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Wilhelm Furtwängler et les Symphonies de Johannes Brahms, une discographie foisonnante

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Alors que le grand chef allemand a disparu depuis bientôt 70 ans, ses interprétations demeurent des références absolues. Il est encore temps de s’intéresser de près à l’immense legs discographique du maître, ici au service des Symphonies de qui l’ont accompagné tout au long de sa vie d’artiste.

Juste après Beethoven, Richard Wagner et sont les deux compositeurs que a le plus souvent dirigé dans sa carrière. Avec plus de 500 exécutions d’œuvres de Brahms, essentiellement ses Symphonies, on mesure à quel point la place de ce compositeur était grande pour le chef, par sa musique, assez contemporaine pour lui, qui était né onze ans avant la mort de Brahms et qui le liait à son histoire familiale par son oncle maternel ami du compositeur. De plus, nombreuses sont les références dans ses écrits, notamment en 1931 et 1934 avec le texte « Brahms et la crise de notre temps ». Il y évoque notamment deux points importants concernant la tradition allemande et la prédominance de l’esprit de sa musique sur le matériau. Il précise que c’est bien l’homme par son pouvoir expressif, sa nécessité intérieure et son humanité, qui prévaut sur l’harmonie et le rythme pourtant matériaux indispensables à la musique.

Le côté populaire de Brahms plait à Furtwängler qui apprécie en lui sa personnalité timide et rude. Les interprétations spécifiques de Furtwängler mettent en relief la filiation de la musique de Brahms depuis Bach, par les chemins directs tracés par Mendelssohn et Schumann, hors de l’influence de Wagner. La grande spiritualité du compositeur apparaît au grand jour, portée par une grande mélodie issue du choral que Furtwängler exalte par ses climats légendaires et ses tempi uniques. Le parcours de la discographie des Symphonies de Brahms montre l’importance de cette référence absolue dans l’histoire musicale du XX° siècle.

Symphonie n° 1 en ut mineur op. 68 (1873)

Terminée à l’automne 1876, cette symphonie fut sans doute la préférée de Wilhelm Furtwängler, celle qu’il dirigea le plus souvent tout au long de sa carrière. Par chance, on dénombre douze interprétations différentes qui s’échelonnent de 1944 à 1954. Comme souvent avec ce chef, on observe de grandes différences d’exécution entre la période mouvementée de la guerre et l’apaisement des dernières années de la vie du musicien. Sans entrer dans des détails très pointus, certaines datations d’enregistrements peuvent être erronées, ce qui brouille parfois un peu les cartes. Mais globalement, on peut suivre l’évolution de l’interprétation de cette première symphonie qui puise ses références chez Beethoven à un moment où Brahms compose à nouveau pour l’orchestre. A chaque fois, Furtwängler recrée cette partition aux dimensions titanesques. Pour exemple, la présence envahissante du martèlement de la timbale au début de la symphonie, habituellement quasi inaudible, montre combien le chef souhaitait exprimer de manière tellurique la pensée dramatique de l’auteur.

Dans le final, unique mouvement conservé de la Symphonie n° 1 de la version berlinoise du 23 janvier 1945, on assiste à un immense souffle venu des profondeurs, une gravure à la pointe sèche, en noir et blanc, elle-même exacerbée par le son monophonique. ce mouvement est une symphonie à lui tout seul, lui-même inclus dans une grand ensemble symphonique. Berlin est en ruines, L’ancienne salle de philharmonie est déjà détruite et les concerts ont lieu dans la salle de l’Admiralspalast. L’accès est difficile : le public et les musiciens doivent enjamber des décombres et des ruines. Le concert propose la Symphonie n° 40 de Mozart et la première de Brahms. La lumière vient à disparaître, le chef continue mais doit arrêter un peu plus loin… Le concert reprendra plus tardivement avec une forte rage de jouer comme l’exprime l’enregistrement.

Pour le mélomane averti et le collectionneur, quatre autres versions complètes retiennent l’attention : Vienne en janvier 1952 avec le Philharmonique de Vienne, puis février 1952 avec le Philharmonique de Berlin, Lucerne en Août 1947 avec l’orchestre de Lucerne, et la célébrissime version de Hambourg d’octobre 1951 avec l’orchestre de la radio d’Allemagne du nord. Cette dernière version est sans nul doute celle qui offre la plus belle captation sonore, réalisée par , ingénieur du son et metteur en onde de la Radio de Berlin. Cette version de Hamburg reste l’une des plus marquantes de toute la discographie brahmsienne en général.

, le génial magicien des sons

Wilhem Furwängler pouvait montrer une certaine méfiance par rapport à l’enregistrement sonore, essentiellement du fait de son insatisfaction liée aux insuffisances des techniques d’enregistrement. De plus, il préférait la scène au studio, ce qui est souvent audible par un engagement encore plus grand au concert. Il recherchait par dessus tout le naturel au travers d’un microphone unique placé au cœur de l’orchestre que son ingénieur du son Friedrich Schnapp savait placer à l’endroit le plus judicieux. Il est vrai que la carrière de Furtwängler se déroula en parallèle avec l’évolution des progrès techniques liés à l’enregistrement, de 1925 à 1950.

