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Les suites royales de Couperin, entre danses et rêveries

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François Couperin (1668-1733) : Première et Seconde suites pour viole avec la basse chiffrée ; Troisième concert royal ; Pièce de clavecin extraite du 2e Livre : Les Charmes ; Pièces de clavecin extraites du 3e livre : La Régente ou la Minerve, Musète de Choisi et Musète de Taverni. Claire Gautrot, viole de gambe ; Marouan Mankar-Bennis, clavecin. 1 CD L’Encelade. Enregistré en novembre 2019 au Domaine de la Chaux à Alligny-en-Morvan. Texte de présentation en français et en anglais. Durée : 76:00

 

et nous donnent un fort beau concert. L’idée centrale consiste à redonner un peu de valeur au legs que a fait à la viole de gambe. Car si l’illustre claveciniste est surtout connu pour son œuvre monumentale pour le clavier, il l’est un peu moins que Forqueray, Sainte-Colombe ou Marin Marais pour la viole, alors que son apport est remarquable.

Cette erreur de perception est sans doute due au fait que les Concerts royaux sont écrits sans précision sur l’instrumentarium destinataire, donc sans spécificité pour la viole, et que les deux Suites pour violes avec la basse chiffrée n’ont été découvertes qu’au XXᵉ siècle, avec un temps d’authentification un peu long. Il s’agit pourtant, de l’avis de différents auteurs, de compositions parmi les plus belles de Couperin le Grand.

Nous sont donc proposées ici les deux Suites pour violes avec la basse chiffrée de 1728, qui font l’essentiel du programme. Y est joint le Troisième concert royal publié en 1722 mais datant d’avant la mort de Louis XIV, donc en 1714 ou 1715, selon les écrits de Couperin lui-même. Ce troisième concert royal nous est livré comme un duo clavecin et viole, ce qui est historiquement tout à fait possible. En entremets, nous avons encore deux pièces pour clavecin seul, Les Charmes et La Régente ou la Minerve, et enfin, en apothéose, la splendide Musète de Choisi et Musète de Taverni, mais en duo, ce qui est inhabituel.

Dès le premier « Prélude » de la Première Suite, le style est donné. Le gravement n’exclut ni la grâce ni l’esprit, et l’« Allemande légère » conserve sa part de profondeur. L’équilibre entre les paradoxes se maintient tout au long des pièces, et culmine avec une « Passacaille ou Chaconne » magnifique, où le rythme de la danse devient celui de la pensée. La Deuxième Suite, sorte de sommet pour les gambistes, est elle aussi une grande réussite. Le phrasé superbe développé par à la viole de gambe exalte les longues mélodies de Couperin, et l’accompagnement délicat de au clavecin les aide à conserver leur caractère à la fois discret et éclatant. La « Pompe Funèbre » n’est ni un tombeau ni une déploration, mais une méditation intime, presque une action de grâce. La célèbre « Chemise blanche » continue à nous narguer de son mystère et de son impertinence, et si elle cache dans son lin blanc quelques problèmes de justesse de ton, quelques raucités de son, on ne lui tiendra pas rigueur de cette espièglerie.

Le troisième « Concert Royal » est donné dans une version intime, en duo, et même parfois pour clavecin seul mais avec un jeu adroit de registration. Il évoque avec une certaine émotion les efforts du vieux Roi à maintenir le jeu de la cour, dont il était le centre, alors que les malheurs l’avaient accablé de toutes parts. Mais la grâce, l’esprit doivent demeurer coûte que coûte, sans jamais tomber non plus dans la superficialité. La série des danses, dans la forme la plus parfaite de la suite à la française, maintient le bel air de rigueur tout en laissant sourdre une discrète mélancolie, qui culmine librement dans une ineffable « Muzette ». Le clavecin de Titus Crijen, d’après Rückers ravalé, est parfaitement en place dans cet esprit à la française, discret et brillant, sans aigreur ni trop de velouté. Il compense assez bien l’âpreté de la basse de viole de Judith Kraft, d’après Collichon. Mais ce qui compte est bien ce qu’en font Claire Gautrot et Marouan Mankar-Bennis. La parfaite cohésion de sens des deux artistes trouve son apogée dans la Musète de Choisi et Musète de Taverni, interprétée comme une basse continue en ritournelle, et qui dégage encore une poésie puissante. Vraiment, un très beau concert.

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François Couperin (1668-1733) : Première et Seconde suites pour viole avec la basse chiffrée ; Troisième concert royal ; Pièce de clavecin extraite du 2e Livre : Les Charmes ; Pièces de clavecin extraites du 3e livre : La Régente ou la Minerve, Musète de Choisi et Musète de Taverni. Claire Gautrot, viole de gambe ; Marouan Mankar-Bennis, clavecin. 1 CD L’Encelade. Enregistré en novembre 2019 au Domaine de la Chaux à Alligny-en-Morvan. Texte de présentation en français et en anglais. Durée : 76:00

 
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