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Les Tallis Scholars bouclent leur intégrale des messes de Josquin des Prés

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Josquin des Prés (ca 1450-1521) : Messes « Hercules Dux Ferrarie », « D’ung aultre amer », « Faysant regretz ». The Tallis Scholars, direction : Peter Phillips. 1 CD Gimell. Enregistré en la Chapelle du Merton College d’Oxford à des dates non précisées. Texte de présentation et traduction des textes latins en anglais, français et allemand. Durée : 71:40

 

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Le grand-œuvre est ainsi achevé, pour le 500ᵉ anniversaire (en 2021) de la mort de ; les Tallis Scholars et leur chef publient sur leur label Gimell le neuvième et dernier volume consacré aux messes du maître franco-flamand, regroupant trois de ses compositions parmi les plus singulières.

Josquin-des-Prés_Peter-Phillips_The-Tallis-Scholars_Gimell explique, en postface à son passionnant texte de présentation, la naissance du projet fruit du hasard et de la nécessité. C’est l’œuvre d’une vie artistique et personnelle sublimée en une aventure collective, menée au gré des générations des pupitres et de l’existence même de son ensemble.

L’aventure Josquin a débuté il y a belle lurette : le premier enregistrement ainsi consacré par Gimell au maître de Condé-sur-l’Escaut remonte à janvier 1986 (messes « Pange lingua » et « La sol fa ré mi ») et était juste destiné à illustrer un nom majeur de la polyphonie renaissante parmi d’autres : ce fut un coup de maître, fêté internationalement. Rapidement les Tallis Scholars faisaient coup double avec un album centré sur les deux messes « l’homme armé tout aussi réussi ». Ce n’est qu’une bonne quinzaine d’années plus tard que le projet d’une intégrale des messes (re)prenait peu à peu forme. D’une part, le relatif petit nombre d’œuvres (dix-huit messes, plus la missa « da pacem » longtemps attribuée à Josquin, mais, semble-t-il, œuvre de l’obscur Nicolas Bauldeweyn) permit de poursuivre le but sans tomber dans un systématisme d’approche lié aux captations successives d’un marathon discographique. Les œuvres josquiniennes paraissaient de surcroît suffisamment individualisées (de par leur technique scripturale, leur traitement du matériau, leur liberté de ton et d’invention ou leur univers sonore) pour mériter une approche bien caractérisée sans aucune interchangeabilité. Last but not least, ce projet bien circonscrit et égrené au fil du temps permit au groupe de ne pas abandonner parallèlement l’exploration d’autres répertoires.

En fin de périple, ce volume ultime regroupe trois œuvres très singulières, à la fois austères par leur propos et parfois exubérantes par la mise en œuvre des moyens.
La missa Hercules Dux Ferrarie, composée en 1503-1504 est a « sogetto cavato » : les notes du court thème rémanent proviennent de la solmisation des voyelles d’un nom du dédicataire. Huit notes, obsessionnellement répétées souvent au ténor en cantus firmus, parfois enchainées à leurs transpositions à la quinte et à l’octave, toujours assez perceptibles et identifiables au milieu d’un jeu polyphonique intense fait de réponses, d’échos, de canons, magnifié par un resserrement des tessitures. L’ultime Agnus Dei par son subit passage de quatre à six voix y apporte une soudaine libération.
La messe Faysant Regretz, contemporaine de la précédente, va encore plus loin, en ne retenant qu’un court motif de quatre notes du rondeau de Gilles Binchois (ou de Walter Frye ?) du même nom, projeté dans la monumentalité de la construction et prétexte à un vertigineux travail polyphonique où rien n’est laissé au hasard : Peter Phillips évoque même un équivalent renaissant du troisième quatuor de Bartók par sa concentration et son côté imprescriptible. Cette messe évacue tout sentiment répétitif malgré le rudimentaire matériau de départ (fa-ré-mi-ré), en émancipant par moment une singulière énergie (amen du credo) ou en laissant enfin la mélodie s’énoncer intégralement au fil du troisième Agnus Dei.

Plus intime, la missa « d’ung Aultre amer » est une sorte de missa brevis, écrite en bref hommage au maitre vénéré Ockeghem, très ramassée à la fois par les énoncés syllabiques, et par la superposition des versets du Gloria et Credo. C’est un chef d’œuvre d’émotion et de simplicité reposant parfois sur une écriture plus harmonique que polyphonique dans sa monumentale verticalité. Le Benedictus, conformément au rite ambrosien de Milan, est substitué par un motet, le célèbre et sublime « Tu solus qui facis mirabilia», simple énoncé harmonique désarmant d’humilité recueillie, juste « perturbé » par les bribes – en français – de la chanson originale du glorieux aîné ayant inspiré toute la messe.

Pour cet enregistrement, tout en restant fidèle à l’identité sonore du groupe et à la gémellité des pupitres – sauf ici les soprani groupées cette fois par trois, Peter Phillips a travaillé davantage sur le caractère sombre et strict de la polyphonie. Les teintes de cet effectif – renouvelé durant cette dernière décennie – semblent d’une gravité un rien solennelle. Les lignes de superius sont, il est vrai plus qu’à l’habitude, cantonnées dans le grave de la tessiture des sopranos. Les pupitres d’altos masculins virent aux countertenors à l’anglaise et se fondent idéalement avec le timbre des ténors par un subtil jeu de miroir sonore et d’équilibre dynamique. Les basses tranchent davantage par leurs valeureuses interventions.

Si pour la messe Hercules Dux Ferrarie l’on disposait d’une version de choix – déjà bien ancienne – avec l’Hilliard ensemble (Warner/Virgin/Reflexe), dans une approche plus rapide et décidée, la nouvelle version l’emporte autant par la clarté des lignes et la perfection d’intonation que par ses couleurs quasi élégiaques. La Messe « Faisant regretz » était devenue une rareté vu la disparition de la version du Medieval ensemble de Londres des frères Davies (Oiseau-Lyre) ou de celle, avec la suppression du catalogue Asv du Clerk’s Group d’Edward Wickham : la version idéalement ludique et spéculative de Peter Phillips très énergique et engagée vient pallier cette lacune de la discographie, parfait hommage à l’écriture quasi fractale de toute l’œuvre. Enfin, nos interprètes donnent une interprétation à la fois sereine et nostalgique de la missa « d’ung aultre amer » culminant dans le sublime motet central « tu solus » déjà cité.

Voici donc une superbe conclusion à une réalisation majeure du disque, sans aucun équivalent puisque l’ensemble français A sei voci (Astrée/Naïve, à rééditer) n’a pu mener à bien pareil projet, et s’est surtout concentré sur les œuvres mariales du maître.
Un tiers de siècle a été nécessaire à la construction de ce cycle monumental avec une belle unité dans la diversité. On ne peut qu’en vanter la réalisation soignée, la suave distribution vocale, parant l’austérité du propos par un hédonisme sonore insoupçonné, ou encore le docte travail d’édition à partir des manuscrits – que l’on peut suivre utilement gratuitement en fichier pdf sur le site du label, pour mieux cerner les sortilèges d’une écriture si maîtrisée.

En bref, avec cette fin de cycle discographique l’année Josquin à venir est déjà marquée d’une réalisation majeure.

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