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Pierre Boulez sur Incises : une monographie passionnante signée Peter O’Hagan

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Pierre Boulez / sur Incises. Peter O’Hagan. Éditions Contrechamps. 244 p. 15 euros. 2021

 

L’élaboration d’une œuvre sur fond de cheminement d’un compositeur dans le contexte musical d’une époque, tel se présente sur Incises, ouvrage très érudit et rendu vivant par la familiarité de son ton. Une pierre solide dans la musicographie contemporaine.

C’est une longue histoire de compagnonnage ponctuée d’anniversaires : en 1976, Boulez écrit Messagesquisse pour violoncelle solo et six violoncelles à l’occasion des 70 ans de , et, pile vingt ans plus tard, ce sera sur Incises pour trois pianos, trois harpes et trois percussions-claviers (1996, révisée jusqu’en 1998) en hommage au même ami et bienfaiteur. Entretemps, il y eut Incises (1994) pour piano solo. Les trois œuvres ont pour trait commun le cryptogramme constitué des six notes correspondant aux lettres du nom du dédicataire : mib, la, do, si, mi, ré, matériau premier exploité à l’envi par tout un ensemble de transpositions.

Le livre est pensé comme le produit d’une enquête minutieuse et très documentée, au plus près de la musique, mais aussi de ses promoteurs. Il s’ouvre sur l’évocation des débuts de la carrière de et de sa fructueuse rencontre avec le mécène suisse, lequel, en 1946, avait entendu parler du compositeur par Arthur Honegger. Quelques extraits de leur liaison épistolaire, entamée en 1958, ponctuent cette première approche. S’ensuivent, illustrées de nombreux exemples musicaux, la présentation de l’élaboration d’Incises, puis celle de sur Incises. Celle-ci a été jouée dans une mouture préparatoire à Bâle le 27 avril 1996 pour les 90 ans de devant un parterre de musiciens de renommée internationale (Berio, Birtwistle, Dutilleux, Kagel, Kurtag, Lachenmann, Rihm…), avant d’être créée dans sa version définitive deux ans après. Sacher apprécia-t-il son cadeau ? Difficile de le dire, car O’Hagan évoque juste l’ignorance dans laquelle il se trouvait alors des dernières spéculations de Boulez. Au fil des chapitres suivants, l’auteur revient longuement sur les liens complexes qui unissent les deux pièces et sur l’évolution de la seconde. Enfin, un entretien avec , l’un des créateurs de sur Incises, clôt le volume.

montre que les deux opus ont été pensés ensemble. L’écriture d’Incises, courte pièce de concours (Umberto Micheli), essentiellement rythmique, de 4 minutes à peine, suscita un certain nombre d’esquisses – ce qui est déjà la preuve d’un projet de développements ultérieurs – et comprend deux parties contrastées : une brève introduction faisant alterner des figures verticales et horizontales, puis un développement rapide dont le caractère moto perpetuo est assuré par un jeu de mains alternées. Les répétitions prestissimo de notes et d’accords identiques se retrouvent également dans sur Incises, de 37 minutes et deux « moments ». On reconnaît là les indices de l’exploration des oppositions que fait systématiquement le musicien à partir des années 1960 entre, d’une part, temps strié et temps lisse, et, d’autre part, pulsation et résonance, exploration qui débouche sur la notion d’« œuvre ouverte », même lorsque, comme dans sur Incises, le parcours est fixe.

L’instrumentarium original de sur Incises est à considérer à la fois comme une amplification du piano, qui se voit démultiplié, et une décomposition de ses timbres, les harpes reproduisant ses cordes et les percussions (vibraphone, marimba, steel drums) sa caisse de résonance. Amplification tout d’abord, la marque du goût avéré du maître pour la grande forme. signale que le statisme apparent du tout début « évoque l’échelle de temps des grandes pièces romantiques comme les symphonies de Bruckner et surtout le début de l’Or du Rhin, avec l’émergence d’ondulations venues des profondeurs d’un même accord. » D’ailleurs, quand on sait cela, l’émotion gagne en intensité à la réécoute de ce commencement « sombre » de l’Introduction, qui fait du sur place dans un va-et-vient entre le piano arpégeant en boucle quelques notes graves et les percussions lui répondant en écho. Décomposition ensuite. Peter O’Hagan insiste sur un aspect peu connu du musicien : son vif intérêt pour la musique extra-européenne (Afrique et Asie) ainsi que ses recherches ethnomusicologiques. Et de noter que ce n’est pas un hasard si l’amorce de l’écriture de sur Incises suit de quelques années seulement la publication de la thèse de doctorat de Simha Arom : Polyphonies et polyrythmies instrumentales d’Afrique centrale. Structure et méthodologie (1985). Travail dont Boulez a fait son miel, comme on peut l’entendre ici à travers une caractéristique très importante : l’hétérophonie. Le compositeur, cité dans le livre, définit le terme ainsi : « le même événement présenté avec des translations rythmiques et des greffes ornementales, glissements dans le temps et dans la hauteur ; mais la structure fondamentale reste la même, et les lignes sont présentées en parallèle. » D’où la possibilité d’une perception plurielle d’un phénomène sonore unique. A noter que les steel drums font ici leur première apparition chez Boulez.

En entrant dans son atelier, Peter O’Hagan déconstruit le mythe d’une figure monolithique et imperméable pour nous rendre familier un artiste et un artisan. Une lecture exigeante mais très profitable.

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Pierre Boulez / sur Incises. Peter O’Hagan. Éditions Contrechamps. 244 p. 15 euros. 2021

 
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