta, un conte dans un conte, où l’imagination du romancier le plus expérimental de la littérature italienne a pris plaisir à créer et recréer maintes intrigues possibles, offrant plusieurs hypothèses parallèles et concurrentes, pour aboutir au dénouement du drame, sans pour autant en choisir aucune. Ainsi les scènes se succèdent et les numéros musicaux se répètent, par la reprise d’intonations différentes, avec des nuances nouvelles et des accents inédits, qui ajoutent la surprise du roman d’aventure à la turquerie du XVIIIᵉ siècle de Mozart, avec toutefois le risque que le texte littéraire prenne le dessus sur le théâtre en musique.

Vêtus de larges jupes noires comme des derviches tourneurs, les quatre esclaves du sultan sont prêts à couper la main de Gometz avec une scie électrique, mais à chaque fois ils quittent la scène et sortent à quatre pattes comme des chiens de garde. L’athlétique Juan Francisco Gatell chante à pleine voix dans le rôle du prisonnier Gometz, et se débat, sautant du coffre sur la tourelle de la bétonnière, en quête de liberté, tandis que Chen Reiss, dans le rôle de Zaïde, colore toutes les nuances de l’hésitation, d’abord en choisissant Gometz comme amant, puis en se retirant, et enfin en le séduisant pour s’évader avec lui. Surtout la voix du grand Markus Werba, incarnant le serviteur Alazzim, se prête parfaitement à la caractérisation des divers complots de Calvino, prêt tantôt à ternir, tantôt à piéger, voire à trahir Suleiman, dont le rôle est confié à l’excellent Paul Nilon. Davide Giangregorio dans le rôle d’Osmino est moins convaincant. Soulignons la direction impeccable de Daniele Gatti à la tête des forces de l’Orchestre de l’Opéra de Rome.

Crédits photographiques : © Yasuko Kageyama – Opera di Roma

 

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