Né en Westphalie, Friedrich Schnapp était avant tout un musicien, violoniste et pianiste. Attiré par les techniques d’enregistrement dès 1930, il devint metteur en ondes en 1939 pour l’émetteur national de Berlin et travailla avec Furtwängler toute la période de la guerre ainsi qu’après pour le Festival de Salzbourg. En 1945, Schnapp est nommé ingénieur en chef de la radio de Hambourg qui regroupe les principaux émetteurs allemands. Il resta en poste jusqu’en 1965 et ses enregistrements ont toujours gardé cette marque du micro unique afin de ne pas fausser la dynamique interne de l’orchestre et pour garder une balance naturelle entre les différents pupitres. La technique du multi-micros lui semblait sujette à caution à la fois pour le disque ou la radio, introduisant une intervention subjective du preneur de son. A l’écoute, ces prises de son monophoniques reproduisent mieux l’atmosphère que de nombreuses captations en stéréo. Toujours à l’affût et à l’écoute attentive des orchestres, il veillait notamment à éviter toute saturation sur les fortissimo, en particulier lorsque les timbales se déchaînaient. Ces captations précises permettent aussi d’apprécier l’acoustique des diverses salles où se déroulaient les concerts dont la fameuse salle de l’ancienne philharmonie de Berlin, détruite le 30 janvier 1944.

Le plus beau compliment concernant Friedrich Schnapp vint de Furtwängler lui-même: « Le plus beau dans vos retransmissions, c’est que vous ne faites rien ».

Symphonie n° 2 en ré majeur op. 73

Brahms a composé cette symphonie rapidement lors de l’été 1877 dans les Alpes autrichiennes. Une gestation qui contraste avec celle de la Symphonie n° 1 qui avait duré plus de 20 ans. Le maître laisse à la postérité cinq enregistrements échelonnés de 1943 à 1952. Le caractère pastoral plaisait au chef qui le cultiva jusqu’à l’ultime version connue de Munich de mai 1952, l’une des plus réussies. La version de Londres datée de mars 1948 est plus tumultueuse tout en gardant un caractère mélodique marqué. Il faut noter que l’enregistrement de Berlin de septembre 1947 ne comporte que le deuxième mouvement, ce qui au total et compte tenu de l’archive privée non disponible de février 1943 à Berlin, fait trois lectures complètes qui sont ainsi proposées au mélomane.

Symphonie n° 3 en fa majeur op. 90

Datant de 1883, cette symphonie est la plus courte de la série. Hans Richter qui dirigea la création à Vienne l’avait surnommée « l’Héroïque » en référence à Beethoven. Son style est cependant plus proche de celui de Robert Schumann et de sa Symphonie rhénane, dont Brahms emprunte une partie d’un thème au début de l’œuvre, en hommage à son ami. La célébrité de cette symphonie tient au thème du troisième mouvement Poco allegretto, repris à notre époque en diverses circonstances, comme la musique du film « Aimez vous Brahms ? » d’Anatole Litvak, ou par des chanteurs dont Frank Sinatra, Dorothy Ashby, Yves Montand, Jane Birkin (Baby Alone in Babylone de Serge Gainsbourg)…

Au catalogue on conserve trois versions enregistrées, une en 1949 et deux en 1954. Une captation plus ancienne du quatrième mouvement datée de mars 1932 à Berlin est perdue, elle faisait partie des archives de la radio. Des trois versions connues, celle immortalisée à Berlin en décembre 1949 semble l’emporter grâce à une agogique hors du commun, qui se manifeste pas des rallentendo que certains ont pu trouver exagérés. Il est à noter cependant que cela faisait partie des caractéristiques même de la direction de Wilhelm Furtwängler : le rubato et le sens dramatique du discours l’emportaient sur beaucoup d’autres considérations d’ordre métrique. On pouvait déceler dans la direction de ce chef non pas un tempo mais plutôt deux de manière simultanée. Un premier tempo régulier pour imprimer une battue, et un second souvent guidé par la main gauche, plus lent qui mettait en lumière le lyrisme du discours musical. Il existe une soit-disante quatrième version, réalisée au Caire par la radio nationale en avril 1951, mais qui s’avère en fait un faux, qui n’est autre que la version berlinoise de 1954. Deux autres versions à Berlin et à Turin datant de 1954, année de la mort du chef d’orchestre, complètent avec grand intérêt l’approche passionnée de Furtwängler.

Symphonie n° 4 en en mi mineur op. 98

Créée à Meiningen sous la baguette du compositeur en octobre 1885, elle fut un succès. Cette quatrième et dernière symphonie passe pour le grand chef d’œuvre symphonique de Brahms, préoccupé par la présentation d’un langage nouveau sans toutefois renoncer au discours classique dominé par la figure de Beethoven.

