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Somptueuse conjonction Brahms-Gernsheim par le Mariani Klavierquartett

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Johannes Brahms (1833-1897) : Quatuor avec piano n° 1 op. 25. Friedrich Gernsheim (1839-1916) : Quatuor avec piano n° 2 op. 20. Mariani Klavierquartett. 1 CD Audax Records. Enregistré au Funkstudio de Stuttgart (SWR) du 7 au 9 janvier 2020. Textes de présentation en allemand, anglais, français et japonais. Durée : 61:46

 

Les Clefs du mois

Pour le label Audax Records, le se lance dans une intégrale en trois volumes des œuvres pour quatuor à clavier de et de son cadet de six ans .

La formule du quatuor à clavier émerge à l’époque classique (Mozart, Beethoven, …) mais n’a pris son véritable essor qu’à partir de la génération romantique, et n’a suscité côté interprètes que peu de vocations chambristes propres et autonomes… On peut citer toutefois Domus, le Quatuor Fauré, le Quatuor à clavier de Berlin.

Le – nom pris en hommage au luthier de Pesaro, dont l’altière Barbara Buntock joue un splendide alto autrefois confié au grand Lionel Tertis – fut fondé voici une douzaine d’années par quatre jeunes et remarquables instrumentistes allemands ayant tous un solide bagage musical soliste, chambriste ou même orchestral (au sein de prestigieuses phalanges telles les Berliner Philharmoniker, ou le Gewandhaus de Leipzig). La formation, identique depuis ses débuts, travaille par sessions et a déjà plusieurs importants jalons discographiques à son actif, pour divers labels indépendants d’outre-Rhin. Elle s’attache à (re)découvrir des œuvres peu connues (Bridge, Martinů couplées à l’opus 47 de Schumann – Genuin), à œuvrer à la réhabilitation de maîtres oubliés (Emilie Mayer – chez CPO), ou à confronter -un peu comme ici – dans les deux volumes titrés « idée fixe » Fauré et Enesco liés par leur parcours biographiques et leur filiation (Swk-records).

Les Mariani nourrissent donc pour leur nouveau label Audax ce nouveau projet à long terme où seront rapprochées les triades d’œuvres pour la formation laissées par et par son confrère plus jeune de six ans . Ce dernier, peu connu dans le monde francophone, est l’un de ces nombreux héritiers du romantisme musical allemand dans l’axe initié par Mendelssohn et Schumann, un de ces maîtres assez célébrés (par Mahler ou Richard Strauss) et fêtés à leur époque mais aujourd’hui quelque peu oubliés, rejetés dans l’ombre par la géniale synthèse stylistique (doublée d’une terrible auto-exigence critique) opérée par . Pour Gernsheim, de confession juive, la censure opérée par le régime nazi a de plus contribué à ce regrettable « oubli »…

Une solide amitié liait les deux compositeurs. Brahms invita son ami à Vienne pour un cycle de concerts et de conférences, là où son cadet prépara et dirigea la première exécution du Requiem allemand à Cologne, et fidèle en fraternité d’âme par delà la tombe, dédia à la mémoire de son aîné son Quintette avec piano n° 2. Malgré d’évidentes similitudes de langage, le génie mélodique de Brahms, surtout dans le très dru opus 25 semble plus naturel dans ses enchaînements et son architecture globale presque symphonique, malgré la touffeur de sa polyphonie là où le très beau mais plus intime opus 20 de Gernsheim tend par delà l’exploration des registres extrêmes de l’ensemble vers la mélodie infinie, parfois au détriment de la clarté des lignes et de la dynamique globale du discours.

Les Mariani avouent, dans leur texte de notice, avoir beaucoup réfléchi durant toute le confinement de ces derniers mois, au sort à réserver, lors du montage, à ces captations de studio fixées juste avant la pandémie. Mais le résultat est des plus probants et se hisse, pour l’opus 25 brahmsien, sans effort au sommet d’une discographie pourtant pléthorique. Nos présents interprètes rejoignent par d’autres chemins diverses références contrastées depuis l’historique gravure de avec les membres du (Warner) jusqu’aux très libres Nicolas Angelich et Gérard Caussé joints à la fratrie Capuçon (Warner), en passant par le style plus lapidaire et péremptoire du grand Emil Gilels joints à trois membres des Amadeus, au jeu un rien daté (DG).

La présente gravure, à la fois par son credo esthétique et sa réalisation purement technique, est d’une grande gourmandise sonore et d’un engagement total, tant sur le plan musical que physique. Les interprètes chambristes allemands donnent de l’œuvre une vision altière et une version survoltée. Ils suivent à la lettre les moindres indications expressives du compositeur dans les infinis méandres mélodiques du proliférant Allegro initial, parfois au prix de fluctuations de tempi humaines trop humaines au fil de l’énoncé des trois groupes thématiques. Dans le célèbre rondo finale alla zingarese c’est la vélocité virtuose époustouflante et brillantissime qui l’emporte. Mais ailleurs l’intermezzo, d’une bruissante et presque tragique inquiétude et l’Andante con moto, sont d’une infinie délicatesse et d’une science éprouvée des contrastes. L’équilibre entre clavier et cordes est parfait : jamais le volubile piano de Gerhard Vielhaber n’écrase ses partenaires et joue la carte d’une juste intégration aux somptueuses cordes. Le plus délicat et élégiaque Quatuor n° 2 de Gernsheim (proche de climat de l’opus 60 brahmsien, écrit dans la même tonalité d’ut mineur) et sauf erreur enregistré ici en première mondiale, permet de goûter, outre de nouveau à une grande cohérence dialogique, à la magnificence timbrique des cordes graves, notamment au fil de l’émouvant adagio cantabile central. Les qualités expressives et lyriques de l’ensemble sont donc tout aussi probantes, même si la sonorité dans le registre extrême aigu, très sollicité, du violon de Philippe Bohnen nous a parfois semblé ici un rien fruste et gercée.

Voici donc les débuts assez somptueux pour ce double cycle malgré quelques minimes scories. Nous en attendons la suite avec impatience… Comment les Mariani vont-ils dynamiter l’académisme latent de l’opus 26 brahmsien ou habiter les tourments nocturnes de l’opus 60 ? Comment renouvelleront-ils notre vision des deux autres quatuors de Gernsheim, – dont l’absolu chef-d’œuvre méconnu que constitue le troisième – publiés jadis en première mondiale par Brilliant Classics dans les honorables (sans plus) « versions d’attente » dues à Andreas Kirpal avec les membres du Quatuor Diogenes – enregistrées voici quinze ans… Vivement les deux prochains épisodes !

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Johannes Brahms (1833-1897) : Quatuor avec piano n° 1 op. 25. Friedrich Gernsheim (1839-1916) : Quatuor avec piano n° 2 op. 20. Mariani Klavierquartett. 1 CD Audax Records. Enregistré au Funkstudio de Stuttgart (SWR) du 7 au 9 janvier 2020. Textes de présentation en allemand, anglais, français et japonais. Durée : 61:46

 
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