Ici, les archives sonores de cette symphonie sous la direction de Wilhelm Furtwängler comptent sept versions complètes, échelonnées de 1943 à 1951. Une version du quatrième mouvement réalisée pour un film à Londres date de novembre 1948. Cette œuvre semble avoir été la préférée du chef avant même la première symphonie. L’énoncé du thème initial du premier mouvement est, sous sa baguette, d’une indicible beauté, que l’on retrouve à chacune de ses exécutions. On peut même remarquer en comparant les six versions disponibles que peu de différences les séparent, ce qui est rare chez cet artiste. Le choix pourra se porter plutôt sur la qualité sonore variable par rapport aux techniques et aux reports sur CD plus ou moins soignés.

Quelques considérations de techniques sonores et de restitution

Dès les années 1925, sont apparus les premiers enregistrements dit « électriques » mettant en œuvre un microphone, un système d’amplification et un graveur 78 tours commandé électriquement. A partir de cette technique de base, les procédés vont évoluer peu à peu. Quelques années plus tard apparaît le premier enregistreur magnétique à ruban d’acier, jusqu’au fameux « magnetofon » de Telefunken daté de 1935, ancêtre du magnétophone analogique moderne avec bande magnétique plastique. La stéréophonie apparaît mais curieusement ne fut pas généralisée tout de suite, ce qui prive d’entendre les interprétations de Wilhelm Furtwängler avec cette technique révolutionnaire. On améliore cependant la dynamique et les radios s’équipent de magnétophones ce qui leur permet d’archiver les retransmissions de concerts. A la fin des années 40 apparaît le microsillon 33 tours qui ouvre la voie de la haute fidélité.

Les éditions discographiques des Symphonies de Brahms

Concernant les supports pour la vente de disques, on dispose de vieux 78 tours, de microsillons et de CD, parfois proposé en format SACD. De grands labels tels EMI ou DG, ont abondamment fourni les catalogues à partir de sources en général fiables et de la meilleure qualité possible. Depuis, d’autres institutions ou labels privés ont à la fois complété les catalogues, ou restauré et publié des enregistrements restés injustement dans l’ombre.

Les différentes associations Wilhelm Furtwängler ont édité aussi beaucoup de disques,  principalement en France et au Japon. Ces sociétés se répartit dans divers pays qui chacun apporte sa contribution dans la recherche et l’édition de nouvelles parutions, depuis le microsillon et plus largement encore avec le CD. Citons encore le label Tahra créé par René Trémine à qui l’ont doit de multiples parutions de grande qualité acoustique. Ce passionné de l’art de Furtwängler a écrit en 1997 une discographie et une liste complète des concerts du chef tout au long de sa carrière. Ces ouvrages sont des repères précieux aux côtés d’autres discographies connues dont celles de John Hunt (1990) et de Henning Holsen (1973). A côté de ces éditions sérieuses, un cortège de disques pirates a toujours plus ou moins circulé, proposant en général des reports aux qualités acoustiques très contestables, souvent à partir de mauvaises copies.
Les diverses versions des symphonies de Brahms éditées furent enregistrées dans la dernière décennie de la vie de l’artiste. Il resta fidèle aux orchestres philharmoniques de Berlin et de Vienne, avec au gré des opportunités et des voyages la fréquentation d’autres formations orchestrales à Hamburg, Lucerne, Amsterdam, Turin, Caracas et Londres.

Sélection discographique des Symphonies de Brahms par Wilhelm Furwängler

En guise de conclusion, pour imaginer une discothèque idéale, voici un choix sélectif tiré des quelques trente enregistrements consacré par ce grand chef aux quatre symphonies de Brahms :

  • Symphonie n° 1 : Hambourg, 27 octobre 1951, Orchestre de la Radio d’Allemagne du nord (CD SWF 881 ; Tahra FURT 1012-3)
  • Symphonie n° 2 : Vienne, 28 janvier 1945, Orchestre philharmonique de Vienne (CD DG 435324)
  • Symphonie n° 3 : Berlin, 18 décembre 1949, Orchestre philharmonique de Berlin (CD EMI CZS 2523212)
  • Symphonie n° 4 : Salzburg, 15 août 1950, Orchestre philharmonique de Vienne (CD Orfeo ; M & A 258)

La musique de Brahms occupe une place importante dans la vie de Furtwängler. Outre les symphonies, il aura marqué son temps en les associant à d’autres œuvres du compositeur dont le Requiem, les concertos pour violon, pour piano (n° 2), le double concerto, les Variations « Haydn » et quelques Danses hongroises. Ses interprétations restent à jamais parmi les moments les plus intenses de la discographie, gravés pour l’éternité.

Laissons le dernier mot à Wilhelm Furtwängler au travers de l’une de ses citations qui résume plus que toute autre son état d’esprit fondamental, tourné vers une sorte de fascination permanente : « L’exercice est autre chose que la recherche de la réussite : ce qui est beau c’est d’essayer… Voyez les sculptures de Michel-Ange : il y en a de parfaites, d’autres sont seulement ébauchées. Ce sont ces dernières qui me touchent plus que les autres parce que j’y sens la marque du désir, le rêve en marche... »

Crédits photographiques : Wilhelm Furtwängler, chef d’orchestre © Trude Fleischmann / Deutsche Grammophon Archive ; Image libre de droit. Article mis à jour le 30 mai 2021.

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Wilhelm Furtwängler le géant, enregistrements radio à Berlin 1939-1945

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